{"id":317,"date":"2022-05-06T21:24:17","date_gmt":"2022-05-06T19:24:17","guid":{"rendered":"http:\/\/lesvoixdecastelmaure.com\/?p=317"},"modified":"2022-11-15T04:19:54","modified_gmt":"2022-11-15T03:19:54","slug":"balade-du-bon-sauvage-entre-la-pologne-et-lukraine-en-reaction-a-lavenir-radieux-promis-par-le-petit-tarzan-des-steppes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lesvoixdecastelmaure.com\/index.php\/2022\/05\/06\/balade-du-bon-sauvage-entre-la-pologne-et-lukraine-en-reaction-a-lavenir-radieux-promis-par-le-petit-tarzan-des-steppes\/","title":{"rendered":"Balade du Bon Sauvage entre la Pologne et l\u2019Ukraine en r\u00e9action \u00e0 l\u2019avenir radieux promis par le petit Tarzan des Steppes"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>C\u2019est un peu long pour un titre mais ce qui suit l\u2019est encore plus\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand le 24 f\u00e9vrier 2022, les chars russes enfoncent les fronti\u00e8res de l\u2019Ukraine et forcent ses habitants \u00e0 s\u2019exiler, comme s\u2019exilent depuis des ann\u00e9es tous les damn\u00e9s de la Terre, la s\u00e9mantique comme par miracle s\u2019inverse. Les m\u00e9dias ne parlent bient\u00f4t plus de <em>migrants<\/em> mais de <em>r\u00e9fugi\u00e9s.<\/em> Et bient\u00f4t, ils seront des millions \u00e0 \u00eatre accueillis \u00e0 bras ouverts par l\u2019Union Europ\u00e9enne sous les yeux hagards des quelques milliers d\u2019ind\u00e9sirables agripp\u00e9s \u00e0 leur barbel\u00e9. Ceux qui s\u2019entassent par familles enti\u00e8res sous un morceau de toile blanche cens\u00e9 les prot\u00e9ger de la neige en hiver et des rayons br\u00fblants du soleil en \u00e9t\u00e9, ne sont pourtant pas des <em>migrants<\/em>. Ce sont des ind\u00e9sirables, des parias dont le seul crime est de vouloir vivre en paix sur leur plan\u00e8te. Qu\u2019ils aient la m\u00eame couleur de peau que le Christ n\u2019y change rien. L\u2019Europe qui se pr\u00e9tend chr\u00e9tienne les d\u00e9porte en masse dans des camps. Pr\u00e8s de quatre-vingt ans apr\u00e8s la fin de la seconde guerre mondiale, le tri s\u00e9lectif s\u2019applique \u00e0 nouveau : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les bons <em>r\u00e9fugi\u00e9s<\/em> et de l\u2019autre, les mauvais <em>migrants.<\/em> Et pendant ce temps, le petit chef de l\u2019\u00c9tat russe justifie l\u2019envoi de ses chars en Ukraine par la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9nazifier son voisin. Le nazisme n\u2019a d\u00e9cid\u00e9ment jamais \u00e9t\u00e9 autant en vogue. Avec cependant une innovation de taille : celui qui depuis plus de vingt ans en applique les m\u00e9thodes partout o\u00f9 son arm\u00e9e s\u00e9vit, menace d\u2019utiliser la bombe atomique contre tous ceux qui s\u2019opposeraient \u00e0 son intervention salvatrice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et l\u00e0, je me suis senti personnellement vis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019id\u00e9e de vivre le restant de mes jours enfoui sous terre \u00e0 l\u2019abri des radiations semble un poil trop \u00e9loign\u00e9 de l\u2019existence paisible que je m\u00e8ne jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent sous le soleil radieux des Corbi\u00e8res. Lorsque le 13 mars, des missiles russes tombent \u00e0 15 km de nos fronti\u00e8res et menacent la Pologne avec tous les amis qui s\u2019y trouvent, j\u2019\u00e9prouve le besoin idiot de me sentir pr\u00e8s d\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon pick-up en fin de vie, n&rsquo;est m\u00eame pas s\u00fbr de pouvoir d\u00e9passer la fronti\u00e8re du d\u00e9partement.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Donner du sens au d\u00e9part<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A plus de 3000 km de Kiev, dans le petit village d\u2019Embres &amp; Castelmaure, blotti au creux du massif des Corbi\u00e8res, \u00e0 moins de 30 km de la M\u00e9diterran\u00e9e et de ses drames, la population se pr\u00e9occupe du sort des <em>r\u00e9fugi\u00e9s<\/em> d\u2019Ukraine. La communaut\u00e9 polonaise en particulier est sous le choc. Les ukrainiens sont leurs voisins, leurs fr\u00e8res slaves, leurs jumeaux de langue. Ce matin, Ewelina, la compagne de Christophe, est partie tailler la vigne. Pense-t-elle \u00e0 son p\u00e8re et \u00e0 sa s\u0153ur qui vivent en Pologne, \u00e0 son fils Achille qui verra peut-\u00eatre un jour la guerre, \u00e0 tous ses amis qui sont d\u00e9sormais \u00e0 une port\u00e9e de canon de l\u2019arm\u00e9e russe ? Pendant que son s\u00e9cateur taille d\u2019un coup sec les sarments, le massacre de ses voisins slaves a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9. Son compagnon, l\u2019ami cher, celui avec qui je me suis r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 toujours avoir une cuite de retard, est \u00e9galement tomb\u00e9 amoureux de la Pologne. Depuis que le petit Tarzan des steppes a os\u00e9 le menacer lui, le Bon Sauvage des Corbi\u00e8res et sa famille, Il gamberge. Sa belle-s\u0153ur qui commercialise son vin l\u2019attend dans les prochains jours \u00e0 Tor\u00f9n. Alors pourquoi ne pas organiser une collecte avant le d\u00e9part, attacher une remorque derri\u00e8re son combi et faire une partie de la route ensemble ? En moins de quarante-huit heures, les villageois remplissent de couvertures, de produits de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9, de v\u00eatements chauds, de m\u00e9dicaments, et d\u2019un fauteuil roulant tout neuf nos v\u00e9hicules. La cave de Castelmaure compl\u00e8te notre cargaison avec quelques cubis de vin auxquels promis, nous n\u2019allons pas toucher.<br>Du village voisin de Fraiss\u00e9, Jo\u00ebl est venu nous saluer avant le d\u00e9part. Avec sa femme, originaire de la r\u00e9gion d\u2019Odessa, il coordonne l\u2019arriv\u00e9e des premiers r\u00e9fugi\u00e9s dans le canton et se charge avec sa mairie de leur trouver un h\u00e9bergement. Christophe a mis \u00e0 sa disposition la maison qu\u2019il r\u00e9serve en temps normal aux vendangeurs. Le soir m\u00eame, un docteur, sa femme, leurs deux filles et leur grand-m\u00e8re, originaires de la r\u00e9gion de Lviv, s\u2019y installent. Plus tard, c\u2019est un autre Christophe du village qui en fait autant avec une deuxi\u00e8me famille. Quelques anonymes, sans doute peu habitu\u00e9s \u00e0 voir une telle g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, s\u2019\u00e9meuvent d\u2019un possible trafic d\u2019\u00eatres humains. Mais la rumeur ce coup-ci ne prend pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A 5.30h le lendemain, nous prenons le d\u00e9part.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et vingt-quatre heures plus tard, entrons en Pologne sans avoir eu \u00e0 payer de p\u00e9age; notre association <em>Le Bon Sauvage du Sentier Cathare<\/em> en a obtenu l\u2019exon\u00e9ration. Une goutte d\u2019eau compar\u00e9e aux huit cent euros qu\u2019il va falloir d\u00e9bourser en gasoil pour faire l\u2019aller et retour entre Embres et Kiev. Christophe a pris la direction de Tor\u00f9n au nord et moi celle de Wroclaw \u00e0 l\u2019est. Il devra, deux jours plus tard, faire la route en sens inverse pour prendre sa garde \u00e0 la caserne de pompier de Tuchan.