Archives mensuelles : mai 2020

Se taire devant la mort pour mieux l’apprécier

Les nécrophilies sont prestement ressorties des longs tiroirs en acier qu’abritent, pareils à des morgues, les salles de rédaction. Claude Goasguen et Guy Bedos que tout opposait, viennent de mourir le même jour. Et depuis, personne ne peut échapper aux hommages parfumés à la naphtaline qui se multiplient autour des deux hommes. Loués pour leur vitalité, ils n’échapperont cependant pas bientôt à l’interminable cérémonie mortifère des obsèques pourtant si peu compatible avec leur caractère.

Comme après chaque disparition, se pose la question quant à la plus digne manière d’honorer nos morts.

Qu’il y-a-t-il de plus mortel qu’un enterrement ?

Pendant que le défunt repose peinard dans sa confortable boîte en bois devant l’autel, le cortège des obligés entre dans l’église. Aux litanies du prêtre, qui comme il le fait à propos de Dieu doit le plus souvent parler d’un inconnu, se succèdent les proches qui, sans doute attirés par ce même besoin de lumière, n’hésitent pas à venir passer leur audition devant un mort.
Le dernier candidat vient de replier le petit bout de papier qu’il a mis toute une nuit à noircir et le glisse dans sa poche avant de redescendre de l’estrade. Quelques discrets sourires d’entendement lancés par l’audience dans sa direction le confortent. Il vient se rasseoir près de sa femme qui émue et fière, lui attrape la main. Les enfants eux s’impatientent devant une cérémonie qui s’éternise. Ils ont hâte de passer devant le cercueil ouvert, voir leur premier cadavre puis filer dehors jouer avec leurs camarades fraîchement orphelins. L’orgue se met enfin à résonner tandis que s’ouvrent en grand les portes de la maison de Dieu.

A l’extérieur, la petite foule forme désormais un cercle autour d’un orifice béant tout aussi sombre qu’eux. Les quatre employés des pompes funèbres, l’air faussement grave, font glisser lentement le cercueil le long du trou à l’aide de cordes passées en travers de leur buste. Au-dessus du cimetière, les hirondelles virevoltent sur un fond de ciel bleu. Autour des cyprès, les enfants jouent sans bruit à cache-cache. Le calvaire du défunt et de ses proches n’est pas terminé pour autant. L’écharpe enfilée en diagonale, une feuille à la main, voici que le maire vient à son tour en remettre une couche. Derrière une paire de lunettes mal ajustée, son regard de hibou tente de déchiffrer les poncifs couchés la veille par sa femme. De sa bouche hésitante sortent les mots qu’il découvre en même temps que l’audience. Et il se surprend lui-même à faire l’éloge d’une personne qu’il avait pourtant traîné plus d’une fois dans la boue. Dans l’assemblée, personne ne bronche. Cela fait partie des convenances. Si seulement le maire pouvait traiter ses administrés avec autant d’égard de leur vivant, la vie au village en serait changée. Deux ou trois teigneux dans l’assemblée songent sérieusement à interrompre le maire, lui arracher son papier des mains et lui intimer de se taire.

Silence !

Se taire. Voilà ce que la décence dans ces moments-là ordonne. Ou bien à défaut de se taire, chanter. Car à part le silence, il n’y a guère que la musique pour accompagner dignement l’âme d’un disparu dans l’au-delà comme il n’y a que la nuit pour en traduire le mystère.

