C’est un peu long pour un titre mais ce qui suit l’est encore plus…
Quand le 24 février 2022, les chars russes enfoncent les frontières de l’Ukraine et forcent ses habitants à s’exiler, comme s’exilent depuis des années tous les damnés de la Terre, la sémantique comme par miracle s’inverse. Les médias ne parlent bientôt plus de migrants mais de réfugiés. Et bientôt, ils seront des millions à être accueillis à bras ouverts par l’Union Européenne sous les yeux hagards des quelques milliers d’indésirables agrippés à leur barbelé. Ceux qui s’entassent par familles entières sous un morceau de toile blanche censé les protéger de la neige en hiver et des rayons brûlants du soleil en été, ne sont pourtant pas des migrants. Ce sont des indésirables, des parias dont le seul crime est de vouloir vivre en paix sur leur planète. Qu’ils aient la même couleur de peau que le Christ n’y change rien. L’Europe qui se prétend chrétienne les déporte en masse dans des camps. Près de quatre-vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale, le tri sélectif s’applique à nouveau : d’un côté, les bons réfugiés et de l’autre, les mauvais migrants. Et pendant ce temps, le petit chef de l’État russe justifie l’envoi de ses chars en Ukraine par la nécessité de dénazifier son voisin. Le nazisme n’a décidément jamais été autant en vogue. Avec cependant une innovation de taille : celui qui depuis plus de vingt ans en applique les méthodes partout où son armée sévit, menace d’utiliser la bombe atomique contre tous ceux qui s’opposeraient à son intervention salvatrice.
Et là, je me suis senti personnellement visé.
L’idée de vivre le restant de mes jours enfoui sous terre à l’abri des radiations semble un poil trop éloigné de l’existence paisible que je mène jusqu’à présent sous le soleil radieux des Corbières. Lorsque le 13 mars, des missiles russes tombent à 15 km de nos frontières et menacent la Pologne avec tous les amis qui s’y trouvent, j’éprouve le besoin idiot de me sentir près d’eux.
Mon pick-up en fin de vie, n’est même pas sûr de pouvoir dépasser la frontière du département.
Donner du sens au départ
A plus de 3000 km de Kiev, dans le petit village d’Embres & Castelmaure, blotti au creux du massif des Corbières, à moins de 30 km de la Méditerranée et de ses drames, la population se préoccupe du sort des réfugiés d’Ukraine. La communauté polonaise en particulier est sous le choc. Les ukrainiens sont leurs voisins, leurs frères slaves, leurs jumeaux de langue. Ce matin, Ewelina, la compagne de Christophe, est partie tailler la vigne. Pense-t-elle à son père et à sa sœur qui vivent en Pologne, à son fils Achille qui verra peut-être un jour la guerre, à tous ses amis qui sont désormais à une portée de canon de l’armée russe ? Pendant que son sécateur taille d’un coup sec les sarments, le massacre de ses voisins slaves a déjà commencé. Son compagnon, l’ami cher, celui avec qui je me suis résigné à toujours avoir une cuite de retard, est également tombé amoureux de la Pologne. Depuis que le petit Tarzan des steppes a osé le menacer lui, le Bon Sauvage des Corbières et sa famille, Il gamberge. Sa belle-sœur qui commercialise son vin l’attend dans les prochains jours à Torùn. Alors pourquoi ne pas organiser une collecte avant le départ, attacher une remorque derrière son combi et faire une partie de la route ensemble ? En moins de quarante-huit heures, les villageois remplissent de couvertures, de produits de première nécessité, de vêtements chauds, de médicaments, et d’un fauteuil roulant tout neuf nos véhicules. La cave de Castelmaure complète notre cargaison avec quelques cubis de vin auxquels promis, nous n’allons pas toucher.
Du village voisin de Fraissé, Joël est venu nous saluer avant le départ. Avec sa femme, originaire de la région d’Odessa, il coordonne l’arrivée des premiers réfugiés dans le canton et se charge avec sa mairie de leur trouver un hébergement. Christophe a mis à sa disposition la maison qu’il réserve en temps normal aux vendangeurs. Le soir même, un docteur, sa femme, leurs deux filles et leur grand-mère, originaires de la région de Lviv, s’y installent. Plus tard, c’est un autre Christophe du village qui en fait autant avec une deuxième famille. Quelques anonymes, sans doute peu habitués à voir une telle générosité, s’émeuvent d’un possible trafic d’êtres humains. Mais la rumeur ce coup-ci ne prend pas.
A 5.30h le lendemain, nous prenons le départ.
Et vingt-quatre heures plus tard, entrons en Pologne sans avoir eu à payer de péage; notre association Le Bon Sauvage du Sentier Cathare en a obtenu l’exonération. Une goutte d’eau comparée aux huit cent euros qu’il va falloir débourser en gasoil pour faire l’aller et retour entre Embres et Kiev. Christophe a pris la direction de Torùn au nord et moi celle de Wroclaw à l’est. Il devra, deux jours plus tard, faire la route en sens inverse pour prendre sa garde à la caserne de pompier de Tuchan.
Wroclaw, Breslau jusqu’en 1945
Wroclaw. Ville germanique depuis le Moyen Age et connue sous le nom de Breslau jusqu’au traité de Potsdam en 1945. Tous les allemands qui l’habitent sont alors expulsés et remplacés par des polonais eux-mêmes expulsés des territoires de l’Est qui viennent d’être intégrés à l’Union Soviétique. Ce qui se passe aujourd’hui dans le Donbass procède de la même logique. Mais ce qu’hier était obtenu par la négociation l’est aujourd’hui par la force.
