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Le nouvel emplacement des containers à ordures dans le village dEmbres

« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? »

J’ai récemment été soumis à une expérience intéressante et révélatrice de la façon dont fonctionne notre société actuelle.

Le 7 octobre 2022, j’ai posté sur Facebook la photo du nouvel emplacement des poubelles dans le village où j’habite.

Il faut dire que les jours précédents, je me rendais à l’ancien emplacement desdits poubelles et ne comprenais pas pourquoi les containers gris et jaunes ne s’y trouvaient plus. Aucune affiche sur place n’indiquant la raison de cette absence, j’imaginais que les anciens containers étaient en phase de remplacement et qu’il me fallait juste être patient.

D’un esprit plutôt distrait, je me disais également que j’étais une fois de plus passé à côté d’une information municipale et qu’une ou un habitant du village viendrait opportunément éclairer ma lanterne. Aussi, et pendant plusieurs matinées de suite, je m’acharnais à porter mon sac poubelle à l’emplacement situé juste en-dessous de la mairie où depuis des années j’avais pris l’habitude de déposer mes ordures et d’en croiser.

Là ! Un beau matin, lassé de promener ce fardeau toujours plus pesant, je confiais mon désarroi à ma plus proche voisine qui s’empressait aussitôt de m’indiquer le nouveau repaire desdits containers. Je m’y dirigeais aussitôt. Arrivé derrière le foyer municipal, je constatais en effet qu’une rangée de nouveaux bacs à déchets rutilants s’y trouvaient. J’étais heureux, heureux de pouvoir enfin me débarrasser de mes ordures, heureux de voir le soin avec lequel le village les traitait, allant jusqu’à empiéter sur l’espace de pique-nique pour leur faire plus de place. Emu, je prenais même une photo des lieux et la postais sur Facebook avec le commentaire suivant : « A Embres & Castelmaure, on peut désormais pique-niquer au milieu des ordures, ».

Le jour même, en début d’après-midi, un ami cher, en charge de l’organisation du traitement des déchets pour la Communauté de Communes, me demandait de retirer ce post. Son argumentaire était simple : à chaque fois qu’un reproche concernant la gestion des poubelles était formulé, ça lui retombait sur la gueule. Alors, et comme nous étions amis, il insistait pour que j’efface mon message.

Quand je dis que c’est un ami cher, ce n’est pas juste une formule. Des hommes droits, intelligents, courageux et consciencieux comme lui, je n’en ai pas rencontré beaucoup dans ma vie. Et sa requête était tout sauf un caprice : malgré moi ou à cause de moi, il risquait de se prendre une tuile de plus sur le coin de la figure.

Je l’ai vu un jour affronter une tuile, une très grosse tuile, bien rouge, bien brûlante, de celles qui vous couvrent pour l’éternité dans l’enfer de leur flamme. Je l’ai vu faire son devoir d’Homme avec sang-froid et détermination. Mais ce qui le menaçait aujourd’hui semblait beaucoup plus grave que l’embrasement du Tauch en 2016. Et moi, j’avais le pouvoir d’éteindre ce nouvel incendie dont il semblait m’accuser d’être le pyromane.

J’ai laissé le post tel quel.

Mettre des poubelles à côté de l’emplacement des tables de pique-nique, et pas à dix mètres, pas à un mètre mais juste à côté, c’est insulter les passants, insulter les randonneurs, insulter les habitants du village qui parfois s’y rendent le week-end. Je m’y suis moi-même rendu à l’invitation des réfugiés ukrainiens qui sont hébergés par des amis au village. C’est devenu, depuis leur arrivée en mars, leur lieu de rencontre. Tout le monde y est le bienvenu. La mairie, qui, depuis le début du conflit avec la Russie fait flotter sur son parvis le drapeau bleu et jaune, le sait-elle ? Soit elle n’est pas au courant et c’est un peu navrant qu’elle ignore l’utilisation de ces tables par ces nouveaux arrivants, soit elle est au courant et c’est sa façon d’exprimer son hostilité à ces réfugiés ukrainiens mais également aux passants, aux villageois et aux randonneurs du sentier cathare qui passent juste au-dessus.

Mon ami cher m’a expliqué que la décision de cet emplacement pour les poubelles avait été prise conjointement avec le maire : à lui incombait la décision technique et au maire, la décision finale. Il fallait trouver un endroit où la benne à ordures n’aurait plus à faire de marche arrière. Quitte à empiéter sur un espace de vie, un espace dédié à l’humain.

