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Balade du Bon Sauvage sur le sentier cathare

Récit d’une randonnée entre Embres et Foix

L’Aude, par la grâce de la publicité, est devenu officiellement en 1992, le département du pays cathare. La même année débute le siège de Sarajevo. Ses défenseurs ravivent entre eux le souvenir d’autres martyrs de l’église de Rome, les bogomiles. Et tandis que là-bas, des résistants replongent dans leur histoire pour trouver la force de lutter, ici des publicitaires accaparent le nom d’une religion disparue pour servir leur objectif touristique et commercial. Ainsi fut baptisé ce sentier qui n’avait de cathare que les bûchers que quelques forteresses accueillirent jadis, et peut-être également certains marcheurs qui se considèrent aujourd’hui comme d’authentiques pèlerins sur le chemin de la Vraie foi.

Cave du Bon Sauvage, Embres & Castelmaure

20 octobre 2021. Cave du Bon Sauvage, Embres et Castelmaure.
Après trois semaines à faire le porteur pendant les vendanges, avoir habitué les épaules au frottement des sangles sur la peau et les jambes aux dix-sept kilos du sac à dos, c’est le départ. Objectif : parcourir le chemin qui mène à Foix depuis Embres en une semaine avec, dans un coin de la tête, le souvenir de tous ces martyrs d’hier et d’aujourd’hui.

Château de Quéribus

Etape n°1 : Embres & Castelmaure – Quéribus

mercredi 20 octobre 2021 – Départ 11H, arrivée 19H30

La vigne flamboie sur un fond de ciel bleu et pur. Des bruits de guerre résonnent dans la garrigue. Quelques pick-up traînent dans leur carriole des meutes de chiens excités et croisent à pleine vitesse le promeneur qui chemine. Sur le Pech Remouli, Rémi, le chef de la caserne des pompiers de Tuchan, fait des allers-retours à la recherche de l’une de ses bêtes à cloche. La traque du chien a pour un temps remplacé celle du gibier. Mais ce soir c’est probable, il y aura de la viande à découper sur le sentier cathare. Après trois heures de marche, c’est l’arrivée au pied du château d’Aguilar.

La saison se termine. Geneviève, accueille avec un grand sourire les rares touristes venus débourser quatre euros par tête d’adulte pour explorer le site. Ici, aucun membre de l’église hérétique n’a vécu. En revanche, Olivier de Termes, l’un de ses propriétaires, a longtemps protégé les «hérétiques» avant de se soumettre au roi de France, qui entretemps en avait trucidé un bon paquet. C’était probablement le prix à payer par Louis IX pour obtenir du Pape sa canonisation.

Il faut trente minutes environ pour rejoindre le village de Tuchan. Alain, le précédent chef des pompiers et son fils Cédric, allongés sur un filet qui recouvre une partie de leur jardin, récoltent patiemment les fruits d’un de leurs oliviers ; à la clé et pour chaque seau de dix kilos rempli, un litre d’huile pressé au moulin du coin. Après avoir suivi la route principale puis tourné à gauche devant le café, inutile de s’arrêter devant la boulangerie qui est fermée le mercredi. Pas question non plus d’attendre quinze heures trente et l’ouverture du supermarché. Pour conserver une chance d’arriver à Quéribus avant la nuit, il faut se dépêcher. Alors, après avoir dépassé la rue du Vatican et rattrapé le sentier cathare, le pèlerin file vers les gorges de Padern.

Le petit rectangle rouge et blanc qui balise les 250 kilomètres du GR 367 mène au pied du Mont Tauch. Là, les restes calcinés de la végétation rappellent l’incendie de 2016. Un câble à haute tension mal réparé qui fond au soleil, la soudure en fusion qui se répand sur un sol jonché d’épines et de pommes de pin, la sirène des pompiers qui retentit, les premiers CCF sur place rapidement dépassés par des flammes propulsées par une violente tramontane et voilà 1200 hectares de pins et de garrigues partis en fumée malgré les efforts d’Alain, de son équipe de pompiers volontaires et de ceux venus de toute l’Occitanie en renfort. La carcasse rouillée d’une voiture des années cinquante elle, a survécu, contrairement à la faune, piégée dans la fournaise. Certains sapeurs affirment avoir vu des sangliers le dos en feu fuir leur repaire et involontairement propager l’incendie de l’autre côté de la route, en direction de Paziols. Ici, les troncs de pins noircis, pareils aux poteaux des bûchers de l’Inquisition, s’étendent à perte de vue.
 Après plus de huit heures de marche, la température sous la voûte plantaire commence à s’élever, tandis que sous la céleste, les étoiles se mettent à scintiller. à moins d’une heure, se dresse l’impressionnant piton rocailleux qui servit pendant si longtemps de refuge aux Bonnes-Femmes et aux Bons-Hommes avant que ne les en déloge Olivier de Termes, leur ancien protecteur.

La forteresse soudain s’embrase, éclaboussée par une lumière rose criarde pareille à celles qui bariolent les entrées d’établissements frivoles. Arrivé enfin au pied des marches, une barrière métallique en interdit l’accès. Il faut débourser sept euros cinquante pour le visiter de jour et se conformer à l’esprit cathare pour y dormir gratuitement la nuit. Arrivé au sommet du donjon, il est enfin temps de déposer son sac.

A la fois gagné par la fatigue et l’excitation, l’unique Seigneur des lieux s’endort avec peine. En cette fin d’octobre, le vent s’est rafraichi. Les rafales constantes finissent par repousser l’intrus à l’intérieur des épais murs en pierre calcaire; blotti en chien de fusil sur les marches en bois du logis seigneurial, il peut à présent entamer sa nuit.

Sur la route de Prugnanes, à la sortie de Duilhac

Etape n° 2 : Quéribus – Environ de Prugnanes

jeudi 21 octobre 2021 – Départ 8H, arrivée 19H

C’est le même souffle venu du nord-ouest qui vient au petit matin tourmenter le squatteur. Descendu aux aurores de son fief éphémère, il rejoint Cucugnan, son moulin, et son meunier, cet infatigable apôtre du Bon Pain, entré en boulangerie comme on entre en religion.

En voilà un qui refuse de galvauder le mot « cathare » pour des motifs commerciaux et suit son chemin de Vérité. Il suffit de croquer dans l’une des précieuses miches qu’il propose aux clients avertis pour retrouver son âme de pèlerin ; puis placer, la bouche encore pleine, ce que la gourmandise a bien voulu épargner, dans son sac à dos. Une dernière rasade de café prise en contrebas du moulin parmi quelques employés de la première heure d’humeur joyeuse et il faut repartir. Repartir, charger le sac sur ses épaules et retrouver Dame Nature ; parcourir ses formes, en éprouver les dénivelés, jouir du spectacle encore et toujours.

Un randonneur, la soixantaine, l’œil bleu et vif, la silhouette allongée et vigoureuse, arrive en sens inverse. Il trimballe dans son sac en plus des effets indispensables, une tente et un réchaud à gaz. Lui et son beau-frère qui le suit à plusieurs centaines de mètres derrière, arrivent de Foix ; sur leurs visages émaciés se lisent les épreuves des jours passés. Celui qui les croise les salue avec respect et sait désormais à quoi s’attendre.

