{"id":198,"date":"2020-10-25T19:09:53","date_gmt":"2020-10-25T18:09:53","guid":{"rendered":"http:\/\/lesvoixdecastelmaure.com\/?p=198"},"modified":"2022-03-03T20:40:53","modified_gmt":"2022-03-03T19:40:53","slug":"a-lecole-des-vendanges","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lesvoixdecastelmaure.com\/index.php\/2020\/10\/25\/a-lecole-des-vendanges\/","title":{"rendered":"A l&rsquo;\u00e9cole des vendanges"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-color wp-block-paragraph\" style=\"color:#59656f\">Il aura fallu faire les vendanges pour comprendre. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-color wp-block-paragraph\" style=\"color:#59656f\">Comprendre la solidarit\u00e9 qui unit ceux qui gagnent leur vie avec leurs bras; ceux d\u2019en bas. Et le foss\u00e9 qui les s\u00e9pare d\u2019avec ceux d\u2019en haut qui ne travaillent le plus souvent que du chapeau.<br>A qui s\u2019adresse la devise nationale ? Qui peut se dire libre lorsque la vie ne lui a pas offert de choix ? De qui est-on l\u2019\u00e9gal sinon des plus pauvres, ces fr\u00e8res de mis\u00e8re ?<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La f\u00eate est finie<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Certains s\u2019en sont retourn\u00e9s dans leur pays avec ce pr\u00e9cieux argent qui leur permettra de passer l\u2019hiver. D\u2019autres s\u2019en sont retourn\u00e9s dans leur taudis de Leucate avec de quoi payer quelques mois de loyer \u00e0 des marchands de sommeil peu scrupuleux. Les plus chanceux ont pris quelques vacances avant de retourner au travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pendant pr\u00e8s d\u2019un mois, ils ont tous compt\u00e9 les heures \u00e0 se d\u00e9penser. Ils se sont retrouv\u00e9s chaque matin avant l\u2019aurore au bas du village, \u00e0 quelques pas de la mairie, ont attendu patiemment l\u2019arriv\u00e9e de Joost au volant du tracteur avec sa remorque brinquebalante pleine de comportes, suivie par un cort\u00e8ge de voitures qui les conduiraient bient\u00f4t \u00e0 travers la nuit vers les coteaux escarp\u00e9s o\u00f9 gisent telles des p\u00e9pites les pr\u00e9cieux raisins des Corbi\u00e8res. Encore mal r\u00e9veill\u00e9s, pas tout \u00e0 fait remis de la fatigue de la veille, il leur faut \u00e0 nouveau attraper le seau et les ciseaux \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du pick up, se positionner deux par rang\u00e9e, t\u00e2tonner \u00e0 travers les feuilles, se courber, saisir d\u2019une main la grappe par le dessous et de l\u2019autre sectionner d\u00e9licatement sa tige.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aux derniers jours des vendanges, le froid d\u2019octobre glace les doigts. Le soleil que l\u2019on craignait quinze jours plus t\u00f4t, se l\u00e8ve enfin. Les visages lentement se d\u00e9crispent et se sourient. Ce sera bient\u00f4t fini. Plus que quelques baquets \u00e0 soulever, plus que quelques hottes \u00e0 remplir, plus que quelques all\u00e9es et venues \u00e0 travers le feuillage humide et dense, les \u00e9paules meurtries par les sangles, les rotules rendues douloureuses par les g\u00e9nuflexions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. A l\u2019arriv\u00e9e devant l\u2019\u00e9chelle qui permet l\u2019acc\u00e8s au plateau de la remorque, on se fait d\u00e9sormais des politesses. L\u2019inconnu des premiers jours qui vous d\u00e9visageait d\u2019un \u0153il m\u00e9fiant est devenu votre ami. Et si la langue, l\u2019\u00e2ge, les origines sociales diff\u00e8rent, Przemek et moi portons tous les deux la m\u00eame hotte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le travail cr\u00e9e des liens fraternels tiss\u00e9s par le