Je suis hébergé par Asia que j’ai rencontrée il y a quelques années à Embres au moment des vendanges. Elle m’attend, toujours aussi souriante, assise dans son jardin sur un petit banc en bois qui fait face à la rue. Elle me propose d’installer les deux chiots qui sont restés dans la voiture dans le jardin plus spacieux situé à l’arrière du bâtiment. Je la retrouve dans sa cuisine, deux tasses de thé fumantes sur la table. Quelle incidence cette guerre peut-elle avoir sur la vie d’une personne aussi délicate et sensible ? Elle n’est pas très à l’aise avec la question. Un centre d’aide aux réfugiés vient d’ouvrir près d’ici; elle s’y rend parfois en tramway dans lequel un bon nombre d’usagers parlent désormais ukrainien. La biscuiterie artisanale qui l’emploie subit de plein fouet l’augmentation du prix de la farine mais n’envisage pas pour le moment de la licencier. Elle dépense peu, n’a pas de voiture et limite, avec l’accord de ses deux colocataires, l’utilisation du chauffage. Et pour préserver sa paix intérieure, elle a choisi de se tenir à l’écart des médias, à distance de la guerre et d’un monde qu’il lui est parfois bien difficile à accepter.
Dehors, le temps est clément et permet d’aller promener les chiens le long de la rivière Oder. D’autres personnes en font autant. Sur la piste cyclable, des vélos se suivent en évitant les coureurs qui eux-mêmes doublent les marcheurs. Dans le petit parc à balançoire, des parents jouent avec leurs progénitures. Malgré le froid vif et le conflit chez les voisins, l’ambiance est légère et printanière. Depuis ma dernière visite, rien ne semble avoir changé : les visiteurs, agglutinés devant l’entrée du zoo, prennent toujours autant de plaisir devant la détresse d’animaux en cage; l’échafaudage qui masque le pont Zwierzyniecki n’est pas près d’être démonté, et la queue n’a pas diminuée devant le marchand de glaces de l’avenue Curie-Sklodowska.
C’est ici que nous avons rendez-vous le lendemain avec Dorota et Jan.
Les réfugiés de Biélorussie
Nous nous sommes rencontrés à la fin de l’année 2016, pendant la Marche Civile pour Alep. L’année suivante, ils sont eux aussi venus participer aux vendanges et reviennent depuis régulièrement au village. Dorota, jeune et élégante professeure d’Histoire, spécialiste de l’Holocauste, au corps fin et longiligne passe ses maigres vacances à la frontière de la Biélorussie pour porter secours aux réfugiés. C’est là qu’elle va à nouveau se rendre le lendemain, cette fois-ci en ma compagnie. Pendant que les deux jeunes femmes se sont absentées pour commander des hamburgers végétariens, Jan s’est assis devant le restaurant et caresse les chiens. Il a récemment ouvert son cabinet de psychothérapie et travaille essentiellement avec des enfants qui ne semblent pour le moment pas affectés par la guerre en Ukraine. Il est d’ailleurs dans le même cas et paraît surpris que je m’inquiète pour les quelques pays frontaliers comme le sien. Nos deux amies sont de retour sur la terrasse bondée et partent s’installer de l’autre côté de la rue, sur un banc public vide où, tout en prenant des nouvelles de chacun, nous avalons notre déjeuner.
Le dimanche suivant au matin, Dorota et moi quittons Wroclaw et prenons la route en direction de Varsovie où nous arrivons le soir même. Pendant qu’elle me guide à travers le centre-ville, je m’attarde sur les façades d’immeubles qui dans la lumière blafarde des réverbères révèlent leur austérité toute soviétique. Sous un large porche qui mène à une cour mal éclairée, je frôle les voitures stationnées de part et d’autre du trottoir avant de me garer entre elles. Arrivés au pied d’un grand bâtiment central, nous franchissons une grille passablement rouillée ouverte sur un hall d’entrée profond et lugubre. Tout au bout de ce boyau de béton, les lumières d’un bar éclairent une partie des innombrables graffitis et collages qui ornent les murs. Il y est question de défense de l’Environnement, d’égalité des sexes, d’anarchie et de paix dans le monde. Quelques couples assis autour d’une petite table basse boivent des bières en écoutant du rock polonais. Au-dessus de leurs têtes, de gros hublots octogonaux incrustés dans un épais plafond en béton s’ouvrent sur une nuit sans étoile. Au bout de ce bunker, deux autres grilles métalliques successives barrent l’accès à une cage d’escalier. Dorota tape sur le clavier d’un premier digicode, tire sur la grille, renouvelle l’opération sur un deuxième avant de se retrouver en face d’un ascenseur. Au deuxième étage, elle sonne plusieurs fois à la porte d’un appartement qu’une jeune femme vient ouvrir. Les deux amies tombent dans les bras l’une de l’autre puis s’éloignent à pas lents à travers un long couloir sombre. Une fois dans la cuisine, j’aperçois la figure épuisée de notre hôte par les trois jours de garde à vue qu’elle et ses compagnons viennent de subir. Assis tous les trois autour d’une table, Ils ont comme elle, les traits tirés. Leur crime, avoir extirpé de la forêt et transporté dans leur voiture des réfugiés mineurs venus de pays en guerre. Un juge décidera dans les prochaines semaines de la peine à leur infliger. Cela peut aller d’une lourde amende à une peine de prison ferme. En attendant, ils leur est interdit de retourner près de la zone d’exclusion instaurée par les autorités polonaises à la frontière biélorusse et de quitter Varsovie. L’un d’eux vit en temps normal en Écosse avec sa femme et leur enfant qu’il n’a pas vus depuis l’été dernier. Un autre au visage angélique, qui possède la double nationalité polonaise et italienne, risque l’expulsion vers ce dernier pays. Quant à la jeune femme qui nous a ouvert, elle est sortie de l’anonymat depuis qu’un documentaire réalisé par son compagnon a fait le tour des réseaux sociaux et peut-être facilité son arrestation. Ils passent poliment du polonais à l’anglais pour affirmer leur détermination à aider les réfugiés dans leur exode vers la liberté, malgré les menaces qui pèsent maintenant sur eux. Je termine mon café, les salue et après avoir nourri et promené les chiens, remonte dans l’appartement, étale mon sac de couchage sur l’unique lit de la chambre que Dorota partage avec moi et m’endors.
