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Les variants et les déviants

L’ennemi public n°19

Il monopolisait tout l’espace médiatique, avait fait replier les tentes de réfugiés et disparaître les conflits, effacé les supporteurs avinés des stades et les trainées dans le ciel. En même temps qu’il condamnait les théâtres et les cinémas du pays, il en occupait toutes les scènes. On avait eu Mesrine et ses flingues, on attendait anxieux Covid et ses seringues.

Comme toutes les grandes figures du banditisme, il se montrait irrationnel en épargnant la doyenne nationale à la veille de ses cent dix-sept printemps, insaisissable en séjournant dans un foyer de la Côte d’Azur quand on le traquait parmi les pangolins, versatile avec ceux qui l’avaient fréquenté en leur faisant croire qu’ils seraient immunisés.

Les autorités publiaient son portrait-robot basé sur des informations incomplètes ou erronées. Certains témoins jugés douteux, sans doute à cause d’une coupe de cheveux non règlementaire ou d’une blouse portée de travers, avaient été écartés – quand on veut faire sérieux, vaut mieux ne pas habiter Marseille – D’autres, qui multipliaient pourtant les déclarations contradictoires, jouaient un rôle central dans l’enquête. Les ministres se démentaient les uns les autres sous l’œil incrédule de leur chef qui voyait sa fin prochaine arriver. L’inspecteur Clouzot était aux commandes pendant que les tontons se flinguaient entre eux.

Le virus comme le gouvernement varie, bien fol qui s’y fie.

Alors bien sûr, et comme dans tous les films de gangsters, le public s’attachait à ce virus insolent qui contrairement à eux, continuait à se déplacer en toute liberté, narguait la police et défiait les scientifiques. Pour un peu, ils en auraient oublié la peur. Il était grand temps pour les ministres de réagir en conseil. Quand un danger ne fait plus peur, il faut en inventer un plus grand, semblait souffler Véran à l’oreille de son chef. Et celle qui marchait à tous les coups avec une majorité des français, c’était bien la peur de l’étranger. Du Juif à l’Arabe, du métèque au nègre, du Pollack au Rital, sus à l’envahisseur !

Voilà notre virus national qui allait bientôt devoir affronter la terrible pègre étrangère. Avant le Mexicain et sa réputation de cador, voici que déferlait des côtes anglaises un mutant : le Sars-cov-2 à grandes oreilles, 65% plus mortel que le nôtre, dixit les experts. Et là, coup de génie de nos leaders : ressortir l’épouvantail Napoléon de son tombeau, le seul français qui ait jamais mis une pâté aux anglais. Le Brexit n’avait pas réussi à bouter le rosbif hors du continent ? L’Empereur y parviendrait ! Ah, le génie des grands hommes qui nous gouvernent. Avec eux, il suffisait de brandir un bicorne pour faire fuir le virus.

Les veaux votent

Ils n’avaient tout simplement pas compris les mots du Général. Les Français étaient des veaux soit. Mais De Gaulle veillait à ce que le lait de la vache nourrisse ses petits et pas des profiteurs sans scrupules. Ses successeurs voulaient voir mener le peuple à l’abattoir par quelques blouses blanches corrompues et profiter seuls des mamelles de leur mère. Grâce au virus, ils se voyaient déjà mettre la main sur le grisbi, toucher le pactole. Ils tentaient pour y parvenir de bâillonner les grandes gueules, de discréditer ceux qui doutaient de leur politique erratique, inondaient les médias de leur propagande, ignorant du même coup la méfiance que cette politique engendrait à leur égard.

Le peuple n’irait pas à l’abattoir mais devrait choisir : soit cautionner une logique gestionnaire du privé introduite dans les services publics au nom du pragmatisme* ou bien la condamner. En clair, confisquer le grisbi au privé pour le refiler au public ou bien renoncer à vivre libre et prendre perpet.