Le maire a tranché.

Nous vivons dans un monde où l’humain ne doit plus occuper l’espace central. Ici, à Embres, il doit être prêt à vivre côte à côte avec des ordures. Ce monde souhaité et à venir si nous ne faisons rien pour l’empêcher, doit nous reléguer à l’état d’esclave, prêts à nous corrompre pour conserver le droit de vivre au milieu de nos immondices. Notre dignité se réduit chaque jour tandis qu’augmente notre degré de tolérance. Il est curieux sinon consternant de voir ce degré de tolérance augmenter autour de moi. Hier, la calomnie utilisée contre un de nos concitoyens, aujourd’hui nos déchets exhibés aux promeneurs comme le seraient des plats proposés aux clients d’un self service.

Le mot dignité a-t-il encore un sens ?

« Indignez-vous ! » hurlait Stéphane Hessel peu de temps avant de mourir.
En ignorant son invective, nous nous condamnons à vivre sous l’emprise des ordures.

Depuis, j’apporte régulièrement mon petit sac noir en plastique derrière le foyer municipal, soulève le couvercle jaune du container et y dépose mes déchets de la semaine. Jusqu’ici, je n’ai croisé personne qui venait y pique niquer mais si ce jour devait arriver et devant ma honte, je ne sais toujours pas comment je réagirais.

Corridavirus

A Béziers, le très catholique maire de la ville a décidé de célébrer la Vierge Marie en faisant couler le sang des taureaux. Supporteurs et opposants se sont donc retrouvés ce samedi 15 août 2020 pour s’invectiver à travers les rues de la cité Biterroise sous l’œil vigilant de la police municipale .

Cagnard et pinard, un mélange explosif

Les deux hommes sont attablés à la terrasse du restaurant. Ils terminent leur déjeuner, arrosé d’une bouteille de rosé bien frais. Malgré l’ombre des platanes et leur élégant Panama, la chaleur du soleil fait suinter leurs visages marqués par les ans. En plein cagnard du 15 août, ils sont venus prendre le frais et se détendre comme de nombreux autres clients du Grand Café. Ils se rendront peut-être en fin de journée aux arènes de la ville assister à la corrida. Béziers fait en effet partie de la cinquantaine de ville en France qui n’a toujours pas aboli ce type de spectacle et les aficionados ont envahi la ville. Les manifestants pour la défense des animaux également.

Une paire de fesses, un orifice et deux noisettes

Les deux amis, qui comptaient terminer tranquillement leur repas, voient soudain débouler sur l’esplanade de la mairie une cohorte bruyante et bigarrée d’opposants à la tauromachie. Dans le même temps se sont déployés le long de l’allée Paul Ricquet des membres de la police municipale. Ces forces de l’ordre encadrent avec calme et respect le cortège depuis leur départ du jardin de la plantade. Grâce à eux, plusieurs incidents ont été évités sur le trajet comme cette vive altercation intervenue devant les halles entre des manifestants remontés et un cafetier aviné soutenu par un groupe de femmes et d’hommes habillés de polos roses, le verre de rosé à la main. La plupart sont jovials et souriants. Un autre hilare a quelques minutes plus tôt baissé son pantalon et exhibé fièrement son postérieur nu au passage du cortège ; un postérieur bien arrondi et poilu d’où pendaient deux petites noisettes, peu comparables avec celles du taureau qui sera mis à mort ce soir après avoir ajouté peut-être un orifice à son bourreau avant de trépasser sous les applaudissements d’une foule venue nombreuse le voir agoniser. Alors, et malgré les moqueries bon enfant de ces persifleurs, quelques protestataires prennent la mouche et leur répondent par des insultes avant de continuer leur progression jusqu’à la mairie.

Aux abords de l’hôtel de ville, les clients des restaurants, soudain perturbés par les sirènes et les cris, expriment leur mécontentement. Des jeunes gens attablés se mettent à siffler puis hilares éructent quelques grossièretés. A quelques tables de distance, les deux hommes s’agacent également. L’un d’eux est pris à partie par un manifestant qui est prêt à en venir aux mains. Excédé, il se lève, écarte sa chaise et fait mine de retirer sa veste quand deux policières viennent d’une voix douce et ferme rétablir le calme.