respect. Sur la plateforme, apr\u00e8s avoir vid\u00e9 son chargement, chacun prend bien soin de pr\u00e9parer les comportes pour le prochain porteur. C\u2019est par des gestes aussi simples que na\u00eet l\u2019amiti\u00e9; c\u2019est par la volont\u00e9 qui s&rsquo;exprime dans l\u2019effort que grandit la consid\u00e9ration. Le trajet entre la remorque et les coupeurs permet au porteur de souffler avant le prochain chargement. Le coupeur lui ne s\u2019arr\u00eate jamais. Sa main, \u00e0 force de presser les ciseaux, s\u2019engourdit, le dos comme les genoux, \u00e0 force de se courber, s\u2019endolorit. Plus la vigne est dense et belle, plus le seau se remplit vite. Il faut le soulever plus souvent, parfois au-dessus de sa t\u00eate pour atteindre la hotte. Le porteur lui doit acc\u00e9l\u00e9rer le pas, oublie parfois de se baisser pour faciliter le travail du coupeur, repart, lest\u00e9 par plus de cinquante kilos de raisin. Il arrive que le terrain soit escarp\u00e9, glissant, caillouteux, qu\u2019un \u201cam\u00e9ricain\u201d vous barre le chemin et c\u2019est la chute. Aussit\u00f4t, un camarade aide \u00e0 vous relever, remet la hotte sur votre dos et ramasse avec vous le raisin \u00e9parpill\u00e9. \u201c\u00c7a arrive au meilleur\u201d dira rigolard Christophe tout en se redressant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A la pause s\u2019\u00e9changent eau, biscuit et Thermos de caf\u00e9. Apr\u00e8s cinq heures de travail, les visages trahissent la fatigue accumul\u00e9e. Plus qu\u2019une petite vigne de Grenache \u00e0 ramasser et c\u2019est la quille. Les derniers hectares se vendangent en chanson. Et puis les corps se rel\u00e2chent, les sourires s\u2019allongent tandis que la derni\u00e8re hotte vient de se vider. Comme l\u2019exige la coutume, la figure de quelques vendangeurs est tartin\u00e9e de raisin. Un pack de bi\u00e8res est d\u00e9pos\u00e9 sur le sol. Chacun se sert, trinque dans diff\u00e9rentes langues et savoure l\u2019instant.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Libert\u00e9, Egalit\u00e9, Fraternit\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ici, il n\u2019y a plus de fronti\u00e8res, plus de nations mais qu\u2019un seul peuple, celui des pieds, des mains et des sourires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au milieu de cette Babel verdoyante, le verbe se d\u00e9chaine. Joost le N\u00e9erlandais glisse des mots tendres en anglais \u00e0 Monica la Polonaise; Aquilino l\u2019Italo-Portugais chuchote en fran\u00e7ais avec Jasmina son amie Arabe et trinque en espagnol avec Juan; L\u00e9o plaisante en slov\u00e8ne avec Lorie, Tina et Mateo, plaisante encore en fran\u00e7ais avec Ewelina, Christophe, M\u00e9lodie, Antoine, Eric, S\u00e9bastien, Max et Nicolas, plaisante toujours en anglais avec Anka, Asia ou Dorota. Adam bien que maitrisant l\u2019anglais et le fran\u00e7ais utilise le polonais avec Wojdeck, Przemek, Andrej, Alexander, Arthur et Joanna qui, dans sa chemise bleue \u00e0 carreaux, une bi\u00e8re \u00e0 la main, s\u2019exprime comme ses autres compatriotes f\u00e9minines \u00e0 travers un large sourire que tout le monde comprend. Ici, les filles donnent parfois l\u2019impression de trimballer plus de soleil que les gar\u00e7ons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et pendant ce moment unique o\u00f9 sous le coup d\u2019une ivresse passag\u00e8re exacerb\u00e9e par la fatigue et l\u2019alcool la devise de la R\u00e9publique semble enfin prendre tout son sens, on se r\u00eave tous en Fr\u00e8res. Plus de nations pour nous s\u00e9parer, plus d\u2019\u00e9glises pour nous diviser, plus de grades pour nous hi\u00e9rarchiser. Place au respect et \u00e0 la