A 7.30h, nous reprenons la route en direction de la frontière Biélorusse. Un cortège d’une quinzaine de voitures de police, gyrophares allumés, nous croise à pleine vitesse en sens inverse. Dorota est soucieuse. La discussion qu’elle a eue hier soir avec ses amis la tracasse. Depuis que les regards sont désormais tournés vers l’Ukraine, la police en profite pour resserrer son étau sur les activistes; il va nous falloir être prudents et discrets. Ce n’est pas gagné vu la couleur du pick-up.
Dans la banlieue de Bialystok, nous avons rendez-vous dans le garage d’un autre activiste où Dorota récupère une voiture plus discrète que la mienne. Je la suis désormais jusqu’à au petit village frontalier de Mikulicze. Là, dans une ferme située en bord de route, la façade d’une grange permet de masquer la présence du Ford Ranger. Dans le grand vestibule de la maison principale, des paires de chaussures et quelques sacs de provisions s’entassent sur des étagères. Un vieux réfrigérateur sans utilité vu le froid qu’il fait dans la pièce trône près de la porte de la cuisine. A l’intérieur, de grandes marmites sont posées sur les plaques en fonte d’un poêle de masse faïencé. Deux fenêtres s’ouvrent sur la cour de la ferme et apportent malgré le gris du ciel un peu de lumière. Trois chambres séparées chacune par des cloisons entourent cette pièce centrale. Deux grands sacs d’engrais en plastique placés devant la porte ont été recyclés pour transporter du bois qui sert bientôt pour alimenter le feu et faire bouillir de l’eau. Tandis que lentement la pièce se réchauffe, nous partons nous installer chacun dans une chambre. Dans la première, à droite de la porte, des paires de chaussures d’hiver en quantité impressionnante sont rangées par taille sur une première étagère métallique. Le long du mur de gauche, une penderie renferme du linge de maison et des anoraks neufs suspendus à des porte-manteaux. Juste à côté s’amoncellent presque jusqu’au plafond des sacs de couchage épais enveloppés dans leur housse d’origine. Au fond de la pièce et juste en-dessous d’une fenêtre, trône un vieux lit en bois recouvert de couvertures. Je suis en train de prendre quelques photos de ce véritable entrepôt clandestin quand Dorota entre dans la pièce. Après un temps d’hésitation, elle me demande un peu irritée d’effacer ces clichés qui selon elle, pourraient compromettre la sécurité du lieu. Difficile pour moi de comprendre comment quelques gros plans sur des étagères nous mettent en danger mais devant son insistance je m’incline. Assurer le fonctionnement de l’un des camps de base seule ou presque, l’inquiète. Alors, et malgré mes efforts pour la raisonner sur les risques éventuels qu’elle encourt, à savoir passer au pire quelques jours en garde à vue, une tension s’installe entre nous.
L’attente
En fin de journée, elle reçoit de nouvelles directives. Il faut nous rendre dans un autre camp de base à une vingtaine de kilomètres d’ici. Je récupère mon sac à dos, fais monter les chiens dans le coffre de la voiture et m’installe du côté passager. Elle se gare une quinzaine de minutes plus tard dans une autre ferme cette fois perdue dans la forêt. A l’intérieur d’une autre demeure à pans de bois, semblable à la précédente, une femme en plein ménage nous reçoit. Elle doit s’absenter pour trois semaines. Nous sommes ici pour la remplacer, assurer l’accueil des réfugiés et prendre soin de ses deux chiens. Pendant qu’elle termine de ranger la maison, je suis Dorota à l’étage où sont entreposés dans un grand désordre des sacs à dos, des sacs de couchages, des vêtements chauds, des thermos, des rations de survie et quelques matelas. Une partie de la soirée est consacrée à y mettre un peu d’ordre avant de redescendre, de faire cuire quelques pommes de terre pour le dîner et de se coucher. Pris de nausée pendant la nuit, je me réveille avec de la fièvre et des douleurs au ventre. Dehors, il s’est mis à neiger. Je passe la journée à dormir sans être perturbé par les craquements du plancher au-dessus de ma tête. Le lendemain, le grenier est entièrement rangé. Je pars promener les chiens. Deux chevreuils surgissent devant eux; Ils se mettent aussitôt à les courser dans la neige. Une bise glacée souffle sur l’immense plaine nue, pénètre mes vêtements, gèle mes mains et mes pieds.
Que sont devenus ces enfants filmés par des membres de l’association Grupa Granica, tremblants de fièvre, frigorifiés, en pleine forêt, le long de cette frontière, de notre frontière ? Certains d’entre eux perdront peut-être cette nuit la vie dans l’un des nombreux marécages gelés qui jalonnent la forêt comme sont morts hier les déportés de Mauthausen*. Aujourd’hui, les gardes n’ont même plus besoin de se donner la peine d’arroser leurs prisonniers d’eau glacé. Ils se contentent de les refouler dans la forêt derrière les troncs blancs des boulots qui se dressent comme d’immenses barreaux de prison, ces mêmes boulots, ces “birken” qui bordent le camp d’Auschwitz-Birkenau. Voici la forêt devenue un camp de la mort. Une vingtaine d’indésirables y ont péri depuis l’année dernière; combien de corps encore non découverts referont surface avec l’arrivée du Printemps ? Franchir cette ligne de démarcation c’est pourtant la seule chance pour toutes ces familles de s’offrir un avenir moins sombre. Du côté polonais, en zone libre, c’est une véritable armée des ombres qui s’active depuis près d’un an pour sauver ces syriens, ces afghans, ces yéménites, ces tchétchènes épuisés par des mois, voire des années d’exil et les faire entrer dans l’Union Européenne. Une Europe qui se voulait celle des libertés en 1945 et qui s’est lentement transformée depuis en une Europe des barbelés.