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Wroclaw, Breslau jusqu&rsquo;en 1945<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Wroclaw. Ville germanique depuis le Moyen Age et connue sous le nom de Breslau jusqu\u2019au trait\u00e9 de Potsdam en 1945. Tous les allemands qui l\u2019habitent sont alors expuls\u00e9s et remplac\u00e9s par des polonais eux-m\u00eames expuls\u00e9s des territoires de l\u2019Est qui viennent d&rsquo;\u00eatre int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 l\u2019Union Sovi\u00e9tique. Ce qui se passe aujourd\u2019hui dans le Donbass proc\u00e8de de la m\u00eame logique. Mais ce qu\u2019hier \u00e9tait obtenu par la n\u00e9gociation l\u2019est aujourd\u2019hui par la force.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis h\u00e9berg\u00e9 par Asia que j\u2019ai rencontr\u00e9e il y a quelques ann\u00e9es \u00e0 Embres au moment des vendanges. Elle m\u2019attend, toujours aussi souriante, assise dans son jardin sur un petit banc en bois qui fait face \u00e0 la rue. Elle me propose d&rsquo;installer les deux chiots qui sont rest\u00e9s dans la voiture dans le jardin plus spacieux situ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re du b\u00e2timent. Je la retrouve dans sa cuisine, deux tasses de th\u00e9 fumantes sur la table. Quelle incidence cette guerre peut-elle avoir sur la vie d\u2019une personne aussi d\u00e9licate et sensible ? Elle n\u2019est pas tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise avec la question. Un centre d\u2019aide aux r\u00e9fugi\u00e9s vient d\u2019ouvrir pr\u00e8s d\u2019ici; elle s\u2019y rend parfois en tramway dans lequel un bon nombre d\u2019usagers parlent d\u00e9sormais ukrainien. La biscuiterie artisanale qui l\u2019emploie subit de plein fouet l\u2019augmentation du prix de la farine mais n\u2019envisage pas pour le moment de la licencier. Elle d\u00e9pense peu, n\u2019a pas de voiture et limite, avec l\u2019accord de ses deux colocataires, l\u2019utilisation du chauffage. Et pour pr\u00e9server sa paix int\u00e9rieure, elle a choisi de se tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart des m\u00e9dias, \u00e0 distance de la guerre et d\u2019un monde qu\u2019il lui est parfois bien difficile \u00e0 accepter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dehors, le temps est cl\u00e9ment et permet d\u2019aller promener les chiens le long de la rivi\u00e8re Oder. D\u2019autres personnes en font autant. Sur la piste cyclable, des v\u00e9los se suivent en \u00e9vitant les coureurs qui eux-m\u00eames doublent les marcheurs. Dans le petit parc \u00e0 balan\u00e7oire, des parents jouent avec leurs prog\u00e9nitures. Malgr\u00e9 le froid vif et le conflit chez les voisins, l\u2019ambiance est l\u00e9g\u00e8re et printani\u00e8re. Depuis ma derni\u00e8re visite, rien ne semble avoir chang\u00e9 : les visiteurs, agglutin\u00e9s devant l\u2019entr\u00e9e du zoo, prennent toujours autant de plaisir devant la d\u00e9tresse d\u2019animaux en cage; l\u2019\u00e9chafaudage qui masque le pont Zwierzyniecki n\u2019est pas pr\u00e8s d\u2019\u00eatre d\u00e9mont\u00e9, et la queue n\u2019a pas diminu\u00e9e devant le marchand de glaces de l\u2019avenue Curie-Sklodowska.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est ici que nous avons rendez-vous le lendemain avec Dorota et Jan.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les <em>r\u00e9fugi\u00e9s<\/em> de Bi\u00e9lorussie<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous nous sommes rencontr\u00e9s \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e 2016, pendant la <em>Marche Civile pour Alep<\/em>. L\u2019ann\u00e9e suivante, ils sont eux aussi venus participer aux vendanges et reviennent depuis r\u00e9guli\u00e8rement au village. Dorota, jeune et \u00e9l\u00e9gante professeure d\u2019Histoire, sp\u00e9cialiste de l\u2019Holocauste, au corps fin et longiligne passe ses maigres vacances \u00e0 la fronti\u00e8re de la Bi\u00e9lorussie pour porter secours aux r\u00e9fugi\u00e9s. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle va \u00e0 nouveau se rendre le lendemain, cette fois-ci en ma compagnie. Pendant que les deux jeunes femmes se sont absent\u00e9es pour commander des hamburgers v\u00e9g\u00e9tariens, Jan s\u2019est assis devant le restaurant et caresse les chiens. Il a r\u00e9cemment ouvert son cabinet de psychoth\u00e9rapie et travaille essentiellement avec des enfants qui ne semblent pour le moment pas affect\u00e9s par la guerre en Ukraine. Il est d\u2019ailleurs dans le m\u00eame cas et para\u00eet surpris que je m\u2019inqui\u00e8te pour les quelques pays frontaliers comme le sien. Nos deux amies sont de retour sur la terrasse bond\u00e9e et partent s&rsquo;installer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, sur un banc public vide o\u00f9, tout en prenant des nouvelles de chacun, nous avalons notre d\u00e9jeuner.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le dimanche suivant au matin, Dorota et moi quittons Wroclaw et prenons la route en direction de Varsovie o\u00f9 nous arrivons le soir m\u00eame. Pendant qu\u2019elle me guide \u00e0 travers le centre-ville, je m\u2019attarde sur les fa\u00e7ades d\u2019immeubles qui dans la lumi\u00e8re blafarde des r\u00e9verb\u00e8res r\u00e9v\u00e8lent leur aust\u00e9rit\u00e9 toute sovi\u00e9tique. Sous un large porche qui m\u00e8ne \u00e0 une cour mal \u00e9clair\u00e9e, je fr\u00f4le les voitures stationn\u00e9es de part et d\u2019autre du trottoir avant de me garer entre elles. Arriv\u00e9s au pied d\u2019un grand b\u00e2timent central, nous franchissons une grille passablement rouill\u00e9e ouverte sur un hall d\u2019entr\u00e9e profond et lugubre. Tout au bout de ce boyau de b\u00e9ton, les lumi\u00e8res d\u2019un bar \u00e9clairent une partie des innombrables graffitis et collages qui ornent les murs. Il y est question de d\u00e9fense de l\u2019Environnement, d\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes, d\u2019anarchie et de paix dans le monde. Quelques couples assis autour d\u2019une petite table basse boivent des bi\u00e8res en \u00e9coutant du rock polonais. Au-dessus de leurs t\u00eates, de gros hublots octogonaux incrust\u00e9s dans un \u00e9pais plafond en b\u00e9ton s\u2019ouvrent sur une nuit sans \u00e9toile. Au bout de ce bunker, deux autres grilles m\u00e9talliques successives barrent l\u2019acc\u00e8s \u00e0 une cage d\u2019escalier. Dorota tape sur le clavier d\u2019un premier digicode, tire sur la grille, renouvelle l\u2019op\u00e9ration sur un deuxi\u00e8me avant de se retrouver en face d\u2019un ascenseur. Au deuxi\u00e8me \u00e9tage, elle sonne plusieurs fois \u00e0 la porte d\u2019un appartement qu\u2019une jeune femme vient ouvrir. Les deux amies tombent dans les bras l\u2019une de l\u2019autre puis s&rsquo;\u00e9loignent \u00e0 pas lents \u00e0 travers un long couloir sombre. Une fois dans la cuisine, j\u2019aper\u00e7ois la figure \u00e9puis\u00e9e de notre h\u00f4te par les trois jours de garde \u00e0 vue qu\u2019elle et ses compagnons viennent de subir. Assis tous les trois autour d\u2019une table, Ils ont comme elle, les traits tir\u00e9s. Leur crime, avoir extirp\u00e9 de la for\u00eat et transport\u00e9 dans leur voiture des r\u00e9fugi\u00e9s mineurs venus de pays en guerre. Un juge d\u00e9cidera dans les prochaines semaines de la peine \u00e0 leur infliger. Cela peut aller d\u2019une lourde amende \u00e0 une peine de prison ferme. En attendant, ils leur est interdit de retourner pr\u00e8s de la zone d\u2019exclusion instaur\u00e9e par les autorit\u00e9s polonaises \u00e0 la fronti\u00e8re bi\u00e9lorusse et de quitter Varsovie. L\u2019un d\u2019eux vit en temps normal en \u00c9cosse avec sa femme et leur enfant qu\u2019il n\u2019a pas vus depuis l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier. Un autre au visage ang\u00e9lique, qui poss\u00e8de la double nationalit\u00e9 polonaise et italienne, risque l\u2019expulsion vers ce dernier pays. Quant \u00e0 la jeune femme qui nous a ouvert, elle est sortie de l\u2019anonymat depuis qu\u2019un documentaire r\u00e9alis\u00e9 par son compagnon a fait le tour des r\u00e9seaux sociaux et peut-\u00eatre facilit\u00e9 son arrestation. Ils passent poliment du polonais \u00e0 l\u2019anglais pour affirmer leur d\u00e9termination \u00e0 aider les <em>r\u00e9fugi\u00e9s<\/em> dans leur exode vers la libert\u00e9, malgr\u00e9 les menaces qui p\u00e8sent maintenant sur eux. Je termine mon caf\u00e9, les salue et apr\u00e8s avoir nourri et promen\u00e9 les chiens, remonte dans l\u2019appartement, \u00e9tale mon sac de couchage sur l\u2019unique lit de la chambre que Dorota partage avec moi et m\u2019endors.