Se taire devant la mort pour mieux l’apprécier

Les nécrophilies sont prestement ressorties des longs tiroirs en acier qu’abritent, pareils à des morgues, les salles de rédaction. Claude Goasguen et Guy Bedos que tout opposait, viennent de mourir le même jour. Et depuis, personne ne peut échapper aux hommages parfumés à la naphtaline qui se multiplient autour des deux hommes. Loués pour leur vitalité, ils n’échapperont cependant pas bientôt à l’interminable cérémonie mortifère des obsèques pourtant si peu compatible avec leur caractère.

Comme après chaque disparition, se pose la question quant à la plus digne manière d’honorer nos morts.

Qu’il y-a-t-il de plus mortel qu’un enterrement ?

Pendant que le défunt repose peinard dans sa confortable boîte en bois devant l’autel, le cortège des obligés entre dans l’église. Aux litanies du prêtre, qui comme il le fait à propos de Dieu doit le plus souvent parler d’un inconnu, se succèdent les proches qui, sans doute attirés par ce même besoin de lumière, n’hésitent pas à venir passer leur audition devant un mort.
Le dernier candidat vient de replier le petit bout de papier qu’il a mis toute une nuit à noircir et le glisse dans sa poche avant de redescendre de l’estrade. Quelques discrets sourires d’entendement lancés par l’audience dans sa direction le confortent. Il vient se rasseoir près de sa femme qui émue et fière, lui attrape la main. Les enfants eux s’impatientent devant une cérémonie qui s’éternise. Ils ont hâte de passer devant le cercueil ouvert, voir leur premier cadavre puis filer dehors jouer avec leurs camarades fraîchement orphelins. L’orgue se met enfin à résonner tandis que s’ouvrent en grand les portes de la maison de Dieu.

A l’extérieur, la petite foule forme désormais un cercle autour d’un orifice béant tout aussi sombre qu’eux. Les quatre employés des pompes funèbres, l’air faussement grave, font glisser lentement le cercueil le long du trou à l’aide de cordes passées en travers de leur buste. Au-dessus du cimetière, les hirondelles virevoltent sur un fond de ciel bleu. Autour des cyprès, les enfants jouent sans bruit à cache-cache. Le calvaire du défunt et de ses proches n’est pas terminé pour autant. L’écharpe enfilée en diagonale, une feuille à la main, voici que le maire vient à son tour en remettre une couche. Derrière une paire de lunettes mal ajustée, son regard de hibou tente de déchiffrer les poncifs couchés la veille par sa femme. De sa bouche hésitante sortent les mots qu’il découvre en même temps que l’audience. Et il se surprend lui-même à faire l’éloge d’une personne qu’il avait pourtant traîné plus d’une fois dans la boue. Dans l’assemblée, personne ne bronche. Cela fait partie des convenances. Si seulement le maire pouvait traiter ses administrés avec autant d’égard de leur vivant, la vie au village en serait changée. Deux ou trois teigneux dans l’assemblée songent sérieusement à interrompre le maire, lui arracher son papier des mains et lui intimer de se taire.

Silence !

Se taire. Voilà ce que la décence dans ces moments-là ordonne. Ou bien à défaut de se taire, chanter. Car à part le silence, il n’y a guère que la musique pour accompagner dignement l’âme d’un disparu dans l’au-delà comme il n’y a que la nuit pour en traduire le mystère.

Forts de ce constat, c’est donc désormais à la nuit tombée et non plus en plein jour que les habitants du village se rassemblent devant la maison du défunt. Les plus anciens se sont chargés d’embaumer le corps tandis que les plus jeunes ont monté le cercueil à l’étage et y ont placé la dépouille. Tour à tour, les villageois qui le désirent montent à la lueur des bougies y déposer un brin de lavande. Lorsque le dernier d’entre eux se retire, quatre hommes se saisissent du cercueil, le portent à l’épaule et descendent le large escalier. Dehors, il fait nuit. Comme durant chaque obsèque, l’éclairage public a été remplacé par une multitude de bougies disposées sur le bord des fenêtres. Les habitants eux-même tiennent un cierge qu’ils allument au départ de la procession, et tandis qu’elle se dirige vers le cimetière, deux colonnes se forment de chaque côté des porteurs de cercueil. Tour à tour, la foule vient d’une main en effleurer le bois avant de prendre la tête du cortège. Arrivée parmi les sépultures, elle se rassemble autour d’une fosse fraîchement creusée et y forme un cercle de lumière. Voici maintenant que le cercueil descend lentement dans la pénombre accompagnée par un chant religieux entonné par les voix des enfants. Pendant que les premières pelletées de terre résonnent sur le bois vernis, des tables recouvertes de nappes blanches sont disposées parmi les tombes. Des chandeliers placés en leur centre viennent éclairer des bouteilles de vin et des verres à pied. Un immense buffet dressé à l’entrée attend les convives. Certains ont apporté un instrument de musique qui bientôt remplace les voix juvéniles. Lorsque le mort est enfin bien installé dans l’éternité, la veillée peut commencer. Elle va durer toute la nuit. Au milieu des rires et des larmes, un verre à la main, on fait le tour des sépultures, boit à la mémoire des disparus, évoque leur souvenir. Certains, réalisant enfin que la vie est décidément bien courte en profitent même pour se réconcilier.
Et puis tous s’endorment.
Au lever du jour, assoupis sur les pierres tombales, les vivants s’arrachent pour un temps au sommeil éternel et viennent ramasser les cadavres de bouteilles. C’est à leur nombre que se juge la popularité d’un défunt; l’homme qui vient de succomber n’était à l’évidence pas un mal aimé.
Son souvenir sera comme sa tombe, entretenue chaque année, non pas avec des fleurs bien vite fanées mais à coup de grands crus dans lesquels ses amis ne manqueront pas d’y noyer leur chagrin.

Accompagner les morts jusqu’à leur dernière demeure dans un esprit de fête afin d’éviter d’honorer leur mémoire à travers ce qui ressemble encore trop souvent à une corvée.

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