Dorota, assise devant le petit poêle de la cuisine, une tasse de thé dans une main et son téléphone dans l’autre, lit ses derniers messages. Nous devons repartir dans le camp de base n°1. Entretemps, elle se rend à la station ferroviaire pour récupérer et conduire jusqu’ici une volontaire qui prendra dès ce soir notre place. A son retour, une fille un peu boulotte qui ponctue chacune de ses phrases par un rire nerveux l’accompagne. Il est temps pour nous de repartir.
Dorota, irritée par le bavardage de cette nouvelle venue, retrouve peu à peu son calme. La neige continue de tomber et a maintenant totalement recouvert la route et le paysage.
Maja
De retour dans la cour de la ferme, elle se gare près d’une autre voiture qui ressemble fortement à la sienne. Dans la cuisine, une grandę et belle jeune femme blonde remplit à l’unique robinet de la maison une petite casserole qu’elle vide ensuite dans les grandes marmites posées sur le poêle bouillant. Quelques piercings ornent son visage et plusieurs tatouages recouvrent ses bras. Elle est souriante et parle beaucoup mais d’une voix douce et posée comme si notre présence venaient mettre un terme à une longue solitude. La maison lui appartient. Elle y est née et l’a reçue de ses parents qui vivent désormais à la ville. Grandir tout près des barbelés d’une frontière et se voir imposer des limites à sa liberté en ont fait très tôt une rebelle. Toutes ces lignes tracées au sol à l’hémoglobine par l’Homme au cours de son Histoire sont autant d’aberrations contre lesquelles elle se bat partout où elle se trouve. Que ce soit en Australie où elle a passé huit ans de sa vie ou ici, elle n’a jamais cessé de défendre et de porter assistance aux victimes de ces découpes, absurdes selon elle. Les centres de détention s’y sont développés sous ses yeux, d’abord sur le continent austral puis sur les îles avoisinantes comme la Papouasie Nouvelle Guinée où les conditions de vie dramatiques poussent comme ici certains exilés à se suicider.
Quand éclatent des manifestations en Biélorussie à la suite de la réélection truquée d’Alexandre Loukachenko, elle se pose la question de rentrer. Ce n’est qu’un an plus tard, lorsque durant l’été 2021 le dictateur biélorusse tente de contraindre l’Union à lever ses sanctions en orchestrant une crise migratoire à ses frontières avec l’aval de Moscou qu’elle prend son billet d’avion. De retour à Mikulicze, sa maison sert rapidement à l’accueil des bénévoles venus aider les milliers d’exilés expulsés par les autorités de Minsk. Après des débuts chaotiques, l’entraide locale se structure et finit par rayonner jusqu’à Varsovie. Des dons d’origines diverses affluent et viennent peu à peu remplir chaque pièce de la maison. Plusieurs véhicules leur sont également donnés et les frais occasionnés par les multiples allers et retours entre la frontière et l’intérieur du pays pris en charge par une ONG. Mais hors de question pour elle d’être intégrée à ces grosses structures hiérarchisées dont les responsables passent plus de temps devant les caméras que sur le terrain. Ici, chaque décision est prise en concertation avec les autres membres du réseau. Ni chef, ni galon. Ni Dieu, ni Maître. Maja, qui se revendique anarchiste, admet avoir secouru en moins de six mois plusieurs centaines de personnes. Son statut de résidente locale l’autorise en effet, contrairement à la plupart des volontaires venus de l’extérieur, à circuler dans la zone d’exclusion, une bande de terre de trois kilomètres de large et de quatre cents de long instaurée par l’État polonais et lourdement gardée par des milliers d’hommes en arme. Son rôle comme celui de ses voisins qui sont les seuls à avoir accès à ce no man’s land est donc primordial pour sauver des vies.
Plus tôt dans la journée, deux photographes, l’un américain, l’autre roumaine et leur fixeur lithuanien lui ont rendu visite. Le premier, très concerné par l’exposition de ses œuvres qui doit se tenir prochainement aux USA, est venu achever une série de photos sur les crises qui frappent la région et veut prendre Maja en photo. Elle n’a accepté qu’à la condition que son portrait soit réalisé à contre-jour. Vingt minutes plus tard, l’artiste et ses deux compagnons de voyages prennent congé. Ils doivent désormais se rendre sur le chantier du mur qu’érige depuis quatre mois la Pologne contre les indésirables. Une dernière prise de vue sans doute indispensable pour clôturer sa fameuse expo.
Dans la soirée, le téléphone de Maja sonne. Une alerte vient de tomber sur sa messagerie sécurisée : une douzaine de champignons** tout juste refoulés dans la neige, le froid et la nuit par la police polonaise viennent de lui envoyer leur localisation. La zone est bien trop surveillée pour tenter d’aller les récupérer. Elle veut au moins leur déposer un peu de soupe chaude et des vêtements secs. Après avoir attrapé quelques sacs, elle monte dans sa voiture et file vers leur position. Une heure plus tard, elle est de retour. La mine triste et désemparée, elle décharge sa voiture et entre se réchauffer près du poêle. L’endroit, quadrillé par la police, était inaccessible. Elle avale un bol de soupe en silence, part dans sa chambre et malgré la frustration, tente de trouver le sommeil.