Forts de ce constat, c’est donc désormais à la nuit tombée et non plus en plein jour que les habitants du village se rassemblent devant la maison du défunt. Les plus anciens se sont chargés d’embaumer le corps tandis que les plus jeunes ont monté le cercueil à l’étage et y ont placé la dépouille. Tour à tour, les villageois qui le désirent montent à la lueur des bougies y déposer un brin de lavande. Lorsque le dernier d’entre eux se retire, quatre hommes se saisissent du cercueil, le portent à l’épaule et descendent le large escalier. Dehors, il fait nuit. Comme durant chaque obsèque, l’éclairage public a été remplacé par une multitude de bougies disposées sur le bord des fenêtres. Les habitants eux-même tiennent un cierge qu’ils allument au départ de la procession, et tandis qu’elle se dirige vers le cimetière, deux colonnes se forment de chaque côté des porteurs de cercueil. Tour à tour, la foule vient d’une main en effleurer le bois avant de prendre la tête du cortège. Arrivée parmi les sépultures, elle se rassemble autour d’une fosse fraîchement creusée et y forme un cercle de lumière. Voici maintenant que le cercueil descend lentement dans la pénombre accompagnée par un chant religieux entonné par les voix des enfants. Pendant que les premières pelletées de terre résonnent sur le bois vernis, des tables recouvertes de nappes blanches sont disposées parmi les tombes. Des chandeliers placés en leur centre viennent éclairer des bouteilles de vin et des verres à pied. Un immense buffet dressé à l’entrée attend les convives. Certains ont apporté un instrument de musique qui bientôt remplace les voix juvéniles. Lorsque le mort est enfin bien installé dans l’éternité, la veillée peut commencer. Elle va durer toute la nuit. Au milieu des rires et des larmes, un verre à la main, on fait le tour des sépultures, boit à la mémoire des disparus, évoque leur souvenir. Certains, réalisant enfin que la vie est décidément bien courte en profitent même pour se réconcilier.
Et puis tous s’endorment.
Au lever du jour, assoupis sur les pierres tombales, les vivants s’arrachent pour un temps au sommeil éternel et viennent ramasser les cadavres de bouteilles. C’est à leur nombre que se juge la popularité d’un défunt; l’homme qui vient de succomber n’était à l’évidence pas un mal aimé.
Son souvenir sera comme sa tombe, entretenue chaque année, non pas avec des fleurs bien vite fanées mais à coup de grands crus dans lesquels ses amis ne manqueront pas d’y noyer leur chagrin.

Accompagner les morts jusqu’à leur dernière demeure dans un esprit de fête afin d’éviter d’honorer leur mémoire à travers ce qui ressemble encore trop souvent à une corvée.

Les randonneurs peuvent-ils rêver d’un meilleur accueil ?

A chaque pas, le moindre relief du sentier traverse la semelle épaisse de leurs chaussures et vient douloureusement s’imprimer sur les plantes de leurs pieds en feu. A chaque glissade qu’un terrain caillouteux et sec rend inévitable, leurs mollets se tétanisent; à chaque nouvelle vibration, ce sont les tendons de leurs genoux qui menacent de rompre. Dans les descentes, le poids de leur sac oblige les muscles endoloris de leurs cuisses à davantage de contractions. Les mains s’agrippent aux sangles de portage, leurs pouces écrasés contre les os de leur clavicule. La tête penchée en avant, leurs yeux rougis par la fatigue scrutent le sol et tentent de repérer les cailloux un peu trop saillants. L’abondant flot de transpiration franchit la barrière des sourcils et gagne les yeux. La vue se trouble. Le temps de s’essuyer d’un revers de main et c’est tout le délicat équilibre de cet édifice en mouvement qui menace. Un court moment d’inattention que choisit la pointe du pied pour venir cogner dans une pierre. Le corps part brusquement en avant, les jambes tentent de retenir sa chute, la douleur s’intensifie. Un juron s’échappe. Toujours le même : “Bordel de merde !”.

Les deux camarades de randonnée marchent depuis l’aurore. Ils ont pu profiter la veille du gîte municipal de Duilhac-sous-Peyrepertuse pour se restaurer et se reposer. Au petit matin, revigorés malgré les douze jours de marche accumulés depuis Foix, ils ont décidé d’avaler d’une traite les 38 kilomètres qui les séparent d’Embres et d’arriver avant la fermeture du caveau de Castelmaure.

Mon Dieu, quel accueil !