tol\u00e9rance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lendemain soir, le chef se met en cuisine, re\u00e7oit ses employ\u00e9s et avec sa compagne assure le service. \u00c7a boit, \u00e7a trinque, \u00e7a mange, \u00e7a rie et \u00e7a gueule dans toutes les langues. Les derni\u00e8res barri\u00e8res tombent. Chacun prend des photos puis les poste sur les r\u00e9seaux sociaux. L\u2019orthographe approximative de certains procure aux commentaires publi\u00e9s une tonalit\u00e9 na\u00efve et parfois po\u00e9tique. Depuis l\u2019enfance, les sillons de la terre ont recouvert les lignes de leurs cahiers d\u2019\u00e9colier. Plus dou\u00e9s pour la grammaire changeante de la Nature que pour celle fig\u00e9e des Lettres, il ne se nourrissent pas de mots. Et lorsque, ext\u00e9nu\u00e9s apr\u00e8s huit heures de labeur au dehors, c\u2019est d\u2019un lit qu\u2019il r\u00eavent et non d\u2019un livre. Vendanger \u00e0 leur c\u00f4t\u00e9 rend plus lucide sur la condition humaine du paysan, permet de comprendre ce qui nous diff\u00e9rencie et la raison de ces diff\u00e9rences. Participer aux vendanges c\u2019est se rendre au moins une fois dans sa vie \u00e0 l\u2019\u00e9cole de la tol\u00e9rance.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9fugi\u00e9s d&rsquo;hier, vendangeurs d&rsquo;aujourd&rsquo;hui<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et pendant que quelques-uns discutent encore dans la cuisine, d\u2019autres vautr\u00e9s sur le canap\u00e9 du salon \u00e0 moiti\u00e9 ivres commencent \u00e0 s\u2019endormir. Polonais, n\u00e9s en cage, derri\u00e8re les barreaux du communisme, les voici trente ans plus tard devenus libres et europ\u00e9ens. Ce pays est d\u00e9sormais aussi le leur, comme il l\u2019est devenu plus t\u00f4t pour les Espagnols apr\u00e8s le franquisme ou les Portugais apr\u00e8s Salazar. Et bien plus t\u00f4t encore pour les Alg\u00e9riens, les Tunisiens ou les Marocains. Tous se sont retrouv\u00e9s \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre de leur histoire \u00e0 communier par le travail dans ce temple de la Libert\u00e9, de l\u2019Egalit\u00e9 et de la Fraternit\u00e9 que sont les vignes de notre pays. Un temple o\u00f9 l\u2019on fredonne plus volontiers l\u2019Internationale que la Marseillaise, un verre de vin \u00e0 la main.  <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au petit matin, l\u2019alcool et la fatigue ont eu raison des derniers invit\u00e9s qui se sont \u00e9clips\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La semaine suivante, chacun \u00e9tait reparti dans son quotidien, replongeant le village dans une torpeur automnale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entretemps, le maire en avait profit\u00e9 pour disposer quelques cam\u00e9ras aux abords de la mairie, le gouvernement pour imposer le couvre-feu dans certaines villes et la guerre \u00e0 nouveau s\u2019installer dans le plus ancien pays producteur de vin au monde, l\u2019Arm\u00e9nie. L\u2019ann\u00e9e semblait d\u00e9cid\u00e9ment se terminer encore plus sombre qu\u2019elle n\u2019avait commenc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Heureusement, il ne restait plus que onze mois \u00e0 tenir avant les prochaines vendanges. Et cinq ann\u00e9es avant les prochaines \u00e9lections..<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il aura fallu faire les vendanges pour comprendre. Comprendre la solidarit\u00e9 qui unit ceux qui gagnent leur vie avec leurs bras; ceux d\u2019en bas. Et le foss\u00e9 qui les s\u00e9pare d\u2019avec ceux d\u2019en haut qui ne travaillent le plus souvent que du chapeau.A qui s\u2019adresse la devise nationale ? 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