Le lendemain soir, lorsque Dorota reçoit un nouveau message, Maja s’est absentée. Trois syriens et trois égyptiens qui ont réussi à franchir la zone d’exclusion demandent de l’aide. Il faut remplir au plus vite six sacs à dos avec des vêtements chauds, des rations de survie, des duvets, des thermos d’eau chaude et des bocaux de soupe avant de leur porter. Peu après minuit, une voiture vient se garer devant la grille d’entrée de la ferme. Une femme apprêtée en sort, embrasse Dorota, me salue et nous aide à charger son coffre. Il faut faire vite. Si la police nous arrête, nous sommes censés rejoindre des amis pour le week-end à la montagne. Après vingt minutes, nous dépassons la localité de Dobrawoda avant de nous arrêter en pleine forêt. Là, sur le bas-côté de la chaussée, à l’endroit convenu avec les champignons, Dorota dépose sur la neige épaisse et à l’abri des regards les six sacs à dos avant de remonter dans le véhicule. Quand, vers deux heures du matin nous allons nous coucher, la neige a enfin cessé de tomber et quelques étoiles percent dans le ciel. C’est par l’annonce d’un nouvel échec que Dorota est réveillée : les six hommes sans doute frigorifiés ont été arrêtés avant d’atteindre les sacs. Ils ont été refoulés aussitôt vers le pays voisin sans qu’aucune demande d’asile ne leur soit proposée comme l’exige pourtant le droit international. Après avoir récupéré le matériel et son contenu, Dorota, amère et triste, vide les bocaux de soupe dans une grande marmite avant de nous la servir chaude pour le déjeuner. C’était son dernier jour de congé avant la reprise des cours. Le lendemain matin, je la dépose sur la plateforme ferroviaire de Veliki. Le thermomètre de la voiture indique -3 degrés. Ce soir, et après une semaine sans salle de bain, elle pourra enfin prendre une douche chaude dans son appartement de Wroclaw. Quant aux six champignons, elle apprendra peu de temps après notre excursion qu’ils ont regagné les trottoirs gelés de Minsk.
Une semaine plus tard, je quitte à mon tour la ferme avec mes deux chiots qui ont entretemps joués aux apprentis cordonniers avec quelques paires de chaussures destinées aux exilés. J’ai laissé à Maya des boîtes de médicaments, des compléments alimentaires, plusieurs vêtements et l’un des deux fûts bleus dans lequel elle pourra ranger à l’abri des souris un bon stock de pâtes, de farine et de riz. Elle apprend, juste avant mon départ, qu’un de ses amis polonais, volontaire en Ukraine vient d’échapper aux bombardements qu’a subis son camp d’entrainement à l’ouest de Lviv. Lui et ses nombreux camarades sont depuis livrés à eux-mêmes. Kiev se retrouve face à un nombre trop important de volontaires que le manque d’équipement et d’encadrement rendent pour l’instant inutiles.
Être inutile, c’est aussi le sentiment qui me traverse.
En route vers l’Ukraine
A mon arrivée à Lublin, la pluie a remplacé la neige. Les chiens sont pressés de sortir, trop pressés. J’ai enclenché le verrouillage des portes et laissé dans la précipitation la clef à l’intérieur. Ce n’est pas la première fois. La seule façon de m’en sortir est de mettre la main sur une tige métallique. Un automobiliste se gare derrière le Ford et fait tout pour m’aider, en vain. Je pars sous une pluie battante à la recherche de ce morceau de ferraille sans lequel il faudra briser l’un des carreaux du pick-up. Un fleuriste me donne quelques tuteurs en fer qui s’avèrent trop fragile. Après plus d’une heure, je mets la main sur un morceau de durite dans une décharge automobile. La vitre avant était restée entr’ouverte à cause du système de désembuage en panne. J’y glisse la tige métallique. A force de gesticulation et de jurons, le loquet finit par se soulever. Les chiens ont passé l’après-midi sous la pluie et sont trempés comme moi. Je décide de passer la nuit sur place. J’en profite pour laver mon linge, prendre une douche, visiter le très beau centre historique, y avaler une pizza insipide avant de promener Savate & Satrape et d’aller me coucher dans la chambre étroite d’un Youth Hostel. Le lendemain, revigoré et à nouveau plein d’enthousiasme, je reprends la route en direction de Hrebenne. Mais à une centaine de kilomètres du poste frontière, la petite aiguille qui indique la température du moteur se bloque d’un coup dans le rouge. Ça fume sous le capot. J’y vide un bidon de liquide de refroidissement avant de reprendre le volant. Arrivé chez un revendeur de pièces auto de la banlieue de Zamosc, un client, assis près du comptoir a compris mon problème. Il me propose de lui rendre visite plus tard dans l’après-midi à l’adresse indiquée sur une carte de visite qu’il me tend. Après avoir acheté un bidon de liquide de refroidissement, je prends, un peu dubitatif, la direction de l’adresse indiquée sur la carte. Au bout d’une heure à suivre des chemins de campagne, j’entre dans un petit village. Là, l’homme que j’ai rencontré plus tôt sort d’une maison, vient à ma rencontre et m’invite à franchir un portail avant de garer le Ford Ranger dans une des granges qui lui sert d’atelier. Puis il se met à inspecter le moteur, démonte quelques plaques et cherche en vain l’origine d’une fuite. Au bout d’une heure, la moue qui s’inscrit sur son visage n’augure rien de bon. Après avoir revissé quelques boulons, il part remplir plusieurs bidons d’eau que nous chargeons sur la plateforme. En m’arrêtant toutes les 30 km pour refaire le niveau, j’ai peut-être une chance selon lui d’arriver jusqu’à Lviv. Il refuse le moindre argent et après avoir refermé la porte du garage derrière moi me souhaite bonne chance et regagne sa maison.
Son souhait contre toute attente, se réalise : j’arrive sans problème dans la nuit à Lviv.
Plus tôt en fin de journée, bloqué au poste frontière pendant des heures par une longue file de véhicules, j’assiste à l’accueil bienveillant des ukrainiens par la police polonaise. Sous mes yeux, des bus entiers remplis de familles de réfugiés aux mines fatiguées entraient librement dans ce pays qui, quelques centaines de kilomètres plus au nord et de façon totalement arbitraire en rejetait d’autres. A la nuit tombée, arrivé enfin devant un des guichets du service des douanes, une bonne âme, la troisième depuis le matin, me fait passer devant une longue queue de chauffeurs routiers, avant de tamponner une fois assis derrière son bureau, tous mes papiers.