Entre l’insulte et le dialogue, les manifestants ont choisi

Le maire, entouré de quelques conseillers, a pris place sur l’esplanade et écoute sagement Sophie Maffre-Baugé la responsable de l’association Colbac (Comité de Liaison Biterrois pour l’Abolition de la Corrida) l’interpeller avec respect, le micro à la main. Sa voix, diffusée à travers de puissantes enceintes, inonde l’allée et ses établissements. Le propriétaire de l’un d’eux, excédé, vient chasser violemment de sa terrasse l’un des manifestants qui tombe à terre. Encore une fois, la police intervient et sépare les deux hommes. C’est maintenant à Robert Ménard de prendre la parole au milieu d’un public hostile. Les sifflements retentissent et couvre sa voix. Il menace alors de se retirer, rappelant qu’il n’était pas obligé d’autoriser cette manifestation et encore moins d’y prendre part. Sophie Maffré-Baugé intime le silence aux indisciplinés. L’ancien président de Reporters Sans Frontières, désormais de l’autre côté de la barrière, agit comme le faisaient en son temps les dictateurs auxquels il s’opposait et tente de justifier l’injustifiable avec des prétextes aussi absurdes que celui de la tradition. Comme le lui répondra plus tard le représentant de l’association L 214, au nom de l’exception culturelle, on pourrait tout aussi bien autoriser l’excision des femmes. Ou bien lui rappeler que pendant des siècles en France et par tradition les femmes n’avaient pas accès à l’éducation, devaient obéir à leur mari qui avait le droit de les battre, voire dans certains cas de les tuer. Et que s’il tient tant aux traditions, il devrait réhabiliter celles qui ont disparu parmi nombre de chrétiens comme lui, comme le devoir d’accueil des miséreux. Bravache, le maire est pourtant prêt au dialogue, quitte à se voir confronter avec ses propres contradictions. Mais la foule l’en empêche. Les sifflets et les insultes reprennent sous l’œil un peu désolé des organisateurs. Alors, le pas calme et tranquille, Robert Ménard suivi par sa petite troupe, quitte l’esplanade après avoir confirmé sa présence le soir même dans les arènes.

Puisque le dialogue est impossible, que la bête meure

Une mise en scène macabre prend le relais. Accroupis, le coup ensanglanté comme celui des taureaux qui seront bientôt sacrifiés, des figurants immobiles miment l’exécution de l’animal sur un fond de musique classique. Une arène improvisée autour des manifestants bloque la vue du spectacle aux passants. Le cliquetis des verres et celui des couverts en argent a repris. Les garçons de café virevoltent entre les chaises et déposent sur les tables des assiettes remplies de morceaux de viande rouge. Les deux amis terminent leur verre. L’un d’eux se tourne et s’adresse à moi. Il s’avoue autant désolé d’avoir été importuné que d’avoir réagi un peu violemment aux provocations.
Avec eux comme avec le maire, la discussion semblait possible. Il aura suffi de quelques insultes et d’un manque de respect évident de certains manifestants pour tout gâcher.

Se taire devant la mort pour mieux l’apprécier

Les nécrophilies sont prestement ressorties des longs tiroirs en acier qu’abritent, pareils à des morgues, les salles de rédaction. Claude Goasguen et Guy Bedos que tout opposait, viennent de mourir le même jour. Et depuis, personne ne peut échapper aux hommages parfumés à la naphtaline qui se multiplient autour des deux hommes. Loués pour leur vitalité, ils n’échapperont cependant pas bientôt à l’interminable cérémonie mortifère des obsèques pourtant si peu compatible avec leur caractère.

Comme après chaque disparition, se pose la question quant à la plus digne manière d’honorer nos morts.

Qu’il y-a-t-il de plus mortel qu’un enterrement ?

Pendant que le défunt repose peinard dans sa confortable boîte en bois devant l’autel, le cortège des obligés entre dans l’église. Aux litanies du prêtre, qui comme il le fait à propos de Dieu doit le plus souvent parler d’un inconnu, se succèdent les proches qui, sans doute attirés par ce même besoin de lumière, n’hésitent pas à venir passer leur audition devant un mort.
Le dernier candidat vient de replier le petit bout de papier qu’il a mis toute une nuit à noircir et le glisse dans sa poche avant de redescendre de l’estrade. Quelques discrets sourires d’entendement lancés par l’audience dans sa direction le confortent. Il vient se rasseoir près de sa femme qui émue et fière, lui attrape la main. Les enfants eux s’impatientent devant une cérémonie qui s’éternise. Ils ont hâte de passer devant le cercueil ouvert, voir leur premier cadavre puis filer dehors jouer avec leurs camarades fraîchement orphelins. L’orgue se met enfin à résonner tandis que s’ouvrent en grand les portes de la maison de Dieu.