*Déclaration de Rony Brauman

NB : Le Variant des Corbières est le titre d’un journal publié par Gérard Manvussa à Villeneuve-les-Corbières

A l’école du cauchemar

Sa mère vient de le déposer devant les grilles de l’établissement scolaire. Elle lui répète une dernière fois de ne surtout pas retirer son masque, de bien se laver les mains et de garder ses distances avec les autres élèves. C’est son premier jour à l’école primaire. Il vient d’avoir six ans. Elle attend qu’il ait disparu au milieu des autres élèves pour s’autoriser à pleurer avant de remonter dans sa voiture.

Premier jour d’école

Le voici seul, livré à lui-même au milieu d’autres inconnus, tous privés d’une partie de leur visage. La cloche vient de sonner. Un grand monsieur en costume sombre apparaît sur le perron du bâtiment et leur souhaite la bienvenue. Il a des cheveux très noirs, de petits yeux marron et un nez assez fin et long en partie recouvert d’un masque en tissu gris que sa grosse voix de baryton n’a aucun mal à franchir. Gwyplaine a écouté sagement le directeur de l’établissement puis s’est regroupé avec le reste de sa classe autour de la maîtresse, une grande femme aux cheveux longs châtain, habillée d’un tailleur et d’une jupe en grosse laine de couleur verte. Une paire de bottes en cuir recouvre ses jambes jusqu’aux genoux et accentue sa taille impressionnante. Au sommet de cet édifice trônent deux petits yeux myopes retranchés derrière une grosse paire de lunettes à foyer rectangulaire qui lui dévore la partie haute de son nez tandis qu’un banal masque chirurgical en papier bleu en recouvre l’autre moitié. Sa voix est comme elle, très haut perchée. Elle se présente à la quarantaine d’élèves de sa classe, leur demande de former un rang en prenant bien garde à conserver leur distance avant de la suivre à l’intérieur de l’établissement. Les dessins des élèves de l’année passée tapissent encore les murs des couloirs. Des formes rondes et vertes hérissées de poil épais et noirs se mêlent aux traditionnels nuages blancs qui flottent au-dessus des maisons carrées à grandes fenêtres. Tous les personnages, peints ou crayonnés, portent un rectangle, le plus souvent bleu, en-dessous de leur nez. Seuls les animaux ont une bouche, comme s’ils étaient les derniers êtres vivants à pouvoir encore s’exprimer sur Terre.

Prosopagnosie

La maîtresse pousse la porte de la classe, monte sur une estrade en bois, extirpe un cadre photo de son sac et le pose à l’extrémité de son bureau. Entretemps, chaque élève s’est choisi une table derrière laquelle s’asseoir. Gwyplaine, qui porte des lunettes, s’assied au premier rang comme le lui a conseillé sa mère. Il fixe maintenant la photographie encadrée qui fait face à la classe. Il s’agit d’un portrait de leur maîtresse, souriante et sans masque. Après s’être présentée à eux et les avoir autorisés à l’appeler Alexandra, elle leur répète les consignes sanitaires avant de faire l’appel. Sa classe est au complet. Le premier cours peut alors commencer. L’exercice qui leur est demandé fait partie des mesures récemment imposées par le ministère de la Santé. Après avoir constaté plusieurs cas de troubles de la reconnaissance des visages, le conseil scientifique a mis en place un protocole scolaire pour lutter contre la prosopagnosie. Et chaque enseignant est désormais dans l’obligation d’y soumettre ses élèves. Alors, et à la demande d’Alexandra, les yeux de Gwyplaine et de ses nouveaux camarades font des allers et retours entre le visage de leur maîtresse et la photo de sa bouche jusqu’à reconstituer mentalement le visage en partie masqué de l’enseignante. Après dix minutes d’effort, l’exercice prend fin. Demain, chaque enfant devra apporter une photo de lui sans masque et répéter l’exercice cette fois-ci entre eux. Alexandra s’est levée de sa chaise. Elle a saisi une craie blanche, s’est retournée face au grand tableau noir et trace les cinq premières lettres de l’alphabet avant de les prononcer à haute voix. Gwyplaine en connaît déjà deux, le B et le E. Alors confiant et avec le reste des élèves, il répète docilement leur sonorité. Lorsque la sonnerie de la récréation retentit, chacun connaît déjà les cinq premières lettres de l’alphabet. Et lui, quatre de plus.