Si ma montre indique 22.00h, il est en fait 23.00h en Ukraine qui n’applique pas l’heure d’été. Et à cette heure-ci la plupart des hôtels sont soit complets, soit fermés. Résigné, fatigué et un peu gelé, je m’allonge sur le fauteuil conducteur, étale mon duvet au-dessus de moi et trouve rapidement le sommeil à côté de mes deux compagnons. Jusqu’à présent, la chance qui m’a souri en Pologne semble toujours être à mes côtés en Ukraine.
Je le vérifie dès le lendemain.
Sky of Hope, le ciel est plein d’espoir
Malika, une camarade de la Marche Civile pour Alep et qui travaille aujourd’hui pour Emmaüs, m’avait conseillé avant de partir de me rendre dans l’un de leurs locaux en Ukraine. Je pars au petit matin m’installer dans un café à deux pas de l’opéra et cherche leur adresse sur mon portable. Un petit groupe d’étrangers vient d’entrer et fait la queue devant le comptoir. Je me lève et demande à l’un deux, un Français, s’il peut me conseiller un hôtel. L’homme, la cinquantaine qui travaille probablement pour la presse ou une ONG, m’indique le Swiss hôtel où lui-même réside pour la modique somme de cent euros la nuit. Je le remercie un peu dépité, termine mon café et prends la direction des bureaux d’Emmaüs. Les rues de la ville à l’élégante architecture austro-hongroise s’animent doucement. Parmi les convois militaires se mêlent des voitures de luxe et des 4X4 tout neufs ce que reflète à l’identique la tenue de la plupart des passants qui portent soit le costume, soit l’uniforme. Le business et la guerre n’ont pas fini de faire bon ménage. Une multitude d’immeubles modernes en construction se dressent dans la banlieue ouest. Je me gare à l’adresse supposée et cherche en vain les bureaux de l’association caritative. Une femme m’indique un centre de dons à quelques centaines de mètres d’ici. Derrière les larges fenêtres d’un grand bureau en rez-de-chaussée, plusieurs personnes s’affairent autour de piles de cartons qu’ils chargent dans un combi garé juste en face. L’une d’elle parle anglais. Elle n’a jamais entendu parler de l’association fondée par l’abbé Pierre et ne connait dans le quartier que l’association Sky of Hope, la sienne, devant laquelle je me trouve. Elle me sourit, puis me propose de m’asseoir avant de m’offrir un café. Le véhicule qu’ils sont en train de charger part demain pour la banlieue de Marioupol où son père, un officier de réserve de l’armée ukrainienne participe à l’aide humanitaire. A défaut de pouvoir les accompagner tant que mes ennuis mécaniques ne sont pas réglés, je propose de lui remettre les quelques dons reçus des habitants d’Embrès. Max, un ami qui l’accompagne, est prêt à m’héberger chez lui pendant le temps des réparations.
En moins d’une heure, le ciel s’éclaircit à nouveau au-dessus de ma tête.
Le lendemain matin, nous avons rendez-vous à 10.00h dans un garage que connait Max mais le mécano qui nous reçoit n’arrive pas davantage à déterminer l’origine exacte de la panne. Nous nous rendons dans un deuxième établissement, à l’écart de la ville, dans un quartier ouvrier d’où dépassent de nombreuses cheminées d’usines. Ce coup-ci, un gars corpulent d’une soixantaine d’années, habillé d’une large veste en cuir, quelques bijoux en or suspendus autour de ses gros poignets et de son cou massif nous reçoit au milieu de voitures de luxe. C’est le propriétaire, le genre de personne qui ne doit pas se faire souvent négocier ses devis. Après avoir inspecté le moteur, l’avoir fait tourner, posé l’index sur une durite humide avant de le porter à ses lèvres, Il demande à deux ouvriers d’actionner le pont élévateur. Les deux chiens restés dans le pick-up et désormais perchés à plus de deux mètres du sol, me jettent un regard inquiet. Le verdict finit par tomber : la pompe à eau est morte. Il va falloir en trouver une neuve, ce qui n’est pas gagné dans un pays en guerre. Je laisse mon véhicule sur place, remercie le colosse pour son aide et monte avec les deux chiots dans la voiture de Max. Il habite à une vingtaine de minutes à pied du centre-ville, au rez-de-chaussée d’un immeuble moderne cerné par un petit jardin privatif très soigné, mais malheureusement plus pour très longtemps.
Aux premiers jours de la guerre, il a envoyé sa femme et leurs deux enfants chez des membres de sa famille à Tel-Aviv. Il vit seul depuis plus d’un mois dans ce grand appartement ultra-moderne où il passe le plus clair de son temps le nez collé sur différents écrans à faire du télé-travail ou tout simplement à regarder la télé. Sur sa proposition, j’accepte d’installer les chiens dans le jardin après en avoir retiré tout ce qu’ils auraient pu y détruire.
Enfin presque tout.