Le regard accaparé à la fois par la beauté du site et le terrain caillouteux, Il suffit de quelques secondes d’inattention pour rater une marque et rallonger le plaisir. Un détour par Saint-Paul-le Fenouillet et c’est déjà plus de deux heures de retard sur l’itinéraire prévu. Après une pause à la terrasse d’un café, il faut rebrousser chemin, replonger dans ses pensées, tenter de comprendre et de maîtriser cet agacement qui voudrait casser le charme du moment. L’erreur la plus grave ne serait pas d’avoir manqué une balise mais plutôt de se laisser envahir par cette frustration. Il faut alors se concentrer sur le plaisir si fort que procure le sentiment d’être libre, libre de se perdre, libre d’être en retard, libre de toute contrainte, hors celles que nous imposent la Vie et la Vie seulement. La fatigue, meilleure alliée de l’esprit dans ces moments, ordonne de conserver le reste d’énergie pour se mouvoir et non s’énerver. Se perdre fait désormais partie de la balade, ainsi en a décidé la raison.

La nuit commande aussi. Et lorsqu’elle tombe, il faut savoir s’arrêter pour éviter de trébucher dans l’obscurité. Au pla de Moulis, à quelques kilomètres de Prugnanes, un petit carré d’herbes sauvages sert d’emplacement pour la tente. En contrebas, une longue rangée d’éoliennes hâche le vent, parfois aussi, les oiseaux. Au-dessus de la tente, d’immenses blancs manteaux viennent bientôt brandir des croix et tourmenter dans ses rêves le sommeil du juste.

Caudiès-de-Fenouillèdes

Etape n° 3 : Prugnanes – Puilaurens

vendredi 22 octobre 2021 – Départ 10H, arrivée 18H

Une pluie légère est venue pendant la nuit alourdir la toile de tente. Au matin, les premiers rayons du soleil chassent l’humidité et réchauffent les chairs. Les pieds retrouvent rapidement leur godillot et le dos, son sac. Prochaine étape, Puilaurens.

La forêt a remplacé la garrigue. L’horizon devient vertical. L’ombre se mélange à la lumière. La pensée file à travers la mémoire d’un passé douloureux, celui de l’enfance. Et pendant que le corps fait son travail, l’âme se libère d’un esprit jusqu’ici sous contrôle. Les arbres forment les colonnes d’un temple où il fait bon prier. La sève qui ruisselle de sous les branches exhale un parfum familier, celui d’un sapin gigantesque au sommet duquel enfant il fallait grimper pour admirer les méandres de la Loire, regarder par delà la plaine où la vie pourrait bien nous mener. Et voici maintenant ces Corbières, autre terre de Résistance, mêlés au souvenir d’un grand-père, torturé par la Gestapo comme l’avaient été les Bons-Hommes par l’Inquisition.

L’eau coule à flot dans le petit village de Puilaurens. Tandis que la gourde se remplit, un petit homme aux yeux bridés, sur le point d’enfourcher sa mobylette, s’arrête. Il trimballe une carriole remplie d’un bric-à-brac de ferrailles et une pointe d’accent venu d’Extrême-Orient. David, né du temps de l’Indochine, devenu parisien avant de s’établir ici par le plus grand des hasards, retenu par une force invisible, retrouvant dans la forme d’un rocher voisin des similitudes avec ceux familiers de la baie d’Along. Intarissable sur les cathares, allant même jusqu’à se revendiquer comme le dernier d’entre eux, il finit par joindre ses deux mains tout en baissant la tête puis repart sur son engin.

Le chemin qui mène à la forteresse est raide. Ici, le prix d’entrée est de sept euro le jour et d’un peu de culot la nuit. Arrivé dans l’enceinte, il faut lutter avec le vent pour monter sa toile de tente qui, à plusieurs reprises, s’envole. Enfin installé à l’abri, et après avoir fait une rapide visite des lieux, une tentative de capter l’énergie de ceux qui se sont réfugiés ici, de communier avec eux, de compatir à leur tourment, échoue. Rien ne se passe. La multitude des touristes qui a foulé l’endroit a-t-elle chassé les esprits, faudrait-il réserver aux pèlerins l’accès à ce lieu sacré, ou bien est-ce tout simplement lui qui n’a pas atteint ce degré de dénuement indispensable à la communion des âmes ?

Une petite voix enfin se fait entendre qui lui intime de s’endormir et de laisser les tourmentés d’hier en paix.

Lever du jour dans l’enceinte du château de Puilaurens

Etape n° 4 : Puilaurens – Coudons

vendredi 22 octobre 2021 – départ 09H, arrivée 20H

Le froid est venu mordiller toute la nuit l’enveloppe charnel. Au petit matin, malgré les doigts engourdis, il faut se hâter de tout rempaqueter. L’équipement n’est décidément pas prévu pour les températures en-dessous de zéro et ce matin, on ne doit pas en être loin. Les premières heures se font au pas de course rythmées par le froid. Et puis le soleil arrive ; le plaisir supplante la peine, la contrôle, la domine, en fait son alliée, élève l’esprit. Dieu qu’il est bon de se sentir exister ; exister au plus profond de sa chair et de son âme.

Le chemin confortable à travers une forêt majestueuse débouche sur un drôle de monument, une grosse pierre en granit surmontée d’un bout de tôle métallique. Ce sont les restes d’un Caudron C 445 venu s’écraser en décembre 1940 avec quatre hommes à bord. Décidés à rejoindre la France Libre, mais, par la faute d’une erreur de navigation, partis rejoindre dans l’au-delà d’autres hommes, morts pour avoir comme eux refusé de se soumettre à la tyrannie.

Il est bientôt midi. L’arrivée à Axat se fait le ventre creux. Une petite fontaine sur les hauteurs du village offre la possibilité d’une rapide toilette. Quelques personnes qui passaient par là, jettent un œil rapide et suspect sur cet individu torse nu qui prend leur point d’eau pour une salle de bain. Plus bas, un pont mène sur la rive gauche de l’Aude où l’accueil bienveillant de la boulangère du village agrémente un petit déjeuner mérité. Impossible de s’éterniser. Il s’agit de rejoindre Nébias avant la nuit. Le chemin vers Cailla est raide et glissant. Pas le temps de souffler ; l’attention se porte sur les pieds : enfiler les kilomètres sans voir le paysage, longer le village de Quirbajou le nez vers le sol, quitter le bleu du ciel et s’enfoncer à nouveau dans la forêt, dans l’obscurité qui progresse et finit par tout envelopper. C’est à Coudons, à plus de mille cent mètres d’altitude et un petit degré en dessous de zéro qu’il se résigne à accepter sa défaite : Nébias ce n’est pas pour ce soir. La tente est montée à la hâte sur un chemin de forêt. Un froid glacial pénêtre la fine toile. Dehors, le Christ nu, en croix, doit bien souffrir. Les cathares refusaient ce symbole pour leur Foi. Que fait-il alors sur leur sentier ?

Dans le sac de couchage, le sommeil s’engage dans un long combat avec ce corps gelé, en communion avec ceux des réfugiés et de tous les damnés du monde. Par moment, la vision dualiste des hérétiques prend tout son sens. La vie sur Terre, pour de trop nombreux êtres vivants, n’est qu’un long tourment en Enfer.