La re-création

Dans la cour de l’école où les enfants ont quinze minutes au milieu des feuilles mortes pour s’inventer un monde à eux, un petit groupe a vite repéré Gwyplaine qui se tient à l’écart, appliqué à se passer en permanence du gel sur les mains. Il n’a pas vu la petite bande s’approcher de lui tandis que leur chef, sans bruit est venu le surprendre par-derrière. Ils veulent qu’il retire son masque, leur prouve qu’il a une bouche et pas comme la maîtresse un grand trou noir à la place. Ils savent que la photo sur le bureau est un montage. Le chef a vu sur l’application Tiktok* le vrai visage d’Alexandra publié par l’un de ses anciens élèves. C’est un monstre. Gwyplaine a trop peur d’attraper le virus s’il retire son masque. Alors la petite bande le menace, se moque de lui et le plus hardi finit par le lui arracher tandis que le chef crache sur son visage avant de s’enfuir en hurlant “il a le virus, il a le virus !”. Gwyplaine, sous le choc, en larmes, s’essuie, passe du gel sur sa figure, ramasse ses lunettes et son masque, pleure encore, pleure toujours, seul, abandonné au milieu de la cour et désormais, il en est persuadé, infecté par le Covid.

Traumatisme

Il est retourné avec les autres élèves dans la classe. Il n’a pas dit un mot. La buée qui se forme à cause du masque dans ses lunettes cache ses larmes. Il reste une table inoccupée au fond de la salle. Il part s’y réfugier. Alexandra maintenant lui fait peur. Il n’a aucun mal à imaginer un gros trou noir caverneux à la place de sa bouche. Il passe l’après-midi à repousser des milliers de petites boules vertes et poilues venues lui pénétrer le corps. Il se fiche pas mal de l’alphabet, il veut juste rentrer chez lui, retrouver sa mère, s’enfermer dans sa chambre et ne plus jamais en sortir. Les minutes qui le séparent de la sonnerie sont interminables. L’expression de son désespoir qui, en temps normal, aurait alerté ses congénères, n’est plus lisible par personne. La cloche retentit enfin et le libère d’une partie de son angoisse. Le voici qui file vers la porte, attrape sa veste au portemanteau, sort dans le couloir, poursuivi par les monstres verdâtres qui rampent le long des murs, court à l’extérieur du bâtiment, double d’autres élèves, en bouscule certains sans plus se soucier des distances à respecter, se retrouve enfin dans la rue, cherche sa mère du regard et la trouve enfin. Elle s’approche, ne comprend pas pourquoi il refuse de lui donner la main mais, pressée, se dirige vers la voiture, lui ouvre la portière arrière, l’installe dans son fauteuil puis prend le volant. Sa journée à elle aussi s’est mal passée. Le licenciement la guette et son ex-mari, le père de son fils, tente d’obtenir sa garde. Elle sait qu’elle peut le perdre si elle perd son boulot. Après quelques minutes, elle lui demande comment s’est passé sa première journée d’école. Elle guette sa réaction. Il la fixe à travers le miroir. Alors, après un moment d’hésitation, il la rassure d’un lent clignement des paupières avant de replonger dans son monde intérieur. Derrière la vitre, les rues se sont vidées avec la sortie des classes. Les enfants font peur aux plus âgés qui redoutent d’être infectés par eux. A la cantine, un grand lui a fait croire que les gamins qui trainaient seuls dans les rues étaient ramassés par la fourrière et mis avec les chiens dans le même fourgon avant d’être balancés à la mer. Un autre lui a parlé de nains qui, déguisés en écoliers enlevaient les plus petits pour les vendre à des cirques après les avoir mutilés. Dehors, la pluie s’est mise à tomber. Sa mère gare la voiture au pied de son immeuble, en sort, un parapluie à la main et vient le détacher de son fauteuil. Il ne veut plus qu’elle le touche, il ne veut pas l’infecter. Arrivé dans leur petit appartement, il garde son masque, refuse de goûter et s’enferme dans sa chambre. Sa mère comprend qu’il a dû se passer quelque chose à l’école mais son délégué syndical vient de l’appeler. Si elle perd son travail, elle perd son fils. Elle ira lui parler plus tard.