Après huit heures de marche, ils n’ont plus qu’à franchir le col de Laval pour y parvenir. Derrière eux, le soleil effleure la chaîne des Pyrénées. La cave mythique est là, juste en dessous mais ses portes vont bientôt fermer. Alors, et malgré la fatigue, les deux amis accélèrent le pas. Le sentier a fait place à une petite route sinueuse et goudronnée. Trois chiens surgissent d’une vigne et les suivent en aboyant. Le plus petit, hargneux et téméraire, s’avance, pince un mollet puis s’enfuit. “Bordel de merde ! Putain de cabot !”. Pas le temps de s’arrêter. Une dernière montée et les voici enfin arrivés devant le foyer du village. Le grand bâtiment blanc de la SCV Castelmaure est là, juste à leur droite. Les deux marcheurs, surpris par son austérité, scrutent la façade à la recherche de l’entrée du caveau. Les couleurs vives si reconnaissables des bayadères ont disparu. Les onze lettres capitales, désormais confinées dans un cadre noir s’accordent avec la couleur funèbre du cadre des huisseries. Seul un banc, adossé à la façade d’une maison rappelle les heures glorieuses où un homme de talent se chargeait de la communication des lieux. Une grosse flèche noire indique l’entrée sur la gauche. Au moment où ils s’apprêtent à entrer, la cloche de la mairie sonne les six coups de dix-huit heures. De l’autre côté de la porte vitrée, une femme vient leur faire face, un trousseau de clefs à la main puis d’un geste sans équivoque, croise ses bras devant eux, attrape la poignée, ferme la porte à double tour et regagne l’arrière du comptoir.
Une immense déception les gagne. A bout de forces, ils se délestent des vingt kilos qu’ils portent chacun dans leur dos, s’affalent hagards sur le banc coloré puis s’assoupissent, sous l’œil suspicieux des employés de la cave qui regagnent leur domicile.

La maison des randonneurs

Tiraillé par la soif, le plus vaillant des deux extirpe une gourde de son sac qu’il s’en va remplir à une petite fontaine. Au moment d’appuyer sur le bouton poussoir, il aperçoit un panneau de bienvenue apposé sur la porte de l’ancienne poste qui lui fait face. C’est désormais la maison des randonneurs. Selon les informations écrites à la craie sur le tableau noir, le dortoir ce soir est libre. Les marcheurs qui le désirent peuvent profiter d’une cuisine et de douches pour la nuit. Il sont priés de veiller à laisser l’endroit aussi propre qu’ils l’ont trouvé, de profiter des lieux et d’aller en paix. Aucun prix n’est mentionné.

Intrigué, il entre. De gros bouquets de lavande pendent du plafond et parfument le couloir qui mène à la cuisine. Il pousse la porte. Devant lui, une épaisse table en bois entourée par deux bancs massifs occupe le centre de la pièce. Une bouteille de vin rouge y est posée près d’un chandelier. A côté de l’évier, un réfrigérateur ronronne. Sans illusion, il l’ouvre et n’en croit pas ses yeux : le bac du bas est rempli de légumes frais et des œufs remplissent tout un casier. Plusieurs pains congelés occupent le compartiment du freezer. Des bouteilles de rosé et de blanc sont rangées dans la porte intérieure. Des épices, une bouteille d’huile d’olives, une autre de vinaigre et quelques condiments en pot s’étalent le long d’une étagère. Des instructions en plusieurs langues sont écrites à la craie sur un autre tableau noir. Les œufs, tout comme les fruits et les légumes qui proviennent des jardins avoisinants sont offerts par les habitants. Une boîte en fer posée au-dessus d’un placard recueille l’argent qui permet de régler le vin. A l’étage, une chambre équipée de plusieurs lits superposés sert de dortoir. Une armoire et une bibliothèque remplies de livres multicolores sont adossées à l’un des murs en pierres. De l’autre côté du couloir, deux salles de bain lui font face, l’une pour les femmes et l’autre pour les hommes, équipées chacune de plusieurs douche et d’un toilette. Tout est d’une propreté impeccable ce qui est loin d’être son cas. Alors et malgré les douleurs dans les jambes, il se précipite à l’extérieur pour faire part de sa découverte à son camarade. Sur le palier, une femme plutôt âgée et souriante vient à sa rencontre et lui souhaite la bienvenue avant d’aller sonner la cloche de l’église. De retour avec son ami, ils s’installent dans la chambrée, déballent de leur sac leurs affaires de toilette et filent prendre une douche. Toutes les épreuves de la journée sont aussitôt emportées par l’eau savonneuse et grise vers le syphon.