A 4.00h du matin, les sirènes retentissent. Les chiens, couchés juste sous les fenêtres de la chambre de mon hôte, hurlent à la mort avant de se rendormir. Après avoir passé la nuit sur le canapé, je remballe mon sac de couchage, effectue quelques exercices, pars prendre une douche et consulte la presse en ligne. Vers 9.00h, Max sort enfin de sa chambre et se dirige vers l’évier de la cuisine pour préparer un café. Encore mal réveillé, il jette un œil par la fenêtre. Avant même de pouvoir m’excuser pour les hurlements, je vois son visage se décomposer lentement comme si son jardin avait été bombardé dans la nuit. En fait, c’est pire. Les petits cailloux hier encore tout blanc ont été projetés en dehors des plate-bandes et recouverts de terre. De-ci, de-là, des cratères laissent apparaître des morceaux de plastique noir déchiquetés. Les branches des jolis arbustes en buis gisent aux côtés des excréments des deux fauves. Contrit et honteux, je file tenter de réparer les dégâts. A mon retour, Max avoue que son jardin est l’œuvre d’une artiste paysagiste renommée et qu’elle saura plus sûrement que moi le remettre en état. Je finis de me décomposer et regarde avec un soupçon de haine les deux poilus encore tout satisfaits devant leur petit Verdun. Pendant la nuit suivante, désormais solidement attachés aux grilles de l’immeuble sous les fenêtres du salon, ils se remettent à hurler au son des sirènes. Au petit matin, ils ont sectionné leur laisse et jouent à nouveau parmi les cailloux blancs. Je n’ai plus qu’une vieille sangle et ma ceinture pour les attacher avant d’aller acheter dans une quincaillerie deux mètres de chaine.
Le 13 avril, après trois jours passés chez Max, il m’annonce que le garage vient de recevoir la seule pompe à eau correspondant à mon moteur disponible en Ukraine. Il ne m’en coûtera que cinquante euros pour récupérer l’après-midi un pick-up désormais en parfait état de marche.
La chance, encore et toujours.
J’ai accepté d’acheminer des produits de première nécessité jusqu’à l’entrepôt de Kiev de l’association Sky of Hope. Après avoir pris possession du chargement, Max m’apprend que le mari de Dara, qui était aussi son meilleur ami, s’est tué il y a quelques années dans un accident de voiture la laissant seule avec deux enfants. Le soir, je l’invite pour le remercier de son hospitalité à dîner dans le restaurant d’un de ses amis, un jeune grec installé depuis quinze ans dans le quartier très animé de la cathédrale catholique. Devant le mur de l’entrée, une affiche aux couleurs du drapeau national réclame l’interdiction du survol du ciel ukrainien par les bombardiers russes; en terrasse, des jeunes, soit seuls soit en couple occupent toutes les tables et boivent ou dînent dans une insouciance déconcertante.
Kiev
Je quitte Lviv vers 10.00h après avoir fait le plein de gasoil dans une des rares stations qui en vendait. Un grand soleil fait doucement fondre la neige tombée la veille. Plusieurs barrages gardés par des militaires tout juste recrutés parmi les civils jalonnent la route. Arrêté une seule fois pour un contrôle, il m’a suffi de brandir le papier à l’en-tête de l’association de Dara pour poursuivre tranquillement mon chemin. Parfois des SUV qui se suivent filent à vive allure vers la capitale, certains sans plaque d’immatriculation, d’autres avec des plaques étrangères, la plupart du temps ukrainiennes, lithuaniennes ou britanniques. Les seuls véhicules qu’il m’arrive fréquemment de doubler sont les camions militaires et les porte-chars. Aux abords de Kiev, la réalité de la guerre prend le dessus. Des T-72 démembrés, pareils à des crabes privés de leur carcasse encombrent la chaussée. Il faut maintenant slalomer au pas entre des tourelles avachies sur leur canon, des impacts d’obus dans le bitume et les multiples plots anti-chars qui protègent les check-points. Une passerelle en béton qui enjambait l’autoroute s’est écroulée sous le coup des mortiers et oblige à suivre une déviation. Tout autour, des bâtiments industriels et commerciaux détruits sont à moitié couchés sur le sol; d’autres encore intacts, ont les vitres brisées par le souffle des explosions. La file de véhicules est maintenant à l’arrêt. Cinq heures plus tard et juste avant le couvre-feu de 21.00h, je gare le pick-up au pied d’un immeuble grisâtre de la banlieue ouest de Kiev. Le propriétaire de l’appartement que j’ai loué par internet me salue et m’accompagne dans les étages. Arrivés dans le logement, Il sort un matelas de fortune qu’il place dans le couloir avant de s’allonger dessus pour la nuit. Il ne veut pas prendre le risque de se faire arrêter sur le chemin du retour et à prévenu sa femme par téléphone qu’il ne rentrerait que le lendemain. Je suis redescendu promener les chiens qui dormiront dans la voiture. Avant de remonter, je distingue dans l’obscurité quelques piétons qui déambulent le long des trottoirs mal éclairés. Sur la grande avenue qui mène au centre de la capitale, la circulation non plus n’a pas totalement cessée. Je m’endors sur le canapé-lit du salon. Au réveil, la porte d’entrée vient de se refermer sur le très discret propriétaire. La radio annonce que l’ambassade de France réinvestit ses locaux de Kiev aujourd’hui. Ça tombe bien, j’ai besoin d’y faire une procuration pour le vote du premier tour de la présidentielle. Mais malgré plusieurs tentatives pour les joindre, leur standard téléphonique reste désespérément muet.
J’ai rendez-vous à 10.00h avec un certain Roman qui doit réceptionner mon chargement puis l’après-midi avec Dasha qui travaille pour une ONG locale. Ensuite, c’est l’inconnu. Il fait très beau. Froid mais très beau. C’est fou ce qu’un ciel bleu après des jours de grisaille peut influer sur le moral, et les rayons de soleil qui l’accompagnent soulager l’épiderme.
Je rencontre Roman comme prévu, dépose les cartons dans son entrepôt et pars promener les chiens dans un grand parc, à deux pas de l’ambassade des Etats-Unis. L’après-midi, je rencontre Dasha dans un restaurant. Malgré son jeune âge, elle semble avoir la tête bien ancrée sur les épaules. Un mois après l’échec de l’offensive russe sur la capitale, la situation reste, selon elle, assez confuse. Certains habitants qui avaient fui les combats reviennent peu à peu s’installer. Les magasins ont commencé à rouvrir, et une vie presque normale semble reprendre. Avec quelques amis, ils collectent des produits de première nécessité qu’ils apportent ensuite dans les villages tout juste libérés. Elle me propose de participer à l’un de ces convois qui se rend lundi au nord-ouest de la ville. En attendant, elle doit filer chez le coiffeur et la manucure en vue de célébrer son anniversaire le lendemain.