Buster

Il s’est déshabillé, couvert le corps de gel hydroalcoolique et a enfilé son pyjama. Puis il a attrapé sa petite tablette tactile et s’est glissé sous le gros édredon posé sur le sol. L’écran éclaire sa grotte improvisée. Il tape sur le clavier les six lettres de l’alphabet qu’il connaît. Une page apparaît remplie d’affiches de films de cinéma. Il clique sur “College”. Le nom de Buster Keaton défile au générique. Gwyplaine se concentre sur l’écran. L’acteur principal déboule enfin. Le visage impassible de son héros arrive à gommer celui d’Alexandra. Il était temps. Du trou caverneux qui avait remplacé sa bouche commençaient à sortir d’autre petits monstres verts, poilus et gluants. Buster, seul comme lui, rejeté par ses camarades, dangereux pour les autres, mais soutenu par sa mère s’en sort toujours. Mais comment avouer à la sienne qu’il a désormais le virus, qu’elle ne doit plus l’embrasser ni le toucher ? Epuisé, il s’est endormi sous son antre. Plus tard, elle est entrée puis, sans le réveiller, l’a couché sur le lit après lui avoir retiré son masque et ses lunettes. Les larmes ont laissé des traces sur ses joues. Elle l’embrasse et referme la porte.

Demain, il faudra qu’il lui raconte ce qui s’est passé à l’école.

  • Le canular du prof consiste à faire croire aux élèves que la nouvelle maîtresse est défigurée (https://www.parents.fr/actualites/enfant/tiktok-des-parents-malveillants-samusent-a-pieger-leurs-enfants-dune-facon-peu-respectueuse-665826)
  • En Europe, les moins de 18 ans représentent 4% de la population infectée par le virus, la plupart sous forme légère voire asymptomatique.

Agir avec légèreté

“Dans un contexte sanitaire compliqué, il est irresponsable de ne pas respecter les mesures préconisées par l’Etat pour enrayer la pandémie. (…) Quel mépris pour les personnes fragiles du village..!”

Le message posté sur le groupe WhatsApp du village par son maire Jean-Claude Montlaur est sans équivoque : la douzaine de manifestants qui s’est réunie ce samedi 6 février avenue des Corbières à Albas est composée d’irresponsables qui agissent à la légère en bravant l’interdit décrété par le président de la République sur les rassemblements publics. Pire, ils méprisent les personnes fragiles du village. Mais ce matin du 6 février, aucune personne souffrant d’une quelconque fragilité ne semble participer à la manifestation. Quant à la supposée légèreté des participants, il suffit de discuter avec eux pour s’apercevoir qu’elle n’est qu’apparente. Mais le maire n’a pas jugé utile de traverser la rue pour venir les rencontrer. Il a confié la tâche à d’autres.

Irresponsabilité et mépris ?

Le maire condamne donc sans les rencontrer des manifestants qu’il juge irresponsables. Et, à défaut d’assurer ses responsabilités avec des irresponsables, il préfère confier son problème à d’autres, en l’occurrence à la maréchaussée et fait preuve du même coup de mépris aussi bien vis-à-vis des protestataires que vis-à-vis des gendarmes. C’est pratique le gendarme. Dans le dicton populaire, il se déplace toujours en binôme avec la peur. Le maire d’Albas veut donc faire peur à ce petit groupe hétérogène et pacifique venu jouer de la musique et entamer le dialogue sur les conséquences dramatiques de l’état d’urgence sanitaire. Le sale boulot, c’est pour les bleus qui passent d’un état d’urgence à l’autre, accumulent les risques et les rancœurs, tiraillés entre leur devoir de militaire et leur empathie grandissante pour une population désorientée devant les ordres et les contre-ordres envoyés par des dirigeants incompétents.