Vue sur le château de Puivert depuis le lac

Etape n° 5 : Coudons – Puivert

dimanche 24 octobre 2021 – départ 09H, arrivée 13H

Premier objectif au réveil : remettre le chauffage à tous les étages. Mais d’abord remballer ses affaires au plus vite tout en soufflant sur des doigts insensibles et violets, charger la mule et battre la semelle pour décongeler les orteils. Puis se convaincre que le prochain arrêt apportera réconfort et volupté. Arrêt minute à Nébias. A part la fontaine, tout est fermé. Seul espoir pour se restaurer un dimanche, Puivert.

Le temps est splendide et le sentier aisé. Ça canarde à tout va, faudrait pas se prendre une balle et louper le déjeuner. Un chasseur traine au bout d’une corde le corps d’une biche qu’il vient d’abattre. Dieu n’a-t-il pas crée le septième jour pour se reposer ? Le château, aujourd’hui propriété privée, surplombe la route qui mène au village. Les restaurants du centre-ville sont fermés. Celui de la dernière chance, situé sur la route principale s’appelle Le Refuge Gourmand. La porte est ouverte. Une femme élégante avec un grand sourire installe le gueux en terrasse avec une vue plongeante sur le lac. La copieuse assiette végétarienne est dévorée, arrosée d’un pichet de blanc, le tout coiffé d’une crème brûlée et d’un café. L’heure du bain vient de sonner. Dix minutes suffisent pour rejoindre le lac en contrebas, poser le sac, se désaper et puis plonger. Au-dessus de l’eau, des avions tractent des planeurs, les larguent dans le ciel avant de venir se poser et d’enchainer leur ballet. Une fois savonné et rincé, il faut sortir de l’eau et faire de même avec le linge. Bientôt, T-shirts et caleçons sèchent au soleil à la vue des promeneurs. Reste à trouver un endroit où dormir. La sous-pente d’un restaurant fermé fera l’affaire. La terrasse du Bar Du Qercob (BDQ) est à moins de cinq minutes. Pour s’y rendre, il faut traverser le village et rejoindre la D117. L’endroit est accueillant. Sur le parking d’en face, des 4X4 bien lustrés viennent se garer à côté de voitures à moitié cabossées ; d’élégants couples, britanniques et néerlandais en sortent et se mêlent à d’autres couples plus jeunes, habillés de frusques parfois aussi trouées que leur dentition. A l’intérieur, le décor est original, chaleureux et soigné. Derrière le bar, le propriétaire prend les commandes et sert ses clients comme s’il servait des amis. Le réconfort que procure l’endroit est total. Après un dernier verre, il faut quitter à regret ce lieu rempli d’humanité et retrouver le chemin du lac.

Et pour la première fois depuis le début du périple, confortablement installé sous la tente et doublement protégé du froid, entamer sa première nuit au chaud.

Sortie de Puivert en direction du plateau de Sault

Etape n° 6 : Puivert – Comus

lundi 25 octobre 2021 – départ 8.30H, arrivée 20.30H

Une jeune femme est venue se baigner tôt ce matin dans le lac. Protégée des regards par la brume, elle est sortie de l’eau glacée puis s’est rapidement habillée avant que les premiers rayons du soleil ne la surprennent.

Il arrive parfois que, tout en marchant, les pensées s’échappent dans des mondes voluptueux et sensuels, et que le pèlerin finisse comme aujourd’hui par s’égarer pour de bon dans la montagne. Ironie de l’histoire, après avoir enfin retrouvé ses esprits et oublié la silhouette de la baigneuse, c’est au hameau de Montplaisir que s’effectue la première pause de la journée. Un robinet installé à la sortie du chemin permet de se ravitailler en eau fraîche et potable. Du sac à dos posé sur un banc brinquebalant sont extraites les dernières provisions, soit une carotte, un petit choux rave et les restes du pain au maïs acheté deux jours plus tôt à la boulangerie d’Axat. Un vieil homme s’approche. Il habite la maison contre laquelle le banc s’appuie. Sur la façade, une grande fresque représente des paysans se consacrant aux travaux de la vigne, chose curieuse car aucune vigne ne semble avoir jamais poussée sur le plateau de Sault. Charles, le propriétaire de cette petite ferme, est originaire de Portel-les-Corbières. Il a souhaité qu’une artiste de passage peigne le domaine viticole qu’il possédait là-bas et que son fils a depuis repris. Veuf, il vit seul ici dans sa ferme entourée par la plaine, bordée au loin par les montagnes, immense étendue désertique, ponctuée par quelques bâtisses, la plupart abandonnées. Il reste près de quatre heures de route jusqu’à Comus. à 15.30H, Il faut prendre congé et repartir, chacun dans sa solitude.

Le petit chemin de crête débouche sur d’immenses prairies vallonnées, bordées au sud par la chaine des Pyrénées. Parmi les troupeaux de vaches et de brebis, un petit point blanc au loin se rapproche tout en aboyant. Sans changer d’allure, il suffit de s’adresser au patou d’une voix calme et douce pour le rassurer, voir ces babines recouvrir peu à peu ses canines menaçantes puis tendre la main à son approche et caresser son poil sale et hirsute avec le respect dû par un vassal à son seigneur; la bête, imperturbable, ne s’attarde pas et continue alors son chemin vers d’autres pâtures, d’autres territoires placés sous son autorité.

A l’arrivée au Refuge des Gardes blotti sous une épaisse forêt de hêtres et de sapins, la nuit vient de tomber. La lune, presque pleine, réverbère la lumière du soleil sur le sol. A la croisée de deux chemins, plus aucune balise n’est visible. Et puis soudain dans la pénombre, des rires se font entendre. Un rai de lumière s’échappe d’une petite maison aux volets fermés. Après avoir frappé à la porte, un jeune homme ouvre. A l’intérieur, une bande d’amis discutent dans la bonne humeur. Le garçon, revenu de sa surprise, indique la direction à suivre pour rejoindre Comus à cette étrange silhouette puis regagne son abri. Il reste trois kilomètres à parcourir le long d’un chemin confortable. Une paille. Après avoir suivi à travers les ruelles du village endormi un signe menant au gîte Le Barry du bas, composé le numéro de téléphone, le pèlerin transis est invité par son interlocutrice à pousser la porte et s’installer au chaud. A l’intérieur, une grande pièce jouxte une cuisine où, miracle de la solidarité, les propriétaires ont laissé des provisions à disposition des marcheurs. Bénis soient-elles ces deux femmes qui prennent soin d’accueillir avec autant de bienveillance ceux qui empruntent le sentier.

Sortie des gorges de la Frau

Etape n° 7 : Comus – Roquefixade

mardi 26 octobre 2021 – départ 09.00H, arrivée 19.30H

Le lendemain, à nouveau propre et encore émerveillé d’avoir passé une si bonne nuit à si bon compte ( 22,60€ la nuit ! ), l’hôte, plein de gratitude, reprend la route le cœur léger. La descente dans les gorges de la Frau enflamment les rotules et martyrisent les chevilles. Mais demain déjà, ce sera l’arrivée à Foix. Malgré l’épreuve, la nostalgie des efforts, présents et passés, s’installe.