La cuvée du randonneur, un vin de partage

Habillés de frais, ils descendent à la cuisine, glissent quelques pièces dans la boîte en fer, attrapent deux verres à pied du fond d’un placard et débouchent la bouteille de blanc tout juste sortie du réfrigérateur. La couleur légèrement dorée de cet assemblage de Grenache blanc et de Maccabeu vient chatoyer leur verre. Ils trinquent et boivent la première gorgée les yeux fermés. Son arôme généreux, à l’image de ceux qui les accueillent, traverse leurs papilles et en imprègne profondément leur mémoire. Comme il est écrit sur l’étiquette, la cuvée du randonneur est un vin de partage. Les deux amis, soudain intrigués par des voix venues de l’extérieur, s’approchent de l’entrée. Devant la maison, quelques personnes s’affairent autour d’une table de pique-nique. Ils reconnaissent la dame venue les accueillir et lèvent aussitôt leur verre dans sa direction. Une nappe rayée aux couleurs des bayadères recouvre la table, elle-même occupée par toutes sortes de victuailles. Une autre femme beaucoup plus jeune les salue et va chercher quelques couverts dans la cuisine tandis que son compagnon débouche avec gourmandise une bouteille de vin rouge. En quelques minutes, tout est près. Les deux marcheurs émerveillés par cet accueil sont invités à s’asseoir. Les verres se remplissent à nouveau, s’entrechoquent. Le jeune couple et la vieille femme sont assis en face d’eux et se présentent. Cette dernière est chargée à la mairie de l’accueil des randonneurs et doit prévenir les villageois de leur arrivée. Ceux qui entendent le carillon sont ainsi invités à se joindre aux hôtes pour le dîner. L’heure d’arrivée tardive des deux hommes explique le peu de participants au repas. Certains soirs, près de la moitié des Embrésiens se joignent spontanément à la tablée des randonneurs. Il faut alors sortir de la mairie les tables prévues pour l’occasion et les disposer sur le parking du foyer. La fête peut durer une partie de la nuit. L’étape du lendemain se limite alors généralement pour les marcheurs à rejoindre Durban tant en essayant de ne pas trop zigzaguer en route.

A la fin du repas, les paupières s’alourdissent. Après avoir débarrassé la table, tout le monde se retrouve dans la cuisine pour faire la vaisselle et goûter la carthagène. Puis le couple s’éclipse. Avant de partir elle aussi, la vieille femme indique un large livre posé sur un petit guéridon. A l’intérieur sont recueillis les récits de ceux qui ont fait étape à Embres cette année. Les deux hôtes, pour prix de leur séjour, sont invités à le remplir d’une histoire, une anecdote qui les aurait marqués sur le trajet. A la fin de l’année, la somme de ces souvenirs est retranscrite puis éditée par le village. S’ils ont encore le courage de lire, ils trouveront quelques exemplaires des années précédentes dans le dortoir.

La porte de l’ancienne poste vient de se refermer. La fatigue et les vapeurs d’alcool guident maladroitement les deux randonneurs jusqu’à leur lit. Le moins endormi des deux saisit l’un des exemplaires dont leur a parlé leur hôte. Allongé sur sa couche, il lutte quelques instants contre le sommeil pour parcourir les premières pages de l’ouvrage. La curiosité le gagnant à chacun des chapitres ce n’est qu’au petit matin qu’il entame la dernière histoire, la plus incroyable. Mais au fur et à mesure qu’il entre dans le récit palpitant et tandis que le ronflement de son compagnon s’amplifie, il se surprend à lire leur propre aventure. Une aventure qui se termine sous un ciel étoilé autour d’un dîner bien arrosé offert par les généreux habitants d’un village perdu au creux d’une vallée.

Seuls et le ventre creux

Une douleur aiguë lui prend soudain au mollet et l’oblige à se réveiller. La nuit vient de tomber sur le petit banc coloré. Les lumières artificielles éclairent désormais les rues désertes et obscurcissent le ciel. Son compagnon vient à son tour d’ouvrir les yeux. Il se lève, étire ses jambes, pose avec peine les sangles de son sac sur ses épaules meurtries et reprend la route suivi sans un mot par son ami. Tiraillés par la faim et la fatigue, il leur semble que les croassements des grenouilles se font moqueurs à leur passage. Quant au chant strident des oiseaux, il résonne comme autant de rires narguant leur infortune.