Irresponsabilité et mépris des dirigeants

Nos dirigeants, depuis le début de la pandémie, affirment tout et son contraire sans jamais s’en excuser. La contamination est impossible par voie aérosol et les masques inutiles. Ils ne doutent pas, ils affirment, et se trompent. Aujourd’hui, la muselière en papier est devenue obligatoire dans les lieux publics. Il faut en acheter en grand nombre car la plupart sont à usage unique. C’est la ruée vers les pharmacies pour les uns et la ruée vers l’or pour d’autres. Les mois passent. Des tonnes de masques jetables sont jetées, dans la rue, par les fenêtres, avec l’argent public jusqu’au jour où la presse révèle que le masque jetable était en fait lavable. Ni le fabricant ni le gouvernement n’en étaient bien sûr informés. Pire, le président a lui-même préconisé et porté un type de masque qui s’avèrera toxique. Où sont les irresponsables, monsieur le maire d’Albas ? Dans la rue ou dans les ministères ?

Sans dialogue, pas de démocratie

Mais vous n’êtes pas venu rencontrer les manifestants. C’est dommage. Vous auriez été écouté comme a été écouté le gendarme : avec calme et respect. Vous auriez pu responsabiliser ces fauteurs de troubles, leur exposer les dangers qu’ils faisaient, selon vous, courir à la population, en particulier aux plus fragiles. Vous auriez pu leur expliquer pourquoi trente personnes peuvent se réunir pour assister à des funérailles quand une douzaine n’a pas le droit d’en faire autant pour jouer de la musique. Peut-être auriez-vous logiquement autorisé à ces ectoplasmes de se réunir dans le cimetière du village ?

Mais vous n’êtes pas venu. C’est regrettable. Vous auriez pu constater que ce n’est pas par mépris pour les plus fragiles mais au contraire par respect pour eux que la manifestation se tenait, pour tous ces enfants obligés dès six ans de porter un masque à l’école, pour tous ces entrepreneurs ébranlés par la faillite, toutes ces personnes âgées tenues à l’écart de leur famille. Le chagrin qui s’accumule chez les uns, bien trop souvent les mêmes, en obligent d’autres à réagir. Ce samedi 6 février, au cœur de votre village, ce sont bien, monsieur le maire, quelques personnes responsables qui se sont réunies pour que l’on respecte les plus faibles.

Mais vous n’êtes pas venu. Et c’est bien triste car cela vous aurait peut-être évité de diffuser un message irresponsable et méprisant.

Embres & Castelmaure, un village en zone libre

“Nous sommes en guerre”.
Lors de son allocution du 16 mars, le président l’avait répété six fois.

La guerre et pourquoi pas l’Apocalypse ?

Non, la France n’est pas en guerre ; il suffit de lire la définition de ce qu’est la guerre ou demander à ceux qui l’ont vécue pour s’en rendre compte. Les réfugiés qui s’entassent dans les camps installés à la hâte aux frontières des pays riches dont nous faisons partie, ont dû avoir le rictus amer en écoutant le chef de l’Etat français se risquer à de telles comparaisons.

Voici qu’à la veille du premier mai, le gouvernement en remet une couche et publie une carte de France qui la sépare en deux : à l’est, les régions les plus touchées par la pandémie et à l’ouest celles qui le sont le moins. Il existe désormais deux zones en France, la zone de confinement strict et la zone de confinement modéré. Autant dire la zone occupée et la zone libre.

Pas encore la débâcle non plus

Le pays n’a pourtant pas capitulé. Alors bien sûr, nous étions censés avoir la meilleure armée du monde, à savoir notre système de santé mais au moment de livrer bataille, les troupes se sont avérées sous-équipées et mal préparées. De plus, la Patrie, aujourd’hui reconnaissante, venait de régler la grogne du corps médical à coups de matraques. Autant dire qu’à la veille de l’offensive, le moral au sein des bataillons n’était pas au plus haut. La débâcle semble avoir été évitée de justesse et les mensonges et autres approximations venus de l’état-major l’ont confirmé depuis.