Montségur. Ce nom claque comme claque celui d’Oradour-sur-Glane. Déjà la veille, depuis le plateau de Languerail, émergeait des brumes l’impressionnant piton rocheux sur lequel avaient été brulés vifs par les troupes du pape des familles entières de Vrais Chrétiens. Le souvenir de ces heures si sombres contraste avec les façades ensoleillées des maisons. Dans la rue principale, une taverne, tenue par un anglais et sa femme, affiche, à côté du menu, l’obligation du passe sanitaire pour celui qui veut s’y restaurer. Les propriétaires, très accueillants, accaparés par leurs clients, laissent le réfractaire s’installer sans rien demander. L’excellent repas rend l’humeur bien peu solennelle malgré la gravité des lieux et de son histoire. Une fois l’addition réglée, un petit détour dans le village s’impose. Sur l’étal d’une authentique boulangerie à l’ancienne tenue par un autre amoureux du vrai pain, une dernière miche attend le client. Elle servira ce soir de dîner au pied de la forteresse de Roquefixade.

La montée à travers la forêt est rude. Le sol est jonché de châtaignes. Trop tentant. Après pas mal de génuflexions et quelques épines aux doigts, c’est avec les poches pleines que se fait l’arrivée, à la nuit tombée dans le village désert. Pour le dernier soir, le devoir impose de s’en aller planter sa tente à l’entrée de la forteresse qui surplombe les lieux. Avant d’aller se coucher, quelques marrons, grillés sur un petit feu improvisé, font office de dîner.

En contrebas, bien au chaud dans leur maison, les villageois ont fermé leur volet.

Ne restent plus que les étoiles pour éclairer la nuit.

Réveil au pied du château de Roquefixade

Dernière étape : Roquefixade – Foix

mercredi 27 octobre 2021 – départ 09.00H, arrivée 13.30H

La dernière étape qui mène à Foix se transforme en une course contre la montre. Il doit arriver avant 13.30H dans le chef-lieu de l’Ariège où un vieil ami l’attend.

Dans la forêt, un propriétaire impose une déviation vers Montgaillard et entend priver le pèlerin d’un accès à son point d’arrivée, son temple, sa Mecque. Pas question de se soumettre au diktat de la propriété privée, à fortiori sur le sentier cathare. Et la carte IGN est très claire, c’est tout droit qu’il faut aller.

Sur le plateau, la vue est superbe mais c’est mercredi, le jour de la chasse et le terrain est privé. Inutile de trainer; la prudence ordonne de quitter l’endroit à découvert pour éviter le petit plomb et de rejoindre la vallée en suivant d’étroits sentiers de chasseurs. Après plus d’une heure à filer à travers le sous-bois, le château comtal apparaît enfin à travers les feuillages. Et avec lui, les balises du sentier réapparaissent comme par enchantement sur les troncs d’arbres. Plus que quelques marches à descendre, un pont à franchir et voici l’entrée de la cité médiévale. Après autant d’heures passées sur ce sentier mystique, on s’attendrait à trouver un signe commémorant ceux à qui il a emprunté le nom. En vain. Il y a bien eu au début du vingtième siècle un projet de statue en l’honneur d’Esclarmonde de Foix, projet qui, visiblement n’a jamais abouti. Force est de constater que ces martyrs du passé sont tout juste bons à servir d’argument publicitaire au Comité du Tourisme.
En revanche, l’abbatiale Saint-Volusien se dresse fièrement en face de l’humble pèlerin. Le Pape, une fois de plus, semble ici aussi avoir eu le dernier mot. Il est temps de rejoindre un autre hérétique notoire pour le déjeuner, un ami saxon installé depuis plus de quinze ans en Ariège. S’en suit une balade digestive à travers la ville qui permet d’en découvrir tous les charmes. A l’office de tourisme, il est recommandé au marcheur en quête d’information sur le sentier de se rendre à l’auberge Le Léo de Foix. L’accueil y est bienveillant, pareil à celui rencontré tout au long du sentier, et le prix des chambres des plus raisonnables. C’est donc bien ici qu’il faut choisir de venir franchir sa ligne d’arrivée, parmi ceux qui ont adopté le nom et l’esprit du GR 367.

Et profiter de ce sentiment de plénitude qui, des pieds à la tête en passant par le cœur, traverse en douceur le pèlerin fourbu.

Balade du Bon Sauvage entre la Pologne et l’Ukraine en réaction à l’avenir radieux promis par le petit Tarzan des Steppes

C’est un peu long pour un titre mais ce qui suit l’est encore plus…

Quand le 24 février 2022, les chars russes enfoncent les frontières de l’Ukraine et forcent ses habitants à s’exiler, comme s’exilent depuis des années tous les damnés de la Terre, la sémantique comme par miracle s’inverse. Les médias ne parlent bientôt plus de migrants mais de réfugiés. Et bientôt, ils seront des millions à être accueillis à bras ouverts par l’Union Européenne sous les yeux hagards des quelques milliers d’indésirables agrippés à leur barbelé. Ceux qui s’entassent par familles entières sous un morceau de toile blanche censé les protéger de la neige en hiver et des rayons brûlants du soleil en été, ne sont pourtant pas des migrants. Ce sont des indésirables, des parias dont le seul crime est de vouloir vivre en paix sur leur planète. Qu’ils aient la même couleur de peau que le Christ n’y change rien. L’Europe qui se prétend chrétienne les déporte en masse dans des camps. Près de quatre-vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale, le tri sélectif s’applique à nouveau : d’un côté, les bons réfugiés et de l’autre, les mauvais migrants. Et pendant ce temps, le petit chef de l’État russe justifie l’envoi de ses chars en Ukraine par la nécessité de dénazifier son voisin. Le nazisme n’a décidément jamais été autant en vogue. Avec cependant une innovation de taille : celui qui depuis plus de vingt ans en applique les méthodes partout où son armée sévit, menace d’utiliser la bombe atomique contre tous ceux qui s’opposeraient à son intervention salvatrice.

Et là, je me suis senti personnellement visé.

L’idée de vivre le restant de mes jours enfoui sous terre à l’abri des radiations semble un poil trop éloigné de l’existence paisible que je mène jusqu’à présent sous le soleil radieux des Corbières. Lorsque le 13 mars, des missiles russes tombent à 15 km de nos frontières et menacent la Pologne avec tous les amis qui s’y trouvent, j’éprouve le besoin idiot de me sentir près d’eux.

Mon pick-up en fin de vie, n’est même pas sûr de pouvoir dépasser la frontière du département.