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A 7.30h, nous reprenons la route en direction de la fronti\u00e8re Bi\u00e9lorusse. Un cort\u00e8ge d\u2019une quinzaine de voitures de police, gyrophares allum\u00e9s, nous croise \u00e0 pleine vitesse en sens inverse. Dorota est soucieuse. La discussion qu\u2019elle a eue hier soir avec ses amis la tracasse. Depuis que les regards sont d\u00e9sormais tourn\u00e9s vers l\u2019Ukraine, la police en profite pour resserrer son \u00e9tau sur les activistes; il va nous falloir \u00eatre prudents et discrets. Ce n\u2019est pas gagn\u00e9 vu la couleur du pick-up.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la banlieue de Bialystok, nous avons rendez-vous dans le garage d\u2019un autre activiste o\u00f9 Dorota r\u00e9cup\u00e8re une voiture plus discr\u00e8te que la mienne. Je la suis d\u00e9sormais jusqu\u2019\u00e0 au petit village frontalier de Mikulicze. L\u00e0, dans une ferme situ\u00e9e en bord de route, la fa\u00e7ade d&rsquo;une grange permet de masquer la pr\u00e9sence du Ford Ranger. Dans le grand vestibule de la maison principale, des paires de chaussures et quelques sacs de provisions s&rsquo;entassent sur des \u00e9tag\u00e8res. Un vieux r\u00e9frig\u00e9rateur sans utilit\u00e9 vu le froid qu\u2019il fait dans la pi\u00e8ce tr\u00f4ne pr\u00e8s de la porte de la cuisine. A l&rsquo;int\u00e9rieur, de grandes marmites sont pos\u00e9es sur les plaques en fonte d\u2019un po\u00eale de masse fa\u00efenc\u00e9. Deux fen\u00eatres s\u2019ouvrent sur la cour de la ferme et apportent malgr\u00e9 le gris du ciel un peu de lumi\u00e8re. Trois chambres s\u00e9par\u00e9es chacune par des cloisons entourent cette pi\u00e8ce centrale. Deux grands sacs d\u2019engrais en plastique plac\u00e9s devant la porte ont \u00e9t\u00e9 recycl\u00e9s pour transporter du bois qui sert bient\u00f4t pour alimenter le feu et faire bouillir de l\u2019eau. Tandis que lentement la pi\u00e8ce se r\u00e9chauffe, nous partons nous installer chacun dans une chambre. Dans la premi\u00e8re, \u00e0 droite de la porte, des paires de chaussures d\u2019hiver en quantit\u00e9 impressionnante sont rang\u00e9es par taille sur une premi\u00e8re \u00e9tag\u00e8re m\u00e9tallique. Le long du mur de gauche, une penderie renferme du linge de maison et des anoraks neufs suspendus \u00e0 des porte-manteaux. Juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 s\u2019amoncellent presque jusqu\u2019au plafond des sacs de couchage \u00e9pais envelopp\u00e9s dans leur housse d\u2019origine. Au fond de la pi\u00e8ce et juste en-dessous d\u2019une fen\u00eatre, tr\u00f4ne un vieux lit en bois recouvert de couvertures. Je suis en train de prendre quelques photos de ce v\u00e9ritable entrep\u00f4t clandestin quand Dorota entre dans la pi\u00e8ce. Apr\u00e8s un temps d\u2019h\u00e9sitation, elle me demande un peu irrit\u00e9e d\u2019effacer ces clich\u00e9s qui selon elle, pourraient compromettre la s\u00e9curit\u00e9 du lieu. Difficile pour moi de comprendre comment quelques gros plans sur des \u00e9tag\u00e8res nous mettent en danger mais devant son insistance je m\u2019incline. Assurer le fonctionnement de l\u2019un des camps de base seule ou presque, l\u2019inqui\u00e8te. Alors, et malgr\u00e9 mes efforts pour la raisonner sur les risques \u00e9ventuels qu\u2019elle encourt, \u00e0 savoir passer au pire quelques jours en garde \u00e0 vue, une tension s\u2019installe entre nous.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019attente<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En fin de journ\u00e9e, elle re\u00e7oit de nouvelles directives. Il faut nous rendre dans un autre camp de base \u00e0 une vingtaine de kilom\u00e8tres d\u2019ici. Je r\u00e9cup\u00e8re mon sac \u00e0 dos, fais monter les chiens dans le coffre de la voiture et m\u2019installe du c\u00f4t\u00e9 passager. Elle se gare une quinzaine de minutes plus tard dans une autre ferme cette fois perdue dans la for\u00eat. A l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une autre demeure \u00e0 pans de bois, semblable \u00e0 la pr\u00e9c\u00e9dente, une femme en plein m\u00e9nage nous re\u00e7oit. Elle doit s\u2019absenter pour trois semaines. Nous sommes ici pour la remplacer, assurer l\u2019accueil des <em>r\u00e9fugi\u00e9s<\/em> et prendre soin de ses deux chiens. Pendant qu\u2019elle termine de ranger la maison, je suis Dorota \u00e0&nbsp; l\u2019\u00e9tage o\u00f9 sont entrepos\u00e9s dans un grand d\u00e9sordre des sacs \u00e0 dos, des sacs de couchages, des v\u00eatements chauds, des thermos, des rations de survie et quelques matelas. Une partie de la soir\u00e9e est consacr\u00e9e \u00e0 y mettre un peu d\u2019ordre avant de redescendre, de faire cuire quelques pommes de terre pour le d\u00eener et de se coucher. Pris de naus\u00e9e pendant la nuit, je me r\u00e9veille avec de la fi\u00e8vre et des douleurs au ventre. Dehors, il s\u2019est mis \u00e0 neiger. Je passe la journ\u00e9e \u00e0 dormir sans \u00eatre perturb\u00e9 par les craquements du plancher au-dessus de ma t\u00eate. Le lendemain, le grenier est enti\u00e8rement rang\u00e9. Je pars promener les chiens. Deux chevreuils surgissent devant eux; Ils se mettent aussit\u00f4t \u00e0 les courser dans la neige. Une bise glac\u00e9e souffle sur l\u2019immense plaine nue, p\u00e9n\u00e8tre mes v\u00eatements, g\u00e8le mes mains et mes pieds.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Que sont devenus ces enfants film\u00e9s par des membres de l\u2019association <em>Grupa<\/em><strong><em> <\/em><\/strong><em>Granica<\/em>, tremblants de fi\u00e8vre, frigorifi\u00e9s, en pleine for\u00eat, le long de cette fronti\u00e8re, de notre fronti\u00e8re ? Certains d\u2019entre eux perdront peut-\u00eatre cette nuit la vie dans l\u2019un des nombreux mar\u00e9cages gel\u00e9s qui jalonnent la for\u00eat comme sont morts hier les d\u00e9port\u00e9s de Mauthausen*. Aujourd\u2019hui, les gardes n\u2019ont m\u00eame plus besoin de se donner la peine d\u2019arroser leurs prisonniers d\u2019eau glac\u00e9. Ils se contentent de les refouler dans la for\u00eat derri\u00e8re les troncs blancs des boulots qui se dressent comme d\u2019immenses barreaux de prison, ces m\u00eames boulots, ces \u201cbirken\u201d qui bordent le camp d\u2019Auschwitz-Birkenau. Voici la for\u00eat devenue un camp de la mort. Une vingtaine d&rsquo;ind\u00e9sirables y ont p\u00e9ri depuis l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re; combien de corps encore non d\u00e9couverts referont surface avec l\u2019arriv\u00e9e du Printemps ? Franchir cette ligne de d\u00e9marcation c\u2019est pourtant la seule chance pour toutes ces familles de s&rsquo;offrir un avenir moins sombre. Du c\u00f4t\u00e9 polonais, en zone libre, c\u2019est une v\u00e9ritable arm\u00e9e des ombres qui s\u2019active depuis pr\u00e8s d\u2019un an pour sauver ces syriens, ces afghans, ces y\u00e9m\u00e9nites, ces tch\u00e9tch\u00e8nes \u00e9puis\u00e9s par des mois, voire des ann\u00e9es d\u2019exil et les faire entrer dans l\u2019Union Europ\u00e9enne. Une Europe qui se voulait celle des libert\u00e9s en 1945 et qui s\u2019est lentement transform\u00e9e depuis en une Europe des barbel\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dorota, assise devant le petit po\u00eale de la cuisine, une tasse de th\u00e9 dans une main et son t\u00e9l\u00e9phone dans l\u2019autre, lit ses derniers messages. Nous devons repartir dans le camp de base n\u00b01. Entretemps, elle se rend \u00e0 la station ferroviaire pour r\u00e9cup\u00e9rer et conduire jusqu\u2019ici une volontaire qui prendra d\u00e8s ce soir notre place. A son retour, une fille un peu boulotte qui ponctue chacune de ses phrases par un rire nerveux l\u2019accompagne. Il est temps pour nous de repartir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dorota, irrit\u00e9e par le bavardage de cette nouvelle venue, retrouve peu \u00e0 peu son calme. La neige continue de tomber et a maintenant totalement recouvert la route et le paysage. <\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Maja<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De retour dans la cour de la ferme, elle se gare pr\u00e8s d\u2019une autre voiture qui ressemble fortement \u00e0 la sienne. Dans la cuisine, une grand\u0119 et belle jeune femme blonde remplit \u00e0 l\u2019unique robinet de la maison une petite casserole qu\u2019elle vide ensuite dans les grandes marmites pos\u00e9es sur le po\u00eale bouillant. Quelques piercings ornent son visage et plusieurs tatouages recouvrent ses bras. Elle est souriante et parle beaucoup mais d\u2019une voix douce et pos\u00e9e comme si notre pr\u00e9sence venaient mettre un terme \u00e0 une longue solitude. La maison lui appartient. Elle y est n\u00e9e et l\u2019a re\u00e7ue de ses parents qui vivent d\u00e9sormais \u00e0 la ville. Grandir tout pr\u00e8s des barbel\u00e9s d\u2019une fronti\u00e8re et se voir imposer des limites \u00e0 sa libert\u00e9 en ont fait tr\u00e8s t\u00f4t une rebelle. Toutes ces lignes trac\u00e9es au sol \u00e0 l\u2019h\u00e9moglobine par l\u2019Homme au cours de son Histoire sont autant d\u2019aberrations contre lesquelles elle se bat partout o\u00f9 elle se trouve. Que ce soit en Australie o\u00f9 elle a pass\u00e9 huit ans de sa vie ou ici, elle n\u2019a jamais cess\u00e9 de d\u00e9fendre et de porter assistance aux victimes de ces d\u00e9coupes, absurdes selon elle. Les centres de d\u00e9tention s&rsquo;y sont d\u00e9velopp\u00e9s sous ses yeux, d\u2019abord sur le continent austral puis sur les \u00eeles avoisinantes comme la Papouasie Nouvelle Guin\u00e9e o\u00f9 les conditions de vie dramatiques poussent comme ici certains exil\u00e9s \u00e0 se suicider.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand \u00e9clatent des manifestations en Bi\u00e9lorussie \u00e0 la suite de la r\u00e9\u00e9lection truqu\u00e9e d\u2019Alexandre Loukachenko, elle se pose la question de rentrer. Ce n\u2019est qu\u2019un an plus tard, lorsque durant l\u2019\u00e9t\u00e9 2021 le dictateur bi\u00e9lorusse tente de contraindre l\u2019Union \u00e0 lever ses sanctions en orchestrant une crise migratoire \u00e0 ses fronti\u00e8res avec l&rsquo;aval de Moscou qu\u2019elle prend son billet d\u2019avion. De retour \u00e0 Mikulicze, sa maison sert rapidement \u00e0 l&rsquo;accueil des b\u00e9n\u00e9voles venus aider les milliers d\u2019exil\u00e9s expuls\u00e9s par les autorit\u00e9s de Minsk. Apr\u00e8s des d\u00e9buts chaotiques, l\u2019entraide locale se structure et finit par rayonner jusqu\u2019\u00e0 Varsovie. Des dons d\u2019origines diverses affluent et viennent peu \u00e0 peu remplir chaque pi\u00e8ce de la maison. Plusieurs v\u00e9hicules leur sont \u00e9galement donn\u00e9s et les frais occasionn\u00e9s par les multiples allers et retours entre la fronti\u00e8re et l\u2019int\u00e9rieur du pays pris en charge par une ONG. Mais hors de question pour elle d\u2019\u00eatre int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 ces grosses structures hi\u00e9rarchis\u00e9es dont les responsables passent plus de temps devant les cam\u00e9ras que sur le terrain. Ici, chaque d\u00e9cision est prise en concertation avec les autres membres du r\u00e9seau. Ni chef, ni galon. Ni Dieu, ni Ma\u00eetre. Maja, qui se revendique anarchiste, admet avoir secouru en moins de six mois plusieurs centaines de personnes. Son statut de r\u00e9sidente locale l\u2019autorise en effet, contrairement \u00e0 la plupart des volontaires venus de l\u2019ext\u00e9rieur, \u00e0 circuler dans la zone d\u2019exclusion, une bande de terre de trois kilom\u00e8tres de large et de quatre cents de long instaur\u00e9e par l\u2019\u00c9tat polonais et lourdement gard\u00e9e par des milliers d\u2019hommes en arme. Son r\u00f4le comme celui de ses voisins qui sont les seuls \u00e0 avoir acc\u00e8s \u00e0 ce no man\u2019s land est donc primordial pour sauver des vies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus t\u00f4t dans la journ\u00e9e, deux photographes, l\u2019un am\u00e9ricain, l\u2019autre roumaine et leur fixeur lithuanien lui ont rendu visite. Le premier, tr\u00e8s concern\u00e9 par l\u2019exposition de ses \u0153uvres qui doit se tenir prochainement aux USA, est venu achever une s\u00e9rie de photos sur les crises qui frappent la r\u00e9gion et veut prendre Maja en photo. Elle n\u2019a accept\u00e9 qu\u2019\u00e0 la condition que son portrait soit r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 contre-jour. Vingt minutes plus tard, l\u2019artiste et ses deux compagnons de voyages prennent cong\u00e9. Ils doivent d\u00e9sormais se rendre sur le chantier du mur qu\u2019\u00e9rige depuis quatre mois la Pologne contre les ind\u00e9sirables. Une derni\u00e8re prise de vue sans doute indispensable pour cl\u00f4turer sa fameuse expo.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la soir\u00e9e, le t\u00e9l\u00e9phone de Maja sonne. Une alerte vient de tomber sur sa messagerie s\u00e9curis\u00e9e : une douzaine de <em>champignons<\/em>** tout juste refoul\u00e9s dans la neige, le froid et la nuit par la police polonaise viennent de lui envoyer leur localisation. La zone est bien trop surveill\u00e9e pour tenter d\u2019aller les r\u00e9cup\u00e9rer. Elle veut au moins leur d\u00e9poser un peu de soupe chaude et des v\u00eatements secs. Apr\u00e8s avoir attrap\u00e9 quelques sacs, elle monte dans sa voiture et file vers leur position. Une heure plus tard, elle est de retour. La mine triste et d\u00e9sempar\u00e9e, elle d\u00e9charge sa voiture et entre se r\u00e9chauffer pr\u00e8s du po\u00eale. L\u2019endroit, quadrill\u00e9 par la police, \u00e9tait inaccessible. Elle avale un bol de soupe en silence, part dans sa chambre et malgr\u00e9 la frustration, tente de trouver le sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lendemain soir, lorsque Dorota re\u00e7oit un nouveau message, Maja s\u2019est absent\u00e9e. Trois syriens et trois \u00e9gyptiens qui ont r\u00e9ussi \u00e0 franchir la zone d\u2019exclusion demandent de l\u2019aide. Il faut remplir au plus vite six sacs \u00e0 dos avec des v\u00eatements chauds, des rations de survie, des duvets, des thermos d\u2019eau chaude et des bocaux de soupe avant de leur porter. Peu apr\u00e8s minuit, une voiture vient se garer devant la grille d\u2019entr\u00e9e de la ferme. Une femme appr\u00eat\u00e9e en sort, embrasse Dorota, me salue et nous aide \u00e0 charger son coffre. Il faut faire vite. Si la police nous arr\u00eate, nous sommes cens\u00e9s rejoindre des amis pour le week-end \u00e0 la montagne. Apr\u00e8s vingt minutes, nous d\u00e9passons la localit\u00e9 de Dobrawoda avant de nous arr\u00eater en pleine for\u00eat. L\u00e0, sur le bas-c\u00f4t\u00e9 de la chauss\u00e9e, \u00e0 l\u2019endroit convenu avec les <em>champignons,<\/em> Dorota d\u00e9pose sur la neige \u00e9paisse et \u00e0 l\u2019abri des regards les six sacs \u00e0 dos avant de remonter dans le v\u00e9hicule. Quand, vers deux heures du matin nous allons nous coucher, la neige a enfin cess\u00e9 de tomber et quelques \u00e9toiles percent dans le ciel. C\u2019est par l\u2019annonce d\u2019un nouvel \u00e9chec que Dorota est r\u00e9veill\u00e9e : les six hommes sans doute frigorifi\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s avant d\u2019atteindre les sacs. Ils ont \u00e9t\u00e9 refoul\u00e9s aussit\u00f4t vers le pays voisin sans qu\u2019aucune demande d\u2019asile ne leur soit propos\u00e9e comme l\u2019exige pourtant le droit international. Apr\u00e8s avoir r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 le mat\u00e9riel et son contenu, Dorota, am\u00e8re et triste, vide les bocaux de soupe dans une grande marmite avant de nous la servir chaude pour le d\u00e9jeuner. C\u2019\u00e9tait son dernier jour de cong\u00e9 avant la reprise des cours. Le lendemain matin, je la d\u00e9pose sur la plateforme ferroviaire de Veliki. Le thermom\u00e8tre de la voiture indique -3 degr\u00e9s. Ce soir, et apr\u00e8s une semaine sans salle de bain, elle pourra enfin prendre une douche chaude dans son appartement de Wroclaw. Quant aux six <em>champignons,<\/em> elle apprendra peu de temps apr\u00e8s notre excursion qu\u2019ils ont regagn\u00e9 les trottoirs gel\u00e9s de Minsk.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une semaine plus tard, je quitte \u00e0 mon tour la ferme avec mes deux chiots qui ont entretemps jou\u00e9s aux apprentis cordonniers avec quelques paires de chaussures destin\u00e9es aux exil\u00e9s. J\u2019ai laiss\u00e9 \u00e0 Maya des bo\u00eetes de m\u00e9dicaments, des compl\u00e9ments alimentaires, plusieurs v\u00eatements et l\u2019un des deux f\u00fbts bleus dans lequel elle pourra ranger \u00e0 l\u2019abri des souris un bon stock de p\u00e2tes, de farine et de riz. Elle apprend, juste avant mon d\u00e9part, qu\u2019un de ses amis polonais, volontaire en Ukraine vient d\u2019\u00e9chapper aux bombardements qu\u2019a subis son camp d\u2019entrainement \u00e0 l\u2019ouest de Lviv. Lui et ses nombreux camarades sont depuis livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames. Kiev se retrouve face \u00e0 un nombre trop important de volontaires que le manque d\u2019\u00e9quipement et d\u2019encadrement rendent pour l\u2019instant inutiles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00catre inutile, c\u2019est aussi le sentiment qui me traverse.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>En route vers l\u2019Ukraine<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A mon arriv\u00e9e \u00e0 Lublin, la pluie a remplac\u00e9 la neige. Les chiens sont press\u00e9s de sortir, trop press\u00e9s. J\u2019ai enclench\u00e9 le verrouillage des portes et laiss\u00e9 dans la pr\u00e9cipitation la clef \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois. La seule fa\u00e7on de m\u2019en sortir est de mettre la main sur une tige m\u00e9tallique. Un automobiliste se gare derri\u00e8re le Ford et fait tout pour m\u2019aider, en vain. Je pars sous une pluie battante \u00e0 la recherche de ce morceau de ferraille sans lequel il faudra briser l\u2019un des carreaux du pick-up. Un fleuriste me donne quelques tuteurs en fer qui s\u2019av\u00e8rent trop fragile. Apr\u00e8s plus d\u2019une heure, je mets la main sur un morceau de durite dans une d\u00e9charge automobile. La vitre avant \u00e9tait rest\u00e9e entr\u2019ouverte \u00e0 cause du syst\u00e8me de d\u00e9sembuage en panne. J\u2019y glisse la tige m\u00e9tallique. A force de gesticulation et de jurons, le loquet finit par se soulever. Les chiens ont pass\u00e9 l&rsquo;apr\u00e8s-midi sous la pluie et sont tremp\u00e9s comme moi. Je d\u00e9cide de passer la nuit sur place. J\u2019en profite pour laver mon linge, prendre une douche, visiter le tr\u00e8s beau centre historique, y avaler une pizza insipide avant de promener Savate &amp; Satrape et d\u2019aller me coucher dans la chambre \u00e9troite d&rsquo;un Youth Hostel. Le lendemain, revigor\u00e9 et \u00e0 nouveau plein d\u2019enthousiasme, je reprends la route en direction de Hrebenne. Mais \u00e0 une centaine de kilom\u00e8tres du poste fronti\u00e8re, la petite aiguille qui indique la temp\u00e9rature du moteur se bloque d\u2019un coup dans le rouge. \u00c7a fume sous le capot. J&rsquo;y vide un bidon de liquide de refroidissement avant de reprendre le volant. Arriv\u00e9 chez un revendeur de pi\u00e8ces auto de la banlieue de Zamosc, un client, assis pr\u00e8s du comptoir a compris mon probl\u00e8me. Il me propose de lui rendre visite plus tard dans l\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 l\u2019adresse indiqu\u00e9e sur une carte de visite qu\u2019il me tend. Apr\u00e8s avoir achet\u00e9 un bidon de liquide de refroidissement, je prends, un peu dubitatif, la direction de l\u2019adresse indiqu\u00e9e sur la carte. Au bout d&rsquo;une heure \u00e0 suivre des  chemins de campagne, j\u2019entre dans un petit village. L\u00e0, l\u2019homme que j\u2019ai rencontr\u00e9 plus t\u00f4t sort d\u2019une maison, vient \u00e0 ma rencontre et m\u2019invite \u00e0 franchir un portail avant de garer le Ford Ranger dans une des granges qui lui sert d\u2019atelier. Puis il se met \u00e0 inspecter le moteur, d\u00e9monte quelques plaques et cherche en vain l\u2019origine d\u2019une fuite. Au bout d\u2019une heure, la moue qui s\u2019inscrit sur son visage n\u2019augure rien de bon. Apr\u00e8s avoir reviss\u00e9 quelques boulons, il part remplir plusieurs bidons d\u2019eau que nous chargeons sur la plateforme. En m\u2019arr\u00eatant toutes les 30 km pour refaire le niveau, j\u2019ai peut-\u00eatre une chance selon lui d\u2019arriver jusqu\u2019\u00e0 Lviv. Il refuse le moindre argent et apr\u00e8s avoir referm\u00e9 la porte du garage derri\u00e8re moi me souhaite bonne chance et regagne sa maison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son souhait contre toute attente, se r\u00e9alise : j\u2019arrive sans probl\u00e8me dans la nuit \u00e0 Lviv.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus t\u00f4t en fin de journ\u00e9e, bloqu\u00e9 au poste fronti\u00e8re pendant des heures par une longue file de v\u00e9hicules, j\u2019assiste \u00e0 l\u2019accueil bienveillant des ukrainiens par la police polonaise. Sous mes yeux, des bus entiers remplis de familles de <em>r\u00e9fugi\u00e9s<\/em> aux mines fatigu\u00e9es entraient librement dans ce pays qui, quelques centaines de kilom\u00e8tres plus au nord et de fa\u00e7on totalement arbitraire en rejetait d\u2019autres. A la nuit tomb\u00e9e, arriv\u00e9 enfin devant un des guichets du service des douanes, une bonne \u00e2me, la troisi\u00e8me depuis le matin, me fait passer devant une longue queue de chauffeurs routiers, avant de tamponner une fois assis derri\u00e8re son bureau, tous mes papiers. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si ma montre indique 22.00h, il est en fait 23.00h en Ukraine qui n\u2019applique pas l\u2019heure d\u2019\u00e9t\u00e9. Et \u00e0 cette heure-ci la plupart des h\u00f4tels sont soit complets, soit ferm\u00e9s. R\u00e9sign\u00e9, fatigu\u00e9 et un peu gel\u00e9, je m\u2019allonge sur le fauteuil conducteur, \u00e9tale mon duvet au-dessus de moi et trouve rapidement le sommeil \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mes deux compagnons. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, la chance qui m\u2019a souri en Pologne semble toujours \u00eatre \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s en Ukraine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je le v\u00e9rifie d\u00e8s le lendemain.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Sky of Hope, le ciel est plein d\u2019espoir<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Malika, une camarade de la <em>Marche Civile pour Alep<\/em> et qui travaille aujourd\u2019hui pour Emma\u00fcs, m\u2019avait conseill\u00e9 avant de partir de me rendre dans l\u2019un de leurs locaux en Ukraine. Je pars au petit matin m\u2019installer dans un caf\u00e9 \u00e0 deux pas de l\u2019op\u00e9ra et cherche leur adresse sur mon portable. Un petit groupe d\u2019\u00e9trangers vient d\u2019entrer et fait la queue devant le comptoir. Je me l\u00e8ve et demande \u00e0 l\u2019un deux, un Fran\u00e7ais, s&rsquo;il peut me conseiller un h\u00f4tel. L\u2019homme, la cinquantaine qui travaille probablement pour la presse ou une ONG, m\u2019indique le <em>Swiss h\u00f4tel<\/em> o\u00f9 lui-m\u00eame r\u00e9side pour la modique somme de cent euros la nuit. Je le remercie un peu d\u00e9pit\u00e9, termine mon caf\u00e9 et prends la direction des bureaux d\u2019Emma\u00fcs. Les rues de la ville \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9gante architecture austro-hongroise s\u2019animent doucement. Parmi les convois militaires se m\u00ealent des voitures de luxe et des 4X4 tout neufs ce que refl\u00e8te \u00e0 l\u2019identique la tenue de la plupart des passants qui portent soit le costume, soit l\u2019uniforme. Le business et la guerre n\u2019ont pas fini de faire bon m\u00e9nage. Une multitude d\u2019immeubles modernes en construction se dressent dans la banlieue ouest. Je me gare \u00e0 l\u2019adresse suppos\u00e9e et cherche en vain les bureaux de l\u2019association caritative. Une femme m\u2019indique un centre de dons \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres d\u2019ici. Derri\u00e8re les larges fen\u00eatres d\u2019un grand bureau en rez-de-chauss\u00e9e, plusieurs personnes s\u2019affairent autour de piles de cartons qu\u2019ils chargent dans un combi gar\u00e9 juste en face. L\u2019une d\u2019elle parle anglais. Elle n\u2019a jamais entendu parler de l\u2019association fond\u00e9e par l\u2019abb\u00e9 Pierre et ne connait dans le quartier que l\u2019association <em>Sky<\/em><strong><em> <\/em><\/strong><em>of Hope<\/em>, la sienne, devant laquelle je me trouve. Elle me sourit, puis me propose de m\u2019asseoir avant de m\u2019offrir un caf\u00e9. Le v\u00e9hicule qu\u2019ils sont en train de charger part demain pour la banlieue de Marioupol o\u00f9 son p\u00e8re, un officier de r\u00e9serve de l\u2019arm\u00e9e ukrainienne participe \u00e0 l\u2019aide humanitaire. A d\u00e9faut de pouvoir les accompagner tant que mes ennuis m\u00e9caniques ne sont pas r\u00e9gl\u00e9s, je propose de lui remettre les quelques dons re\u00e7us des habitants d\u2019Embr\u00e8s. Max, un ami qui l\u2019accompagne, est pr\u00eat \u00e0 m\u2019h\u00e9berger chez lui pendant le temps des r\u00e9parations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En moins d\u2019une heure, le ciel s\u2019\u00e9claircit \u00e0 nouveau au-dessus de ma t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lendemain matin, nous avons rendez-vous \u00e0 10.00h dans un garage que connait Max mais le m\u00e9cano qui nous re\u00e7oit n\u2019arrive pas davantage \u00e0 d\u00e9terminer l\u2019origine exacte de la panne. Nous nous rendons dans un deuxi\u00e8me \u00e9tablissement, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la ville, dans un quartier ouvrier d\u2019o\u00f9 d\u00e9passent de nombreuses chemin\u00e9es d\u2019usines. Ce coup-ci, un gars corpulent d\u2019une soixantaine d\u2019ann\u00e9es, habill\u00e9 d\u2019une large veste en cuir, quelques bijoux en or suspendus autour de ses gros poignets et de son cou massif nous re\u00e7oit au milieu de voitures de luxe. C\u2019est le propri\u00e9taire, le genre de personne qui ne doit pas se faire souvent n\u00e9gocier ses devis. Apr\u00e8s avoir inspect\u00e9 le moteur, l\u2019avoir fait tourner, pos\u00e9 l\u2019index sur une durite humide avant de le porter \u00e0 ses l\u00e8vres, Il demande \u00e0 deux ouvriers d\u2019actionner le pont \u00e9l\u00e9vateur. Les deux chiens rest\u00e9s dans le pick-up et d\u00e9sormais perch\u00e9s \u00e0 plus de deux m\u00e8tres du sol, me jettent un regard inquiet. Le verdict finit par tomber : la pompe \u00e0 eau est morte. Il va falloir en trouver une neuve, ce qui n&rsquo;est pas gagn\u00e9 dans un pays en guerre. Je laisse mon v\u00e9hicule sur place, remercie le colosse pour son aide et monte avec les deux chiots dans la voiture de Max. Il habite \u00e0 une vingtaine de minutes \u00e0 pied du centre-ville, au rez-de-chauss\u00e9e d\u2019un immeuble moderne cern\u00e9 par un petit jardin privatif tr\u00e8s soign\u00e9, mais malheureusement plus pour tr\u00e8s longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aux premiers jours de la guerre, il a envoy\u00e9 sa femme et leurs deux enfants chez des membres de sa famille \u00e0 Tel-Aviv. Il vit seul depuis plus d\u2019un mois dans ce grand appartement ultra-moderne o\u00f9 il passe le plus clair de son temps le nez coll\u00e9 sur diff\u00e9rents \u00e9crans \u00e0 faire du t\u00e9l\u00e9-travail ou tout simplement \u00e0 regarder la t\u00e9l\u00e9. Sur sa proposition, j\u2019accepte d\u2019installer les chiens dans le jardin apr\u00e8s en avoir retir\u00e9 tout ce qu\u2019ils auraient pu y d\u00e9truire. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin presque tout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A 4.00h du matin, les sir\u00e8nes retentissent. Les chiens, couch\u00e9s juste sous les fen\u00eatres de la chambre de mon h\u00f4te, hurlent \u00e0 la mort avant de se rendormir. Apr\u00e8s avoir pass\u00e9 la nuit sur le canap\u00e9, je remballe mon sac de couchage, effectue quelques exercices, pars prendre une douche et consulte la presse en ligne. Vers 9.00h, Max sort enfin de sa chambre et se dirige vers l\u2019\u00e9vier de la cuisine pour pr\u00e9parer un caf\u00e9. Encore mal r\u00e9veill\u00e9, il jette un \u0153il par la fen\u00eatre. Avant m\u00eame de pouvoir m\u2019excuser pour les hurlements, je vois son visage se d\u00e9composer lentement comme si son jardin avait \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 dans la nuit. En fait, c\u2019est pire. Les petits cailloux hier encore tout blanc ont \u00e9t\u00e9 projet\u00e9s en dehors des plate-bandes et recouverts de terre. De-ci, de-l\u00e0, des crat\u00e8res laissent appara\u00eetre des morceaux de plastique noir d\u00e9chiquet\u00e9s. Les branches des jolis arbustes en buis gisent aux