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Les randonneurs peuvent-ils rêver d’un meilleur accueil ?

A chaque pas, le moindre relief du sentier traverse la semelle épaisse de leurs chaussures et vient douloureusement s’imprimer sur les plantes de leurs pieds en feu. A chaque glissade qu’un terrain caillouteux et sec rend inévitable, leurs mollets se tétanisent; à chaque nouvelle vibration, ce sont les tendons de leurs genoux qui menacent de rompre. Dans les descentes, le poids de leur sac oblige les muscles endoloris de leurs cuisses à davantage de contractions. Les mains s’agrippent aux sangles de portage, leurs pouces écrasés contre les os de leur clavicule. La tête penchée en avant, leurs yeux rougis par la fatigue scrutent le sol et tentent de repérer les cailloux un peu trop saillants. L’abondant flot de transpiration franchit la barrière des sourcils et gagne les yeux. La vue se trouble. Le temps de s’essuyer d’un revers de main et c’est tout le délicat équilibre de cet édifice en mouvement qui menace. Un court moment d’inattention que choisit la pointe du pied pour venir cogner dans une pierre. Le corps part brusquement en avant, les jambes tentent de retenir sa chute, la douleur s’intensifie. Un juron s’échappe. Toujours le même : “Bordel de merde !”.

Les deux camarades de randonnée marchent depuis l’aurore. Ils ont pu profiter la veille du gîte municipal de Duilhac-sous-Peyrepertuse pour se restaurer et se reposer. Au petit matin, revigorés malgré les douze jours de marche accumulés depuis Foix, ils ont décidé d’avaler d’une traite les 38 kilomètres qui les séparent d’Embres et d’arriver avant la fermeture du caveau de Castelmaure.

Mon Dieu, quel accueil !

Après huit heures de marche, ils n’ont plus qu’à franchir le col de Laval pour y parvenir. Derrière eux, le soleil effleure la chaîne des Pyrénées. La cave mythique est là, juste en dessous mais ses portes vont bientôt fermer. Alors, et malgré la fatigue, les deux amis accélèrent le pas. Le sentier a fait place à une petite route sinueuse et goudronnée. Trois chiens surgissent d’une vigne et les suivent en aboyant. Le plus petit, hargneux et téméraire, s’avance, pince un mollet puis s’enfuit. “Bordel de merde ! Putain de cabot !”. Pas le temps de s’arrêter. Une dernière montée et les voici enfin arrivés devant le foyer du village. Le grand bâtiment blanc de la SCV Castelmaure est là, juste à leur droite. Les deux marcheurs, surpris par son austérité, scrutent la façade à la recherche de l’entrée du caveau. Les couleurs vives si reconnaissables des bayadères ont disparu. Les onze lettres capitales, désormais confinées dans un cadre noir s’accordent avec la couleur funèbre du cadre des huisseries. Seul un banc, adossé à la façade d’une maison rappelle les heures glorieuses où un homme de talent se chargeait de la communication des lieux. Une grosse flèche noire indique l’entrée sur la gauche. Au moment où ils s’apprêtent à entrer, la cloche de la mairie sonne les six coups de dix-huit heures. De l’autre côté de la porte vitrée, une femme vient leur faire face, un trousseau de clefs à la main puis d’un geste sans équivoque, croise ses bras devant eux, attrape la poignée, ferme la porte à double tour et regagne l’arrière du comptoir.
Une immense déception les gagne. A bout de forces, ils se délestent des vingt kilos qu’ils portent chacun dans leur dos, s’affalent hagards sur le banc coloré puis s’assoupissent, sous l’œil suspicieux des employés de la cave qui regagnent leur domicile.

La maison des randonneurs

Tiraillé par la soif, le plus vaillant des deux extirpe une gourde de son sac qu’il s’en va remplir à une petite fontaine. Au moment d’appuyer sur le bouton poussoir, il aperçoit un panneau de bienvenue apposé sur la porte de l’ancienne poste qui lui fait face. C’est désormais la maison des randonneurs. Selon les informations écrites à la craie sur le tableau noir, le dortoir ce soir est libre. Les marcheurs qui le désirent peuvent profiter d’une cuisine et de douches pour la nuit. Il sont priés de veiller à laisser l’endroit aussi propre qu’ils l’ont trouvé, de profiter des lieux et d’aller en paix. Aucun prix n’est mentionné.

Intrigué, il entre. De gros bouquets de lavande pendent du plafond et parfument le couloir qui mène à la cuisine. Il pousse la porte. Devant lui, une épaisse table en bois entourée par deux bancs massifs occupe le centre de la pièce. Une bouteille de vin rouge y est posée près d’un chandelier. A côté de l’évier, un réfrigérateur ronronne. Sans illusion, il l’ouvre et n’en croit pas ses yeux : le bac du bas est rempli de légumes frais et des œufs remplissent tout un casier. Plusieurs pains congelés occupent le compartiment du freezer. Des bouteilles de rosé et de blanc sont rangées dans la porte intérieure. Des épices, une bouteille d’huile d’olives, une autre de vinaigre et quelques condiments en pot s’étalent le long d’une étagère. Des instructions en plusieurs langues sont écrites à la craie sur un autre tableau noir. Les œufs, tout comme les fruits et les légumes qui proviennent des jardins avoisinants sont offerts par les habitants. Une boîte en fer posée au-dessus d’un placard recueille l’argent qui permet de régler le vin. A l’étage, une chambre équipée de plusieurs lits superposés sert de dortoir. Une armoire et une bibliothèque remplies de livres multicolores sont adossées à l’un des murs en pierres. De l’autre côté du couloir, deux salles de bain lui font face, l’une pour les femmes et l’autre pour les hommes, équipées chacune de plusieurs douche et d’un toilette. Tout est d’une propreté impeccable ce qui est loin d’être son cas. Alors et malgré les douleurs dans les jambes, il se précipite à l’extérieur pour faire part de sa découverte à son camarade. Sur le palier, une femme plutôt âgée et souriante vient à sa rencontre et lui souhaite la bienvenue avant d’aller sonner la cloche de l’église. De retour avec son ami, ils s’installent dans la chambrée, déballent de leur sac leurs affaires de toilette et filent prendre une douche. Toutes les épreuves de la journée sont aussitôt emportées par l’eau savonneuse et grise vers le syphon.