Donner du sens au départ

A plus de 3000 km de Kiev, dans le petit village d’Embres & Castelmaure, blotti au creux du massif des Corbières, à moins de 30 km de la Méditerranée et de ses drames, la population se préoccupe du sort des réfugiés d’Ukraine. La communauté polonaise en particulier est sous le choc. Les ukrainiens sont leurs voisins, leurs frères slaves, leurs jumeaux de langue. Ce matin, Ewelina, la compagne de Christophe, est partie tailler la vigne. Pense-t-elle à son père et à sa sœur qui vivent en Pologne, à son fils Achille qui verra peut-être un jour la guerre, à tous ses amis qui sont désormais à une portée de canon de l’armée russe ? Pendant que son sécateur taille d’un coup sec les sarments, le massacre de ses voisins slaves a déjà commencé. Son compagnon, l’ami cher, celui avec qui je me suis résigné à toujours avoir une cuite de retard, est également tombé amoureux de la Pologne. Depuis que le petit Tarzan des steppes a osé le menacer lui, le Bon Sauvage des Corbières et sa famille, Il gamberge. Sa belle-sœur qui commercialise son vin l’attend dans les prochains jours à Torùn. Alors pourquoi ne pas organiser une collecte avant le départ, attacher une remorque derrière son combi et faire une partie de la route ensemble ? En moins de quarante-huit heures, les villageois remplissent de couvertures, de produits de première nécessité, de vêtements chauds, de médicaments, et d’un fauteuil roulant tout neuf nos véhicules. La cave de Castelmaure complète notre cargaison avec quelques cubis de vin auxquels promis, nous n’allons pas toucher.
Du village voisin de Fraissé, Joël est venu nous saluer avant le départ. Avec sa femme, originaire de la région d’Odessa, il coordonne l’arrivée des premiers réfugiés dans le canton et se charge avec sa mairie de leur trouver un hébergement. Christophe a mis à sa disposition la maison qu’il réserve en temps normal aux vendangeurs. Le soir même, un docteur, sa femme, leurs deux filles et leur grand-mère, originaires de la région de Lviv, s’y installent. Plus tard, c’est un autre Christophe du village qui en fait autant avec une deuxième famille. Quelques anonymes, sans doute peu habitués à voir une telle générosité, s’émeuvent d’un possible trafic d’êtres humains. Mais la rumeur ce coup-ci ne prend pas.

A 5.30h le lendemain, nous prenons le départ.

Et vingt-quatre heures plus tard, entrons en Pologne sans avoir eu à payer de péage; notre association Le Bon Sauvage du Sentier Cathare en a obtenu l’exonération. Une goutte d’eau comparée aux huit cent euros qu’il va falloir débourser en gasoil pour faire l’aller et retour entre Embres et Kiev. Christophe a pris la direction de Torùn au nord et moi celle de Wroclaw à l’est. Il devra, deux jours plus tard, faire la route en sens inverse pour prendre sa garde à la caserne de pompier de Tuchan.

Wroclaw, Breslau jusqu’en 1945

Wroclaw. Ville germanique depuis le Moyen Age et connue sous le nom de Breslau jusqu’au traité de Potsdam en 1945. Tous les allemands qui l’habitent sont alors expulsés et remplacés par des polonais eux-mêmes expulsés des territoires de l’Est qui viennent d’être intégrés à l’Union Soviétique. Ce qui se passe aujourd’hui dans le Donbass procède de la même logique. Mais ce qu’hier était obtenu par la négociation l’est aujourd’hui par la force.

Je suis hébergé par Asia que j’ai rencontrée il y a quelques années à Embres au moment des vendanges. Elle m’attend, toujours aussi souriante, assise dans son jardin sur un petit banc en bois qui fait face à la rue. Elle me propose d’installer les deux chiots qui sont restés dans la voiture dans le jardin plus spacieux situé à l’arrière du bâtiment. Je la retrouve dans sa cuisine, deux tasses de thé fumantes sur la table. Quelle incidence cette guerre peut-elle avoir sur la vie d’une personne aussi délicate et sensible ? Elle n’est pas très à l’aise avec la question. Un centre d’aide aux réfugiés vient d’ouvrir près d’ici; elle s’y rend parfois en tramway dans lequel un bon nombre d’usagers parlent désormais ukrainien. La biscuiterie artisanale qui l’emploie subit de plein fouet l’augmentation du prix de la farine mais n’envisage pas pour le moment de la licencier. Elle dépense peu, n’a pas de voiture et limite, avec l’accord de ses deux colocataires, l’utilisation du chauffage. Et pour préserver sa paix intérieure, elle a choisi de se tenir à l’écart des médias, à distance de la guerre et d’un monde qu’il lui est parfois bien difficile à accepter.

Dehors, le temps est clément et permet d’aller promener les chiens le long de la rivière Oder. D’autres personnes en font autant. Sur la piste cyclable, des vélos se suivent en évitant les coureurs qui eux-mêmes doublent les marcheurs. Dans le petit parc à balançoire, des parents jouent avec leurs progénitures. Malgré le froid vif et le conflit chez les voisins, l’ambiance est légère et printanière. Depuis ma dernière visite, rien ne semble avoir changé : les visiteurs, agglutinés devant l’entrée du zoo, prennent toujours autant de plaisir devant la détresse d’animaux en cage; l’échafaudage qui masque le pont Zwierzyniecki n’est pas près d’être démonté, et la queue n’a pas diminuée devant le marchand de glaces de l’avenue Curie-Sklodowska.

C’est ici que nous avons rendez-vous le lendemain avec Dorota et Jan.

Les réfugiés de Biélorussie

Nous nous sommes rencontrés à la fin de l’année 2016, pendant la Marche Civile pour Alep. L’année suivante, ils sont eux aussi venus participer aux vendanges et reviennent depuis régulièrement au village. Dorota, jeune et élégante professeure d’Histoire, spécialiste de l’Holocauste, au corps fin et longiligne passe ses maigres vacances à la frontière de la Biélorussie pour porter secours aux réfugiés. C’est là qu’elle va à nouveau se rendre le lendemain, cette fois-ci en ma compagnie. Pendant que les deux jeunes femmes se sont absentées pour commander des hamburgers végétariens, Jan s’est assis devant le restaurant et caresse les chiens. Il a récemment ouvert son cabinet de psychothérapie et travaille essentiellement avec des enfants qui ne semblent pour le moment pas affectés par la guerre en Ukraine. Il est d’ailleurs dans le même cas et paraît surpris que je m’inquiète pour les quelques pays frontaliers comme le sien. Nos deux amies sont de retour sur la terrasse bondée et partent s’installer de l’autre côté de la rue, sur un banc public vide où, tout en prenant des nouvelles de chacun, nous avalons notre déjeuner.

Le dimanche suivant au matin, Dorota et moi quittons Wroclaw et prenons la route en direction de Varsovie où nous arrivons le soir même. Pendant qu’elle me guide à travers le centre-ville, je m’attarde sur les façades d’immeubles qui dans la lumière blafarde des réverbères révèlent leur austérité toute soviétique. Sous un large porche qui mène à une cour mal éclairée, je frôle les voitures stationnées de part et d’autre du trottoir avant de me garer entre elles. Arrivés au pied d’un grand bâtiment central, nous franchissons une grille passablement rouillée ouverte sur un hall d’entrée profond et lugubre. Tout au bout de ce boyau de béton, les lumières d’un bar éclairent une partie des innombrables graffitis et collages qui ornent les murs. Il y est question de défense de l’Environnement, d’égalité des sexes, d’anarchie et de paix dans le monde. Quelques couples assis autour d’une petite table basse boivent des bières en écoutant du rock polonais. Au-dessus de leurs têtes, de gros hublots octogonaux incrustés dans un épais plafond en béton s’ouvrent sur une nuit sans étoile. Au bout de ce bunker, deux autres grilles métalliques successives barrent l’accès à une cage d’escalier. Dorota tape sur le clavier d’un premier digicode, tire sur la grille, renouvelle l’opération sur un deuxième avant de se retrouver en face d’un ascenseur. Au deuxième étage, elle sonne plusieurs fois à la porte d’un appartement qu’une jeune femme vient ouvrir. Les deux amies tombent dans les bras l’une de l’autre puis s’éloignent à pas lents à travers un long couloir sombre. Une fois dans la cuisine, j’aperçois la figure épuisée de notre hôte par les trois jours de garde à vue qu’elle et ses compagnons viennent de subir. Assis tous les trois autour d’une table, Ils ont comme elle, les traits tirés. Leur crime, avoir extirpé de la forêt et transporté dans leur voiture des réfugiés mineurs venus de pays en guerre. Un juge décidera dans les prochaines semaines de la peine à leur infliger. Cela peut aller d’une lourde amende à une peine de prison ferme. En attendant, ils leur est interdit de retourner près de la zone d’exclusion instaurée par les autorités polonaises à la frontière biélorusse et de quitter Varsovie. L’un d’eux vit en temps normal en Écosse avec sa femme et leur enfant qu’il n’a pas vus depuis l’été dernier. Un autre au visage angélique, qui possède la double nationalité polonaise et italienne, risque l’expulsion vers ce dernier pays. Quant à la jeune femme qui nous a ouvert, elle est sortie de l’anonymat depuis qu’un documentaire réalisé par son compagnon a fait le tour des réseaux sociaux et peut-être facilité son arrestation. Ils passent poliment du polonais à l’anglais pour affirmer leur détermination à aider les réfugiés dans leur exode vers la liberté, malgré les menaces qui pèsent maintenant sur eux. Je termine mon café, les salue et après avoir nourri et promené les chiens, remonte dans l’appartement, étale mon sac de couchage sur l’unique lit de la chambre que Dorota partage avec moi et m’endors.