c\u00f4t\u00e9s des excr\u00e9ments des deux fauves. Contrit et honteux, je file tenter de r\u00e9parer les d\u00e9g\u00e2ts. A mon retour, Max avoue que son jardin est l\u2019\u0153uvre d\u2019une artiste paysagiste renomm\u00e9e et qu\u2019elle saura plus s\u00fbrement que moi le remettre en \u00e9tat. Je finis de me d\u00e9composer et regarde avec un soup\u00e7on de haine les deux poilus encore tout satisfaits devant leur petit Verdun. Pendant la nuit suivante, d\u00e9sormais solidement attach\u00e9s aux grilles de l\u2019immeuble sous les fen\u00eatres du salon, ils se remettent \u00e0 hurler au son des sir\u00e8nes. Au petit matin, ils ont sectionn\u00e9 leur laisse et jouent \u00e0 nouveau parmi les cailloux blancs. Je n\u2019ai plus qu\u2019une vieille sangle et ma ceinture pour les attacher avant d\u2019aller acheter dans une quincaillerie deux m\u00e8tres de chaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le 13 avril, apr\u00e8s trois jours pass\u00e9s chez Max, il m\u2019annonce que le garage vient de recevoir la seule pompe \u00e0 eau correspondant \u00e0 mon moteur disponible en Ukraine. Il ne m\u2019en co\u00fbtera que cinquante euros pour r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019apr\u00e8s-midi un pick-up d\u00e9sormais en parfait \u00e9tat de marche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La chance, encore et toujours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai accept\u00e9 d\u2019acheminer des produits de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019entrep\u00f4t de Kiev de l\u2019association <em>Sky of Hope.<\/em> Apr\u00e8s avoir pris possession du chargement, Max m\u2019apprend que le mari de Dara, qui \u00e9tait aussi son meilleur ami, s\u2019est tu\u00e9 il y a quelques ann\u00e9es dans un accident de voiture la laissant seule avec deux enfants. Le soir, je l&rsquo;invite pour le remercier de son hospitalit\u00e9 \u00e0 d\u00eener dans le restaurant d\u2019un de ses amis, un jeune grec install\u00e9 depuis quinze ans dans le quartier tr\u00e8s anim\u00e9 de la cath\u00e9drale catholique. Devant le mur de l\u2019entr\u00e9e, une affiche aux couleurs du drapeau national r\u00e9clame l\u2019interdiction du survol du ciel ukrainien par les bombardiers russes; en terrasse, des jeunes, soit seuls soit en couple occupent toutes les tables et boivent ou d\u00eenent dans une insouciance d\u00e9concertante.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Kiev<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je quitte Lviv vers 10.00h apr\u00e8s avoir fait le plein de gasoil dans une des rares stations qui en vendait. Un grand soleil fait doucement fondre la neige tomb\u00e9e la veille. Plusieurs barrages gard\u00e9s par des militaires tout juste recrut\u00e9s parmi les civils jalonnent la route. Arr\u00eat\u00e9 une seule fois pour un contr\u00f4le, il m\u2019a suffi de brandir le papier \u00e0 l\u2019en-t\u00eate de l\u2019association de Dara pour poursuivre tranquillement mon chemin. Parfois des <em>SUV<\/em> qui se suivent filent \u00e0 vive allure vers la capitale, certains sans plaque d\u2019immatriculation, d\u2019autres avec des plaques \u00e9trang\u00e8res, la plupart du temps ukrainiennes, lithuaniennes ou britanniques. Les seuls v\u00e9hicules qu\u2019il m\u2019arrive fr\u00e9quemment de doubler sont les camions militaires et les porte-chars. Aux abords de Kiev, la r\u00e9alit\u00e9 de la guerre prend le dessus. Des T-72 d\u00e9membr\u00e9s, pareils \u00e0 des crabes priv\u00e9s de leur carcasse encombrent la chauss\u00e9e. Il faut maintenant slalomer au pas entre des tourelles avachies sur leur canon, des impacts d\u2019obus dans le bitume et les multiples plots anti-chars qui prot\u00e8gent les check-points. Une passerelle en b\u00e9ton qui enjambait l\u2019autoroute s\u2019est \u00e9croul\u00e9e sous le coup des mortiers et oblige \u00e0 suivre une d\u00e9viation. Tout autour, des b\u00e2timents industriels et commerciaux d\u00e9truits sont \u00e0 moiti\u00e9 couch\u00e9s sur le sol; d\u2019autres encore intacts, ont les vitres bris\u00e9es par le souffle des explosions. La file de v\u00e9hicules est maintenant \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Cinq heures plus tard et juste avant le couvre-feu de 21.00h, je gare le pick-up au pied d\u2019un immeuble gris\u00e2tre de la banlieue ouest de Kiev. Le propri\u00e9taire de l\u2019appartement que j\u2019ai lou\u00e9 par internet me salue et m\u2019accompagne dans les \u00e9tages. Arriv\u00e9s dans le logement, Il sort un matelas de fortune qu\u2019il place dans le couloir avant de s\u2019allonger dessus pour la nuit. Il ne veut pas prendre le risque de se faire arr\u00eater sur le chemin du retour et \u00e0 pr\u00e9venu sa femme par t\u00e9l\u00e9phone qu\u2019il ne rentrerait que le lendemain. Je suis redescendu promener les chiens qui dormiront dans la voiture. Avant de remonter, je distingue dans l\u2019obscurit\u00e9 quelques pi\u00e9tons qui d\u00e9ambulent le long des trottoirs mal \u00e9clair\u00e9s. Sur la grande avenue qui m\u00e8ne au centre de la capitale, la circulation non plus n\u2019a pas totalement cess\u00e9e. Je m\u2019endors sur le canap\u00e9-lit du salon. Au r\u00e9veil, la porte d&rsquo;entr\u00e9e vient de se refermer sur le tr\u00e8s discret propri\u00e9taire. La radio annonce que l\u2019ambassade de France r\u00e9investit ses locaux de Kiev aujourd&rsquo;hui. \u00c7a tombe bien, j&rsquo;ai besoin d&rsquo;y faire une procuration pour le vote du premier tour de la pr\u00e9sidentielle. Mais malgr\u00e9 plusieurs tentatives pour les joindre, leur standard t\u00e9l\u00e9phonique reste d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment muet. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai rendez-vous \u00e0 10.00h avec un certain Roman qui doit r\u00e9ceptionner mon chargement puis l\u2019apr\u00e8s-midi avec Dasha qui travaille pour une ONG locale. Ensuite, c\u2019est l\u2019inconnu. Il fait tr\u00e8s beau. Froid mais tr\u00e8s beau. C\u2019est fou ce qu\u2019un ciel bleu apr\u00e8s des jours de grisaille peut influer sur le moral, et les rayons de soleil qui l\u2019accompagnent soulager l\u2019\u00e9piderme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je rencontre Roman comme pr\u00e9vu, d\u00e9pose les cartons dans son entrep\u00f4t et pars promener les chiens dans un grand parc, \u00e0 deux pas de l\u2019ambassade des Etats-Unis. L\u2019apr\u00e8s-midi, je rencontre Dasha dans un restaurant. Malgr\u00e9 son jeune \u00e2ge, elle semble avoir la t\u00eate bien ancr\u00e9e sur les \u00e9paules. Un mois apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de l\u2019offensive russe sur la capitale, la situation reste, selon elle, assez confuse. Certains habitants qui avaient fui les combats reviennent peu \u00e0 peu s\u2019installer. Les magasins ont commenc\u00e9 \u00e0 rouvrir, et une vie presque normale semble reprendre. Avec quelques amis, ils collectent des produits de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 qu\u2019ils apportent ensuite dans les villages tout juste lib\u00e9r\u00e9s. Elle me propose de participer \u00e0 l\u2019un de ces convois qui se rend lundi au nord-ouest de la ville. En attendant, elle doit filer chez le coiffeur et la manucure en vue de c\u00e9l\u00e9brer son anniversaire le lendemain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s une longue balade \u00e0 travers la ville et ses parcs, je retourne fatigu\u00e9 et avec un d\u00e9but de sciatique \u00e0 l\u2019appartement. Le soir, je descends p\u00e9niblement nourrir les chiens. Savate, \u00e0 force d\u2019avaler tout ce qu\u2019elle trouve a fini par expulser sur la banquette arri\u00e8re le r\u00e9sultat d\u2019une digestion mal maitris\u00e9e. Entre deux crises de sciatique, j&rsquo;ai maintenant de quoi m&rsquo;occuper.