A la sortie du village, un panneau indique la direction du hameau de Castelmaure. A défaut d’y trouver du vin, ils pourront peut-être y planter leur tente, se laver, dormir et se remettre à rêver. Arrivés au pied des ruines qui leur ôtent tout espoir de réconfort, ils se laissent apaiser par le chant d’un ruisseau et la présence d’une chapelle puis étalent leur sac de couchage sur un parterre d’herbe. La tête adossée à leur sac à dos, bercés par le scintillement de l’eau, ils s’endorment en contemplant le fascinant spectacle de ces milliards d’étoiles venues leur souhaiter la bienvenue.

Vue d'Embres à l'aurore depuis les ruines du village de Castelmaure

Un village aux confins de la galaxie

L’horloge de la mairie vient de sonner les douze coups de minuit. Minuit n’est plus, depuis bien longtemps, l’heure du crime*. Pourtant, les rues du village restent, à la tombée du jour, obstinément éclairées par le halo des lumières artificielles comme si les chauffards qui avaient provoqué l’exode des derniers habitants de Castelmaure au XIXe siècle sévissaient toujours aux coins des rues. Cet éclairage public, qui n’a désormais plus lieu d’être, continue pourtant de nuire à notre sommeil et à la vie animale. Il prive également les noctambules du spectacle grandiose qu’offre un ciel étoilé, et tente sournoisement d’effacer de leur conscience leur filiation avec l’univers.

Aux origines de l’éclairage public

Au moyen âge, les rues des villes, à commencer par celles de la capitale, sont de véritables coupe-gorges. Dès la nuit tombée, les brigands y règnent en maîtres. Les ordonnances royales qui intiment aux Parisiens d’éclairer la façade de leur maison à l’aide d’une chandelle, ne sont pas respectées. Les plus riches s’assurent l’escorte d’un porte-lanterne pour regagner sain et sauf leur foyer tandis que les cadavres des moins fortunés flottent au petit matin, inexorablement sur la Seine. Il faut attendre l’avènement du roi-soleil pour que la lumière se répande sur le pays : sous Louis XIV, les rues voient en effet apparaître leurs premières lanternes publiques et deviennent plus sûres. L’arrivée du gaz puis de l’électricité au XXe siècle, permettra la généralisation de l’éclairage nocturne. Entretemps, le crime, cause initiale de la prolifération des réverbères, s’est lui aussi modernisé et préfère désormais s’effectuer au grand jour*. Cela n’a pourtant pas remis en question la débauche d’énergie générée aujourd’hui encore pour l’éclairage des communes françaises.

A qui profite les lumières de la ville ?

La fée électricité a deux défauts de taille : ce qu’elle produit ne se fait pas d‘un coup de baguette magique et réclame des investissements colossaux avant la production du premier kilowatt. Et une fois que sa machine est lancée, il devient presque aussi coûteux de l’arrêter.
De plus, elle produit une énergie qui ne se conserve pas. Il faut donc la consommer immédiatement ou la perdre. La rentabilité guidant les investisseurs, elle les encourage à optimiser la consommation de cette énergie, de jour comme de nuit. Car même si nous avons accès à la moins chère du monde grâce au nucléaire, elle a toujours un coût qu’il faut payer. Sachant que près de 40% de la facture d’électricité d’une commune concerne son éclairage public**, certains villages, comme celui de Lévignac en Haute-Garonne, en ont décidé l’extinction entre minuit et 5.30 du matin. Résultat : une économie des dépenses annuelles de 9000€ pour un village d’environ 2000 habitants. Rapportée à l’échelle d’Embres, l’économie serait d’environ 1000€ par an.

Pourquoi rester confiné à l’écart de la Nature ?

Bafouer ses lois nuit à notre santé et mène à la catastrophe. Il est ainsi prouvé que le manque d’obscurité pendant la nuit, freine la sécrétion de la mélatonine par notre cerveau, une hormone indispensable pour le bon déroulement du sommeil. L’étanchéité des volets qui équipent la plupart des fenêtres de nos vieilles maisons laisse parfois à désirer et ne nous préserve pas toujours de l’insomnie. Alors plutôt que d’en changer, ne serait-il pas plus simple d’éteindre la lumière ?

Selon la LPO, cette pollution est également la deuxième cause de mortalité des insectes après les pesticides. En dehors des papillons de nuit qui ne pollinisent plus, la disparition des insectes entraîne celles des oiseaux et des chauves-souris, déjà désorientés la nuit par les lumières artificielles. Même les plantes souffrent d’une photosynthèse dégradée due à la chute retardée de leurs feuilles. Alors, quel argument peut encore résister à la diminution de cette pollution nocturne majeure ?