A 7.30h, nous reprenons la route en direction de la frontière Biélorusse. Un cortège d’une quinzaine de voitures de police, gyrophares allumés, nous croise à pleine vitesse en sens inverse. Dorota est soucieuse. La discussion qu’elle a eue hier soir avec ses amis la tracasse. Depuis que les regards sont désormais tournés vers l’Ukraine, la police en profite pour resserrer son étau sur les activistes; il va nous falloir être prudents et discrets. Ce n’est pas gagné vu la couleur du pick-up.

Dans la banlieue de Bialystok, nous avons rendez-vous dans le garage d’un autre activiste où Dorota récupère une voiture plus discrète que la mienne. Je la suis désormais jusqu’à au petit village frontalier de Mikulicze. Là, dans une ferme située en bord de route, la façade d’une grange permet de masquer la présence du Ford Ranger. Dans le grand vestibule de la maison principale, des paires de chaussures et quelques sacs de provisions s’entassent sur des étagères. Un vieux réfrigérateur sans utilité vu le froid qu’il fait dans la pièce trône près de la porte de la cuisine. A l’intérieur, de grandes marmites sont posées sur les plaques en fonte d’un poêle de masse faïencé. Deux fenêtres s’ouvrent sur la cour de la ferme et apportent malgré le gris du ciel un peu de lumière. Trois chambres séparées chacune par des cloisons entourent cette pièce centrale. Deux grands sacs d’engrais en plastique placés devant la porte ont été recyclés pour transporter du bois qui sert bientôt pour alimenter le feu et faire bouillir de l’eau. Tandis que lentement la pièce se réchauffe, nous partons nous installer chacun dans une chambre. Dans la première, à droite de la porte, des paires de chaussures d’hiver en quantité impressionnante sont rangées par taille sur une première étagère métallique. Le long du mur de gauche, une penderie renferme du linge de maison et des anoraks neufs suspendus à des porte-manteaux. Juste à côté s’amoncellent presque jusqu’au plafond des sacs de couchage épais enveloppés dans leur housse d’origine. Au fond de la pièce et juste en-dessous d’une fenêtre, trône un vieux lit en bois recouvert de couvertures. Je suis en train de prendre quelques photos de ce véritable entrepôt clandestin quand Dorota entre dans la pièce. Après un temps d’hésitation, elle me demande un peu irritée d’effacer ces clichés qui selon elle, pourraient compromettre la sécurité du lieu. Difficile pour moi de comprendre comment quelques gros plans sur des étagères nous mettent en danger mais devant son insistance je m’incline. Assurer le fonctionnement de l’un des camps de base seule ou presque, l’inquiète. Alors, et malgré mes efforts pour la raisonner sur les risques éventuels qu’elle encourt, à savoir passer au pire quelques jours en garde à vue, une tension s’installe entre nous.

L’attente

En fin de journée, elle reçoit de nouvelles directives. Il faut nous rendre dans un autre camp de base à une vingtaine de kilomètres d’ici. Je récupère mon sac à dos, fais monter les chiens dans le coffre de la voiture et m’installe du côté passager. Elle se gare une quinzaine de minutes plus tard dans une autre ferme cette fois perdue dans la forêt. A l’intérieur d’une autre demeure à pans de bois, semblable à la précédente, une femme en plein ménage nous reçoit. Elle doit s’absenter pour trois semaines. Nous sommes ici pour la remplacer, assurer l’accueil des réfugiés et prendre soin de ses deux chiens. Pendant qu’elle termine de ranger la maison, je suis Dorota à  l’étage où sont entreposés dans un grand désordre des sacs à dos, des sacs de couchages, des vêtements chauds, des thermos, des rations de survie et quelques matelas. Une partie de la soirée est consacrée à y mettre un peu d’ordre avant de redescendre, de faire cuire quelques pommes de terre pour le dîner et de se coucher. Pris de nausée pendant la nuit, je me réveille avec de la fièvre et des douleurs au ventre. Dehors, il s’est mis à neiger. Je passe la journée à dormir sans être perturbé par les craquements du plancher au-dessus de ma tête. Le lendemain, le grenier est entièrement rangé. Je pars promener les chiens. Deux chevreuils surgissent devant eux; Ils se mettent aussitôt à les courser dans la neige. Une bise glacée souffle sur l’immense plaine nue, pénètre mes vêtements, gèle mes mains et mes pieds.

Que sont devenus ces enfants filmés par des membres de l’association Grupa Granica, tremblants de fièvre, frigorifiés, en pleine forêt, le long de cette frontière, de notre frontière ? Certains d’entre eux perdront peut-être cette nuit la vie dans l’un des nombreux marécages gelés qui jalonnent la forêt comme sont morts hier les déportés de Mauthausen*. Aujourd’hui, les gardes n’ont même plus besoin de se donner la peine d’arroser leurs prisonniers d’eau glacé. Ils se contentent de les refouler dans la forêt derrière les troncs blancs des boulots qui se dressent comme d’immenses barreaux de prison, ces mêmes boulots, ces “birken” qui bordent le camp d’Auschwitz-Birkenau. Voici la forêt devenue un camp de la mort. Une vingtaine d’indésirables y ont péri depuis l’année dernière; combien de corps encore non découverts referont surface avec l’arrivée du Printemps ? Franchir cette ligne de démarcation c’est pourtant la seule chance pour toutes ces familles de s’offrir un avenir moins sombre. Du côté polonais, en zone libre, c’est une véritable armée des ombres qui s’active depuis près d’un an pour sauver ces syriens, ces afghans, ces yéménites, ces tchétchènes épuisés par des mois, voire des années d’exil et les faire entrer dans l’Union Européenne. Une Europe qui se voulait celle des libertés en 1945 et qui s’est lentement transformée depuis en une Europe des barbelés.