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le dimanche, je me rends au m\u00e9morial de Babyn Yar. A l\u2019emplacement de la gigantesque fosse dans laquelle plus de 33 000 juifs ont \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9s par les nazis, jaillissent des personnages gigantesques en m\u00e9tal, enchev\u00eatr\u00e9s dans les tourments de la guerre. Les d\u00e9fenseurs de la capitale, ceux que Poutine accuse d\u2019\u00eatre des n\u00e9o-nazis, ont \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de creuser des tranch\u00e9es dans les jardins qui entourent le monument pour se prot\u00e9ger de ses troupes, elles-m\u00eames condamn\u00e9es pour acte de barbarie par la communaut\u00e9 internationale et qui signent leur forfait d\u2019un Z qui veut dire Nazi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La neige, par intermittence, s\u2019est remise \u00e0 tomber.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je retrouve Dasha le lundi matin au pied de son immeuble. Elle grimpe dans le pick-up, toutes fen\u00eatres ouvertes malgr\u00e9 le froid, et me demande de suivre la voiture qui nous pr\u00e9c\u00e8de. Pendant le trajet, j\u2019apprends qu\u2019elle a fait partie des premi\u00e8res personnes \u00e0 entrer dans Bucha en compagnie de journalistes pour lesquels elle travaillait comme fixeur. Lorsqu\u2019elle a racont\u00e9 ce qu\u2019elle avait vu \u00e0 des amis russes, ils n\u2019ont pas voulu la croire, persuad\u00e9s que les corps mutil\u00e9s retrouv\u00e9s dans les rues avaient \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s par les soldats ukrainiens eux-m\u00eames juste apr\u00e8s avoir repris la ville. Depuis, elle a tendance \u00e0 consid\u00e9rer tous les russes comme ses ennemis et ne veut plus perdre son temps \u00e0 discuter avec eux. Nous entrons bient\u00f4t dans un vaste ensemble de b\u00e2timents d\u00e9truits ou endommag\u00e9s derri\u00e8re lesquels subsistent quelques garages encore intacts. Dans l\u2019un d\u2019eux, plusieurs volontaires chargent des produits alimentaires \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du pick-up qui nous pr\u00e9c\u00e9dait. Je grimpe sur la plate-forme du mien pour en descendre le deuxi\u00e8me f\u00fbt rempli de couvertures. Elles seront distribu\u00e9es plus tard \u00e0 des soldats. Mon v\u00e9hicule, d\u00e9sormais rempli de bouteilles d\u2019eau en plastique, quitte le garage en direction de Havrylivka, un village au nord de Bucha ou nous entreposons notre chargement dans une \u00e9cole. Dehors, des habitants qui avaient fui leurs appartements se sont regroup\u00e9s au pied d\u2019un monument pour organiser leur retour. La plupart de leurs logements ont \u00e9t\u00e9 occup\u00e9s pendant plus d\u2019un mois par des unit\u00e9s de combattants russes mais ici et contrairement \u00e0 d&rsquo;autres villes, aucune exaction ne semble avoir \u00e9t\u00e9 commise envers ceux qui avaient choisi de rester. Sur le chemin du retour, Dasha me confirme les propos de l\u2019ami de Maja : ce ne sont pas les volontaires qui manquent mais plut\u00f4t de quoi les \u00e9quiper, les encadrer et les nourrir. Le soir m\u00eame, encourag\u00e9 par les mauvais traitements que ce p\u00e9riple faisait subir \u00e0 mon dos et \u00e0 mes chiens, oblig\u00e9 de reconna\u00eetre dans ces conditions l\u2019inutilit\u00e9 de ma pr\u00e9sence, je prends la d\u00e9cision de rentrer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et le jeudi suivant, je suis de retour \u00e0 Wroclaw.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Le retour<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les chiens mettent \u00e0 profit leur exp\u00e9rience d\u2019un pays en guerre pour saccager \u00e0 nouveau un jardin, cette fois-ci celui d\u2019Asia. Apr\u00e8s la visite d\u2019un ost\u00e9opathe, je profite du week-end avec elle pour une promenade en ville qui nous m\u00e8ne dans un bunker anti-a\u00e9rien de la deuxi\u00e8me guerre mondiale, transform\u00e9 depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es en un mus\u00e9e d\u2019art contemporain; A l\u2019int\u00e9rieur de ses murs \u00e9pais se tient une exposition sur le th\u00e8me du pass\u00e9, du pr\u00e9sent et de l\u2019avenir. Il s\u2019en d\u00e9gage une curieuse impression d\u2019angoisse o\u00f9 les visions propos\u00e9es de l\u2019avenir n\u2019incitent pas \u00e0 un grand optimisme. Asia, qui a fait des \u00e9tudes d\u2019Art, n\u2019est pas plus emball\u00e9e que moi. Ce n\u2019est qu\u2019une fois \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019imposant b\u00e2timent circulaire que je lis sur sa fa\u00e7ade le titre donn\u00e9 \u00e0 cette exposition : \u201cDon\u2019t look back\u201d***. Pas le meilleur conseil \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le monde s\u2019appr\u00eate \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter les erreurs du pass\u00e9 et qui sait, redonner \u00e0 cet abri sa fonction originelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je reprends la route quelques jours plus tard et arrive le jeudi matin \u00e0 Embres. Pendant mon absence, l\u2019enseigne du <em>Bon Sauvage du Sentier Cathare<\/em>, plac\u00e9e \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la cave de Christophe, \u00e0 l\u2019endroit m\u00eame o\u00f9 les habitants \u00e9taient venus un mois plus t\u00f4t d\u00e9poser leurs dons, a \u00e9t\u00e9 vandalis\u00e9e. Par qui, pour quoi ? Tandis que deux familles ukrainiennes sont venues chercher un peu de paix et de r\u00e9confort au village, certains ici continuent \u00e0 vouloir diviser et d\u00e9truire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme s\u2019ils n\u2019avaient toujours pas compris que la guerre commence d\u2019abord de cette fa\u00e7on-l\u00e0.<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">*<em>T\u00e9moignage d\u2019un rescap\u00e9 du camp de concentration de Mauthausen :<\/em> <em>\u201cUne autre torture particuli\u00e8rement appr\u00e9ci\u00e9e des SS \u00e9tait de rassembler en plein hiver un groupe de prisonniers dans la cour du garage puis de leur ordonner de se d\u00e9shabiller compl\u00e8tement. A ce moment, un garde SS les arrosait d\u2019un jet d\u2019eau glaciale. Les prisonniers devaient ensuite rester immobiles, nus et en plein air jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils meurent de froid. Cette torture \u00e9tait toujours mortelle dans une r\u00e9gion o\u00f9 la temp\u00e9rature moyenne en hiver est de -10 -15 degr\u00e9s\u201d.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>** Nom de code donn\u00e9 aux r\u00e9fugi\u00e9s par les activistes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>*** \u00ab\u00a0Ne regarde pas en arri\u00e8re\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est un peu long pour un titre mais ce qui suit l\u2019est encore plus\u2026 Quand le 24 f\u00e9vrier 2022, les chars russes enfoncent les fronti\u00e8res de l\u2019Ukraine et forcent ses habitants \u00e0 s\u2019exiler, comme s\u2019exilent depuis des ann\u00e9es tous les damn\u00e9s de la Terre, la s\u00e9mantique comme par miracle s\u2019inverse. 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