Et si Embres s’inscrivait sur la liste des villages étoilés ?

La pandémie actuelle nous a rappelé que faire du profit financier une priorité menait à une impasse. Car c’est bien lui qui, en intimant les gouvernements successifs à réduire les dépenses de santé, a précipité dans la tombe près de 30 000 de nos concitoyens et confiné les autres.

Un carré d’herbes, un coin de ciel bleu, un peu d’air pur sont d’un coup devenus, aux yeux des plus lucides autrement plus essentiels qu’un compte en banque bien rempli. Les coins de la planète qui auront su au mieux préserver leur diversité écologique deviendront bientôt des sanctuaires recherchés. Embres, dont la renommée repose essentiellement sur l’excellence du vin produit par sa coopérative a également la chance d’être sur le parcours du sentier cathare, l’un des plus prestigieux de France. Inscrire la commune sur la liste très restreinte des villages étoilés*** et devenir ainsi le quatrième village de l’Aude à y figurer, augmenterait encore sa notoriété et donc sa fréquentation.

Stopper l’épidémie d’éoliennes

Entreprendre une telle démarche impose un minimum de cohérence.
Au milieu de la nuit, dans le village, l’éclairage public fait fuir les étoiles remplacées plus loin par les éclats rouges et blancs des éoliennes. Ces monstres de carbone qui n’en finissent pas de faire fantasmer les maires de certaines communes, font également partie des pollueurs. Hormis les 1500 tonnes de béton coulées pour l’éternité au pied de chacun de leur mât gigantesque, le problématique recyclage de leurs pales, et les oiseaux qui s’y fracassent par temps de brouillard, elles violent également par leur présence ce sanctuaire au milieu duquel nous avons la chance de vivre. Plutôt que d’en parsemer anarchiquement le paysage, pourquoi ne pas en concentrer l’implantation sur des zones déjà industrialisées ? La réponse, encore une fois, est à chercher du côté du profit. Les élus, parfois obnubilés par le court terme, rêvent d’un argent facile apporté par le vent, et oublient que des solutions plus durables comme le tourisme vert existent pour financer le fonctionnement de la commune. Cela implique d’investir dans une offre basée sur les qualités du village que le confinement a fait opportunément ressurgir.

A l’heure des pandémies et des catastrophes industrielles, Embres se révèle en effet comme l’un des rares lieux de villégiature en France encore intact de toute agression extérieure. Et les premiers à bénéficier de cette politique du bon sens devraient logiquement être la cave coopérative et les propriétaires de chambres d’hôtes. Autant dire la plus grande partie des villageois.

* 80% des crimes sont commis à notre époque en plein jour

** Chiffres de l’ADEME 2017

*** Il lui suffit de s’inscrire auprès de l’ANPCEN (Association Nationale pour la Protection du Ciel et de l’Environnement Nocturne) avant le 30 septembre 2020

Embres & Castelmaure, un village en zone libre

“Nous sommes en guerre”.
Lors de son allocution du 16 mars, le président l’avait répété six fois.

La guerre et pourquoi pas l’Apocalypse ?

Non, la France n’est pas en guerre ; il suffit de lire la définition de ce qu’est la guerre ou demander à ceux qui l’ont vécue pour s’en rendre compte. Les réfugiés qui s’entassent dans les camps installés à la hâte aux frontières des pays riches dont nous faisons partie, ont dû avoir le rictus amer en écoutant le chef de l’Etat français se risquer à de telles comparaisons.

Voici qu’à la veille du premier mai, le gouvernement en remet une couche et publie une carte de France qui la sépare en deux : à l’est, les régions les plus touchées par la pandémie et à l’ouest celles qui le sont le moins. Il existe désormais deux zones en France, la zone de confinement strict et la zone de confinement modéré. Autant dire la zone occupée et la zone libre.

Pas encore la débâcle non plus

Le pays n’a pourtant pas capitulé. Alors bien sûr, nous étions censés avoir la meilleure armée du monde, à savoir notre système de santé mais au moment de livrer bataille, les troupes se sont avérées sous-équipées et mal préparées. De plus, la Patrie, aujourd’hui reconnaissante, venait de régler la grogne du corps médical à coups de matraques. Autant dire qu’à la veille de l’offensive, le moral au sein des bataillons n’était pas au plus haut. La débâcle semble avoir été évitée de justesse et les mensonges et autres approximations venus de l’état-major l’ont confirmé depuis.