Dorota, assise devant le petit poêle de la cuisine, une tasse de thé dans une main et son téléphone dans l’autre, lit ses derniers messages. Nous devons repartir dans le camp de base n°1. Entretemps, elle se rend à la station ferroviaire pour récupérer et conduire jusqu’ici une volontaire qui prendra dès ce soir notre place. A son retour, une fille un peu boulotte qui ponctue chacune de ses phrases par un rire nerveux l’accompagne. Il est temps pour nous de repartir.

Dorota, irritée par le bavardage de cette nouvelle venue, retrouve peu à peu son calme. La neige continue de tomber et a maintenant totalement recouvert la route et le paysage.

Maja

De retour dans la cour de la ferme, elle se gare près d’une autre voiture qui ressemble fortement à la sienne. Dans la cuisine, une grandę et belle jeune femme blonde remplit à l’unique robinet de la maison une petite casserole qu’elle vide ensuite dans les grandes marmites posées sur le poêle bouillant. Quelques piercings ornent son visage et plusieurs tatouages recouvrent ses bras. Elle est souriante et parle beaucoup mais d’une voix douce et posée comme si notre présence venaient mettre un terme à une longue solitude. La maison lui appartient. Elle y est née et l’a reçue de ses parents qui vivent désormais à la ville. Grandir tout près des barbelés d’une frontière et se voir imposer des limites à sa liberté en ont fait très tôt une rebelle. Toutes ces lignes tracées au sol à l’hémoglobine par l’Homme au cours de son Histoire sont autant d’aberrations contre lesquelles elle se bat partout où elle se trouve. Que ce soit en Australie où elle a passé huit ans de sa vie ou ici, elle n’a jamais cessé de défendre et de porter assistance aux victimes de ces découpes, absurdes selon elle. Les centres de détention s’y sont développés sous ses yeux, d’abord sur le continent austral puis sur les îles avoisinantes comme la Papouasie Nouvelle Guinée où les conditions de vie dramatiques poussent comme ici certains exilés à se suicider.

Quand éclatent des manifestations en Biélorussie à la suite de la réélection truquée d’Alexandre Loukachenko, elle se pose la question de rentrer. Ce n’est qu’un an plus tard, lorsque durant l’été 2021 le dictateur biélorusse tente de contraindre l’Union à lever ses sanctions en orchestrant une crise migratoire à ses frontières avec l’aval de Moscou qu’elle prend son billet d’avion. De retour à Mikulicze, sa maison sert rapidement à l’accueil des bénévoles venus aider les milliers d’exilés expulsés par les autorités de Minsk. Après des débuts chaotiques, l’entraide locale se structure et finit par rayonner jusqu’à Varsovie. Des dons d’origines diverses affluent et viennent peu à peu remplir chaque pièce de la maison. Plusieurs véhicules leur sont également donnés et les frais occasionnés par les multiples allers et retours entre la frontière et l’intérieur du pays pris en charge par une ONG. Mais hors de question pour elle d’être intégrée à ces grosses structures hiérarchisées dont les responsables passent plus de temps devant les caméras que sur le terrain. Ici, chaque décision est prise en concertation avec les autres membres du réseau. Ni chef, ni galon. Ni Dieu, ni Maître. Maja, qui se revendique anarchiste, admet avoir secouru en moins de six mois plusieurs centaines de personnes. Son statut de résidente locale l’autorise en effet, contrairement à la plupart des volontaires venus de l’extérieur, à circuler dans la zone d’exclusion, une bande de terre de trois kilomètres de large et de quatre cents de long instaurée par l’État polonais et lourdement gardée par des milliers d’hommes en arme. Son rôle comme celui de ses voisins qui sont les seuls à avoir accès à ce no man’s land est donc primordial pour sauver des vies.

Plus tôt dans la journée, deux photographes, l’un américain, l’autre roumaine et leur fixeur lithuanien lui ont rendu visite. Le premier, très concerné par l’exposition de ses œuvres qui doit se tenir prochainement aux USA, est venu achever une série de photos sur les crises qui frappent la région et veut prendre Maja en photo. Elle n’a accepté qu’à la condition que son portrait soit réalisé à contre-jour. Vingt minutes plus tard, l’artiste et ses deux compagnons de voyages prennent congé. Ils doivent désormais se rendre sur le chantier du mur qu’érige depuis quatre mois la Pologne contre les indésirables. Une dernière prise de vue sans doute indispensable pour clôturer sa fameuse expo.

Dans la soirée, le téléphone de Maja sonne. Une alerte vient de tomber sur sa messagerie sécurisée : une douzaine de champignons** tout juste refoulés dans la neige, le froid et la nuit par la police polonaise viennent de lui envoyer leur localisation. La zone est bien trop surveillée pour tenter d’aller les récupérer. Elle veut au moins leur déposer un peu de soupe chaude et des vêtements secs. Après avoir attrapé quelques sacs, elle monte dans sa voiture et file vers leur position. Une heure plus tard, elle est de retour. La mine triste et désemparée, elle décharge sa voiture et entre se réchauffer près du poêle. L’endroit, quadrillé par la police, était inaccessible. Elle avale un bol de soupe en silence, part dans sa chambre et malgré la frustration, tente de trouver le sommeil.

Le lendemain soir, lorsque Dorota reçoit un nouveau message, Maja s’est absentée. Trois syriens et trois égyptiens qui ont réussi à franchir la zone d’exclusion demandent de l’aide. Il faut remplir au plus vite six sacs à dos avec des vêtements chauds, des rations de survie, des duvets, des thermos d’eau chaude et des bocaux de soupe avant de leur porter. Peu après minuit, une voiture vient se garer devant la grille d’entrée de la ferme. Une femme apprêtée en sort, embrasse Dorota, me salue et nous aide à charger son coffre. Il faut faire vite. Si la police nous arrête, nous sommes censés rejoindre des amis pour le week-end à la montagne. Après vingt minutes, nous dépassons la localité de Dobrawoda avant de nous arrêter en pleine forêt. Là, sur le bas-côté de la chaussée, à l’endroit convenu avec les champignons, Dorota dépose sur la neige épaisse et à l’abri des regards les six sacs à dos avant de remonter dans le véhicule. Quand, vers deux heures du matin nous allons nous coucher, la neige a enfin cessé de tomber et quelques étoiles percent dans le ciel. C’est par l’annonce d’un nouvel échec que Dorota est réveillée : les six hommes sans doute frigorifiés ont été arrêtés avant d’atteindre les sacs. Ils ont été refoulés aussitôt vers le pays voisin sans qu’aucune demande d’asile ne leur soit proposée comme l’exige pourtant le droit international. Après avoir récupéré le matériel et son contenu, Dorota, amère et triste, vide les bocaux de soupe dans une grande marmite avant de nous la servir chaude pour le déjeuner. C’était son dernier jour de congé avant la reprise des cours. Le lendemain matin, je la dépose sur la plateforme ferroviaire de Veliki. Le thermomètre de la voiture indique -3 degrés. Ce soir, et après une semaine sans salle de bain, elle pourra enfin prendre une douche chaude dans son appartement de Wroclaw. Quant aux six champignons, elle apprendra peu de temps après notre excursion qu’ils ont regagné les trottoirs gelés de Minsk.