En juin 1940, l’exode avait jeté près d’un Français sur deux sur les routes. En les confinant, le gouvernement d’Edouard Philippe a su contenir le phénomène. Moins d’un parisien sur cinq arrive à fuir la capitale juste avant l’application des mesures restrictives. L’accueil qui leur est fait sur leur lieu de villégiature n’est pas sans rappeler certains moments sombres de l’Occupation. Quelque-uns de nos compatriotes iront même jusqu’à refuser, par peur de la contagion que soient hébergés près de chez eux des soignants comme ils auraient à coup sûr refusé de cacher des Juifs ou des résistants.
Le village d’Embrès n’a pas encore été confronté à une pareille situation. Si cela devait être le cas, les croix de Rogations placées aux entrées du village ne suffiraient sans doute pas à repousser ces réfugiés pandémiques.

Quelle serait alors notre attitude vis-à-vis de nos compatriotes moins chanceux ?

Du bon côté de la ligne de démarcation

Personne aujourd’hui comme hier, ne sait combien de temps durera cette période. Il existe désormais à nouveau deux mondes bien distincts : celui dans lequel des Hommes en sont réduits à regarder à travers la fenêtre de leur appartement d’autres fenêtres d’appartement et n’ont pour seule possibilité d’évasion qu’un petit carré de ciel bleu, et celui où le dehors reste accessible. C’est le monde dans lequel nous vivons à Embres. Les usines peuvent s’arrêter de tourner, les magasins fermer, il y aura toujours moyen de se nourrir avec ce que la Nature nous offre. Certains habitants bienveillants s’organisent déjà avec des producteurs locaux pour assurer l’approvisionnement du village. Et le confinement risque de durer, voire de se répéter.

Après les Ausweis, les tickets de rationnement ?

Se préparer au pire évite d’être déçu par l’avenir. Mieux, cela oblige à trouver des solutions nouvelles ou réutiliser celles qui ont fait leurs preuves. Si, pour traiter les vignes, les fertilisants et les fongicides industriels ne sont plus accessibles, il faudra revenir aux méthodes traditionnelles plus respectueuses de la Nature. Si l’essence vient à manquer pour passer la herse, il faudra relancer la traction animale comme c’est déjà le cas à certains endroits. Réapprendre à se soigner avec les plantes, éviter de tomber malade en adoptant une hygiène de vie plus saine car les docteurs comme les pharmacies seront encore moins accessibles qu’aujourd’hui.

Ce mode de vie qui paraissait si lointain encore hier, est désormais dicté par notre instinct de survie. Il est plus que temps de lui prêter une oreille attentive.

Le Conseil Communal de la Résistance

Ceux qui refusent de voir l’échéance de ce dilemme fatal, ressemblent furieusement à ceux qui préféraient hier rogner sur les dépenses de santé plutôt que sur les profits. S’ils refusent maintenant, tout de suite de se confronter à la réalité, ils finiront comme Midas, couverts d’or et affamés. Organiser la Résistance consiste aujourd’hui à se préparer au monde de demain. Il a fallu trois ans sous la botte nazie pour qu’elle s’organise et s’unifie au niveau national. Aristocrates, communistes, anarchistes, républicains, juifs, réfugiés espagnols, immigrés ont fini par se battre côte à côte pour défendre la Liberté et donner naissance au Conseil National de la Résistance. De ses entrailles est sortie la sécurité sociale et universelle à qui sont particulièrement redevables aujourd’hui tous ceux qui chaque jour guérissent du coronavirus.

Un village est aussi fait de tout plein de gens bien différents. En temps normal, chacun peut vivre de son côté, se préserver d’un voisin trop envahissant, assister ou pas aux réunions publiques, vivre sa vie. Il en va désormais tout autrement. Que le confinement dure ou pas, il doit être un bon prétexte pour réfléchir ensemble à notre avenir commun. Alors pourquoi ne pas créer un conseil communal pour se concerter et malgré nos différences, grâce à elles aussi, préparer l’avenir ?