En juin 1940, l’exode avait jeté près d’un Français sur deux sur les routes. En les confinant, le gouvernement d’Edouard Philippe a su contenir le phénomène. Moins d’un parisien sur cinq arrive à fuir la capitale juste avant l’application des mesures restrictives. L’accueil qui leur est fait sur leur lieu de villégiature n’est pas sans rappeler certains moments sombres de l’Occupation. Quelque-uns de nos compatriotes iront même jusqu’à refuser, par peur de la contagion que soient hébergés près de chez eux des soignants comme ils auraient à coup sûr refusé de cacher des Juifs ou des résistants.
Le village d’Embrès n’a pas encore été confronté à une pareille situation. Si cela devait être le cas, les croix de Rogations placées aux entrées du village ne suffiraient sans doute pas à repousser ces réfugiés pandémiques.

Quelle serait alors notre attitude vis-à-vis de nos compatriotes moins chanceux ?

Du bon côté de la ligne de démarcation

Personne aujourd’hui comme hier, ne sait combien de temps durera cette période. Il existe désormais à nouveau deux mondes bien distincts : celui dans lequel des Hommes en sont réduits à regarder à travers la fenêtre de leur appartement d’autres fenêtres d’appartement et n’ont pour seule possibilité d’évasion qu’un petit carré de ciel bleu, et celui où le dehors reste accessible. C’est le monde dans lequel nous vivons à Embres. Les usines peuvent s’arrêter de tourner, les magasins fermer, il y aura toujours moyen de se nourrir avec ce que la Nature nous offre. Certains habitants bienveillants s’organisent déjà avec des producteurs locaux pour assurer l’approvisionnement du village. Et le confinement risque de durer, voire de se répéter.

Après les Ausweis, les tickets de rationnement ?

Se préparer au pire évite d’être déçu par l’avenir. Mieux, cela oblige à trouver des solutions nouvelles ou réutiliser celles qui ont fait leurs preuves. Si, pour traiter les vignes, les fertilisants et les fongicides industriels ne sont plus accessibles, il faudra revenir aux méthodes traditionnelles plus respectueuses de la Nature. Si l’essence vient à manquer pour passer la herse, il faudra relancer la traction animale comme c’est déjà le cas à certains endroits. Réapprendre à se soigner avec les plantes, éviter de tomber malade en adoptant une hygiène de vie plus saine car les docteurs comme les pharmacies seront encore moins accessibles qu’aujourd’hui.

Ce mode de vie qui paraissait si lointain encore hier, est désormais dicté par notre instinct de survie. Il est plus que temps de lui prêter une oreille attentive.

Le Conseil Communal de la Résistance

Ceux qui refusent de voir l’échéance de ce dilemme fatal, ressemblent furieusement à ceux qui préféraient hier rogner sur les dépenses de santé plutôt que sur les profits. S’ils refusent maintenant, tout de suite de se confronter à la réalité, ils finiront comme Midas, couverts d’or et affamés. Organiser la Résistance consiste aujourd’hui à se préparer au monde de demain. Il a fallu trois ans sous la botte nazie pour qu’elle s’organise et s’unifie au niveau national. Aristocrates, communistes, anarchistes, républicains, juifs, réfugiés espagnols, immigrés ont fini par se battre côte à côte pour défendre la Liberté et donner naissance au Conseil National de la Résistance. De ses entrailles est sortie la sécurité sociale et universelle à qui sont particulièrement redevables aujourd’hui tous ceux qui chaque jour guérissent du coronavirus.

Un village est aussi fait de tout plein de gens bien différents. En temps normal, chacun peut vivre de son côté, se préserver d’un voisin trop envahissant, assister ou pas aux réunions publiques, vivre sa vie. Il en va désormais tout autrement. Que le confinement dure ou pas, il doit être un bon prétexte pour réfléchir ensemble à notre avenir commun. Alors pourquoi ne pas créer un conseil communal pour se concerter et malgré nos différences, grâce à elles aussi, préparer l’avenir ?