Après une longue balade à travers la ville et ses parcs, je retourne fatigué et avec un début de sciatique à l’appartement. Le soir, je descends péniblement nourrir les chiens. Savate, à force d’avaler tout ce qu’elle trouve a fini par expulser sur la banquette arrière le résultat d’une digestion mal maitrisée. Entre deux crises de sciatique, j’ai maintenant de quoi m’occuper.
Le dimanche, je me rends au mémorial de Babyn Yar. A l’emplacement de la gigantesque fosse dans laquelle plus de 33 000 juifs ont été assassinés par les nazis, jaillissent des personnages gigantesques en métal, enchevêtrés dans les tourments de la guerre. Les défenseurs de la capitale, ceux que Poutine accuse d’être des néo-nazis, ont été obligés de creuser des tranchées dans les jardins qui entourent le monument pour se protéger de ses troupes, elles-mêmes condamnées pour acte de barbarie par la communauté internationale et qui signent leur forfait d’un Z qui veut dire Nazi.
La neige, par intermittence, s’est remise à tomber.
Je retrouve Dasha le lundi matin au pied de son immeuble. Elle grimpe dans le pick-up, toutes fenêtres ouvertes malgré le froid, et me demande de suivre la voiture qui nous précède. Pendant le trajet, j’apprends qu’elle a fait partie des premières personnes à entrer dans Bucha en compagnie de journalistes pour lesquels elle travaillait comme fixeur. Lorsqu’elle a raconté ce qu’elle avait vu à des amis russes, ils n’ont pas voulu la croire, persuadés que les corps mutilés retrouvés dans les rues avaient été placés par les soldats ukrainiens eux-mêmes juste après avoir repris la ville. Depuis, elle a tendance à considérer tous les russes comme ses ennemis et ne veut plus perdre son temps à discuter avec eux. Nous entrons bientôt dans un vaste ensemble de bâtiments détruits ou endommagés derrière lesquels subsistent quelques garages encore intacts. Dans l’un d’eux, plusieurs volontaires chargent des produits alimentaires à l’arrière du pick-up qui nous précédait. Je grimpe sur la plate-forme du mien pour en descendre le deuxième fût rempli de couvertures. Elles seront distribuées plus tard à des soldats. Mon véhicule, désormais rempli de bouteilles d’eau en plastique, quitte le garage en direction de Havrylivka, un village au nord de Bucha ou nous entreposons notre chargement dans une école. Dehors, des habitants qui avaient fui leurs appartements se sont regroupés au pied d’un monument pour organiser leur retour. La plupart de leurs logements ont été occupés pendant plus d’un mois par des unités de combattants russes mais ici et contrairement à d’autres villes, aucune exaction ne semble avoir été commise envers ceux qui avaient choisi de rester. Sur le chemin du retour, Dasha me confirme les propos de l’ami de Maja : ce ne sont pas les volontaires qui manquent mais plutôt de quoi les équiper, les encadrer et les nourrir. Le soir même, encouragé par les mauvais traitements que ce périple faisait subir à mon dos et à mes chiens, obligé de reconnaître dans ces conditions l’inutilité de ma présence, je prends la décision de rentrer.
Et le jeudi suivant, je suis de retour à Wroclaw.
Le retour
Les chiens mettent à profit leur expérience d’un pays en guerre pour saccager à nouveau un jardin, cette fois-ci celui d’Asia. Après la visite d’un ostéopathe, je profite du week-end avec elle pour une promenade en ville qui nous mène dans un bunker anti-aérien de la deuxième guerre mondiale, transformé depuis une dizaine d’années en un musée d’art contemporain; A l’intérieur de ses murs épais se tient une exposition sur le thème du passé, du présent et de l’avenir. Il s’en dégage une curieuse impression d’angoisse où les visions proposées de l’avenir n’incitent pas à un grand optimisme. Asia, qui a fait des études d’Art, n’est pas plus emballée que moi. Ce n’est qu’une fois à l’extérieur de l’imposant bâtiment circulaire que je lis sur sa façade le titre donné à cette exposition : “Don’t look back”***. Pas le meilleur conseil à une époque où le monde s’apprête à répéter les erreurs du passé et qui sait, redonner à cet abri sa fonction originelle.
Je reprends la route quelques jours plus tard et arrive le jeudi matin à Embres. Pendant mon absence, l’enseigne du Bon Sauvage du Sentier Cathare, placée à l’entrée de la cave de Christophe, à l’endroit même où les habitants étaient venus un mois plus tôt déposer leurs dons, a été vandalisée. Par qui, pour quoi ? Tandis que deux familles ukrainiennes sont venues chercher un peu de paix et de réconfort au village, certains ici continuent à vouloir diviser et détruire.
Comme s’ils n’avaient toujours pas compris que la guerre commence d’abord de cette façon-là.
*Témoignage d’un rescapé du camp de concentration de Mauthausen : “Une autre torture particulièrement appréciée des SS était de rassembler en plein hiver un groupe de prisonniers dans la cour du garage puis de leur ordonner de se déshabiller complètement. A ce moment, un garde SS les arrosait d’un jet d’eau glaciale. Les prisonniers devaient ensuite rester immobiles, nus et en plein air jusqu’à ce qu’ils meurent de froid. Cette torture était toujours mortelle dans une région où la température moyenne en hiver est de -10 -15 degrés”.
** Nom de code donné aux réfugiés par les activistes.
*** « Ne regarde pas en arrière »