A l’extérieur, la petite foule forme désormais un cercle autour d’un orifice béant tout aussi sombre qu’eux. Les quatre employés des pompes funèbres, l’air faussement grave, font glisser lentement le cercueil le long du trou à l’aide de cordes passées en travers de leur buste. Au-dessus du cimetière, les hirondelles virevoltent sur un fond de ciel bleu. Autour des cyprès, les enfants jouent sans bruit à cache-cache. Le calvaire du défunt et de ses proches n’est pas terminé pour autant. L’écharpe enfilée en diagonale, une feuille à la main, voici que le maire vient à son tour en remettre une couche. Derrière une paire de lunettes mal ajustée, son regard de hibou tente de déchiffrer les poncifs couchés la veille par sa femme. De sa bouche hésitante sortent les mots qu’il découvre en même temps que l’audience. Et il se surprend lui-même à faire l’éloge d’une personne qu’il avait pourtant traîné plus d’une fois dans la boue. Dans l’assemblée, personne ne bronche. Cela fait partie des convenances. Si seulement le maire pouvait traiter ses administrés avec autant d’égard de leur vivant, la vie au village en serait changée. Deux ou trois teigneux dans l’assemblée songent sérieusement à interrompre le maire, lui arracher son papier des mains et lui intimer de se taire.

Silence !

Se taire. Voilà ce que la décence dans ces moments-là ordonne. Ou bien à défaut de se taire, chanter. Car à part le silence, il n’y a guère que la musique pour accompagner dignement l’âme d’un disparu dans l’au-delà comme il n’y a que la nuit pour en traduire le mystère.

Forts de ce constat, c’est donc désormais à la nuit tombée et non plus en plein jour que les habitants du village se rassemblent devant la maison du défunt. Les plus anciens se sont chargés d’embaumer le corps tandis que les plus jeunes ont monté le cercueil à l’étage et y ont placé la dépouille. Tour à tour, les villageois qui le désirent montent à la lueur des bougies y déposer un brin de lavande. Lorsque le dernier d’entre eux se retire, quatre hommes se saisissent du cercueil, le portent à l’épaule et descendent le large escalier. Dehors, il fait nuit. Comme durant chaque obsèque, l’éclairage public a été remplacé par une multitude de bougies disposées sur le bord des fenêtres. Les habitants eux-même tiennent un cierge qu’ils allument au départ de la procession, et tandis qu’elle se dirige vers le cimetière, deux colonnes se forment de chaque côté des porteurs de cercueil. Tour à tour, la foule vient d’une main en effleurer le bois avant de prendre la tête du cortège. Arrivée parmi les sépultures, elle se rassemble autour d’une fosse fraîchement creusée et y forme un cercle de lumière. Voici maintenant que le cercueil descend lentement dans la pénombre accompagnée par un chant religieux entonné par les voix des enfants. Pendant que les premières pelletées de terre résonnent sur le bois vernis, des tables recouvertes de nappes blanches sont disposées parmi les tombes. Des chandeliers placés en leur centre viennent éclairer des bouteilles de vin et des verres à pied. Un immense buffet dressé à l’entrée attend les convives. Certains ont apporté un instrument de musique qui bientôt remplace les voix juvéniles. Lorsque le mort est enfin bien installé dans l’éternité, la veillée peut commencer. Elle va durer toute la nuit. Au milieu des rires et des larmes, un verre à la main, on fait le tour des sépultures, boit à la mémoire des disparus, évoque leur souvenir. Certains, réalisant enfin que la vie est décidément bien courte en profitent même pour se réconcilier.
Et puis tous s’endorment.
Au lever du jour, assoupis sur les pierres tombales, les vivants s’arrachent pour un temps au sommeil éternel et viennent ramasser les cadavres de bouteilles. C’est à leur nombre que se juge la popularité d’un défunt; l’homme qui vient de succomber n’était à l’évidence pas un mal aimé.
Son souvenir sera comme sa tombe, entretenue chaque année, non pas avec des fleurs bien vite fanées mais à coup de grands crus dans lesquels ses amis ne manqueront pas d’y noyer leur chagrin.

Accompagner les morts jusqu’à leur dernière demeure dans un esprit de fête afin d’éviter d’honorer leur mémoire à travers ce qui ressemble encore trop souvent à une corvée.