La cuvée du randonneur, un vin de partage

Habillés de frais, ils descendent à la cuisine, glissent quelques pièces dans la boîte en fer, attrapent deux verres à pied du fond d’un placard et débouchent la bouteille de blanc tout juste sortie du réfrigérateur. La couleur légèrement dorée de cet assemblage de Grenache blanc et de Maccabeu vient chatoyer leur verre. Ils trinquent et boivent la première gorgée les yeux fermés. Son arôme généreux, à l’image de ceux qui les accueillent, traverse leurs papilles et en imprègne profondément leur mémoire. Comme il est écrit sur l’étiquette, la cuvée du randonneur est un vin de partage. Les deux amis, soudain intrigués par des voix venues de l’extérieur, s’approchent de l’entrée. Devant la maison, quelques personnes s’affairent autour d’une table de pique-nique. Ils reconnaissent la dame venue les accueillir et lèvent aussitôt leur verre dans sa direction. Une nappe rayée aux couleurs des bayadères recouvre la table, elle-même occupée par toutes sortes de victuailles. Une autre femme beaucoup plus jeune les salue et va chercher quelques couverts dans la cuisine tandis que son compagnon débouche avec gourmandise une bouteille de vin rouge. En quelques minutes, tout est près. Les deux marcheurs émerveillés par cet accueil sont invités à s’asseoir. Les verres se remplissent à nouveau, s’entrechoquent. Le jeune couple et la vieille femme sont assis en face d’eux et se présentent. Cette dernière est chargée à la mairie de l’accueil des randonneurs et doit prévenir les villageois de leur arrivée. Ceux qui entendent le carillon sont ainsi invités à se joindre aux hôtes pour le dîner. L’heure d’arrivée tardive des deux hommes explique le peu de participants au repas. Certains soirs, près de la moitié des Embrésiens se joignent spontanément à la tablée des randonneurs. Il faut alors sortir de la mairie les tables prévues pour l’occasion et les disposer sur le parking du foyer. La fête peut durer une partie de la nuit. L’étape du lendemain se limite alors généralement pour les marcheurs à rejoindre Durban tant en essayant de ne pas trop zigzaguer en route.

A la fin du repas, les paupières s’alourdissent. Après avoir débarrassé la table, tout le monde se retrouve dans la cuisine pour faire la vaisselle et goûter la carthagène. Puis le couple s’éclipse. Avant de partir elle aussi, la vieille femme indique un large livre posé sur un petit guéridon. A l’intérieur sont recueillis les récits de ceux qui ont fait étape à Embres cette année. Les deux hôtes, pour prix de leur séjour, sont invités à le remplir d’une histoire, une anecdote qui les aurait marqués sur le trajet. A la fin de l’année, la somme de ces souvenirs est retranscrite puis éditée par le village. S’ils ont encore le courage de lire, ils trouveront quelques exemplaires des années précédentes dans le dortoir.

La porte de l’ancienne poste vient de se refermer. La fatigue et les vapeurs d’alcool guident maladroitement les deux randonneurs jusqu’à leur lit. Le moins endormi des deux saisit l’un des exemplaires dont leur a parlé leur hôte. Allongé sur sa couche, il lutte quelques instants contre le sommeil pour parcourir les premières pages de l’ouvrage. La curiosité le gagnant à chacun des chapitres ce n’est qu’au petit matin qu’il entame la dernière histoire, la plus incroyable. Mais au fur et à mesure qu’il entre dans le récit palpitant et tandis que le ronflement de son compagnon s’amplifie, il se surprend à lire leur propre aventure. Une aventure qui se termine sous un ciel étoilé autour d’un dîner bien arrosé offert par les généreux habitants d’un village perdu au creux d’une vallée.

Seuls et le ventre creux

Une douleur aiguë lui prend soudain au mollet et l’oblige à se réveiller. La nuit vient de tomber sur le petit banc coloré. Les lumières artificielles éclairent désormais les rues désertes et obscurcissent le ciel. Son compagnon vient à son tour d’ouvrir les yeux. Il se lève, étire ses jambes, pose avec peine les sangles de son sac sur ses épaules meurtries et reprend la route suivi sans un mot par son ami. Tiraillés par la faim et la fatigue, il leur semble que les croassements des grenouilles se font moqueurs à leur passage. Quant au chant strident des oiseaux, il résonne comme autant de rires narguant leur infortune.

A la sortie du village, un panneau indique la direction du hameau de Castelmaure. A défaut d’y trouver du vin, ils pourront peut-être y planter leur tente, se laver, dormir et se remettre à rêver. Arrivés au pied des ruines qui leur ôtent tout espoir de réconfort, ils se laissent apaiser par le chant d’un ruisseau et la présence d’une chapelle puis étalent leur sac de couchage sur un parterre d’herbe. La tête adossée à leur sac à dos, bercés par le scintillement de l’eau, ils s’endorment en contemplant le fascinant spectacle de ces milliards d’étoiles venues leur souhaiter la bienvenue.