Une semaine plus tard, je quitte à mon tour la ferme avec mes deux chiots qui ont entretemps joués aux apprentis cordonniers avec quelques paires de chaussures destinées aux exilés. J’ai laissé à Maya des boîtes de médicaments, des compléments alimentaires, plusieurs vêtements et l’un des deux fûts bleus dans lequel elle pourra ranger à l’abri des souris un bon stock de pâtes, de farine et de riz. Elle apprend, juste avant mon départ, qu’un de ses amis polonais, volontaire en Ukraine vient d’échapper aux bombardements qu’a subis son camp d’entrainement à l’ouest de Lviv. Lui et ses nombreux camarades sont depuis livrés à eux-mêmes. Kiev se retrouve face à un nombre trop important de volontaires que le manque d’équipement et d’encadrement rendent pour l’instant inutiles.

Être inutile, c’est aussi le sentiment qui me traverse.

En route vers l’Ukraine

A mon arrivée à Lublin, la pluie a remplacé la neige. Les chiens sont pressés de sortir, trop pressés. J’ai enclenché le verrouillage des portes et laissé dans la précipitation la clef à l’intérieur. Ce n’est pas la première fois. La seule façon de m’en sortir est de mettre la main sur une tige métallique. Un automobiliste se gare derrière le Ford et fait tout pour m’aider, en vain. Je pars sous une pluie battante à la recherche de ce morceau de ferraille sans lequel il faudra briser l’un des carreaux du pick-up. Un fleuriste me donne quelques tuteurs en fer qui s’avèrent trop fragile. Après plus d’une heure, je mets la main sur un morceau de durite dans une décharge automobile. La vitre avant était restée entr’ouverte à cause du système de désembuage en panne. J’y glisse la tige métallique. A force de gesticulation et de jurons, le loquet finit par se soulever. Les chiens ont passé l’après-midi sous la pluie et sont trempés comme moi. Je décide de passer la nuit sur place. J’en profite pour laver mon linge, prendre une douche, visiter le très beau centre historique, y avaler une pizza insipide avant de promener Savate & Satrape et d’aller me coucher dans la chambre étroite d’un Youth Hostel. Le lendemain, revigoré et à nouveau plein d’enthousiasme, je reprends la route en direction de Hrebenne. Mais à une centaine de kilomètres du poste frontière, la petite aiguille qui indique la température du moteur se bloque d’un coup dans le rouge. Ça fume sous le capot. J’y vide un bidon de liquide de refroidissement avant de reprendre le volant. Arrivé chez un revendeur de pièces auto de la banlieue de Zamosc, un client, assis près du comptoir a compris mon problème. Il me propose de lui rendre visite plus tard dans l’après-midi à l’adresse indiquée sur une carte de visite qu’il me tend. Après avoir acheté un bidon de liquide de refroidissement, je prends, un peu dubitatif, la direction de l’adresse indiquée sur la carte. Au bout d’une heure à suivre des chemins de campagne, j’entre dans un petit village. Là, l’homme que j’ai rencontré plus tôt sort d’une maison, vient à ma rencontre et m’invite à franchir un portail avant de garer le Ford Ranger dans une des granges qui lui sert d’atelier. Puis il se met à inspecter le moteur, démonte quelques plaques et cherche en vain l’origine d’une fuite. Au bout d’une heure, la moue qui s’inscrit sur son visage n’augure rien de bon. Après avoir revissé quelques boulons, il part remplir plusieurs bidons d’eau que nous chargeons sur la plateforme. En m’arrêtant toutes les 30 km pour refaire le niveau, j’ai peut-être une chance selon lui d’arriver jusqu’à Lviv. Il refuse le moindre argent et après avoir refermé la porte du garage derrière moi me souhaite bonne chance et regagne sa maison.

Son souhait contre toute attente, se réalise : j’arrive sans problème dans la nuit à Lviv.

Plus tôt en fin de journée, bloqué au poste frontière pendant des heures par une longue file de véhicules, j’assiste à l’accueil bienveillant des ukrainiens par la police polonaise. Sous mes yeux, des bus entiers remplis de familles de réfugiés aux mines fatiguées entraient librement dans ce pays qui, quelques centaines de kilomètres plus au nord et de façon totalement arbitraire en rejetait d’autres. A la nuit tombée, arrivé enfin devant un des guichets du service des douanes, une bonne âme, la troisième depuis le matin, me fait passer devant une longue queue de chauffeurs routiers, avant de tamponner une fois assis derrière son bureau, tous mes papiers.

Si ma montre indique 22.00h, il est en fait 23.00h en Ukraine qui n’applique pas l’heure d’été. Et à cette heure-ci la plupart des hôtels sont soit complets, soit fermés. Résigné, fatigué et un peu gelé, je m’allonge sur le fauteuil conducteur, étale mon duvet au-dessus de moi et trouve rapidement le sommeil à côté de mes deux compagnons. Jusqu’à présent, la chance qui m’a souri en Pologne semble toujours être à mes côtés en Ukraine.

Je le vérifie dès le lendemain.

Sky of Hope, le ciel est plein d’espoir

Malika, une camarade de la Marche Civile pour Alep et qui travaille aujourd’hui pour Emmaüs, m’avait conseillé avant de partir de me rendre dans l’un de leurs locaux en Ukraine. Je pars au petit matin m’installer dans un café à deux pas de l’opéra et cherche leur adresse sur mon portable. Un petit groupe d’étrangers vient d’entrer et fait la queue devant le comptoir. Je me lève et demande à l’un deux, un Français, s’il peut me conseiller un hôtel. L’homme, la cinquantaine qui travaille probablement pour la presse ou une ONG, m’indique le Swiss hôtel où lui-même réside pour la modique somme de cent euros la nuit. Je le remercie un peu dépité, termine mon café et prends la direction des bureaux d’Emmaüs. Les rues de la ville à l’élégante architecture austro-hongroise s’animent doucement. Parmi les convois militaires se mêlent des voitures de luxe et des 4X4 tout neufs ce que reflète à l’identique la tenue de la plupart des passants qui portent soit le costume, soit l’uniforme. Le business et la guerre n’ont pas fini de faire bon ménage. Une multitude d’immeubles modernes en construction se dressent dans la banlieue ouest. Je me gare à l’adresse supposée et cherche en vain les bureaux de l’association caritative. Une femme m’indique un centre de dons à quelques centaines de mètres d’ici. Derrière les larges fenêtres d’un grand bureau en rez-de-chaussée, plusieurs personnes s’affairent autour de piles de cartons qu’ils chargent dans un combi garé juste en face. L’une d’elle parle anglais. Elle n’a jamais entendu parler de l’association fondée par l’abbé Pierre et ne connait dans le quartier que l’association Sky of Hope, la sienne, devant laquelle je me trouve. Elle me sourit, puis me propose de m’asseoir avant de m’offrir un café. Le véhicule qu’ils sont en train de charger part demain pour la banlieue de Marioupol où son père, un officier de réserve de l’armée ukrainienne participe à l’aide humanitaire. A défaut de pouvoir les accompagner tant que mes ennuis mécaniques ne sont pas réglés, je propose de lui remettre les quelques dons reçus des habitants d’Embrès. Max, un ami qui l’accompagne, est prêt à m’héberger chez lui pendant le temps des réparations.

En moins d’une heure, le ciel s’éclaircit à nouveau au-dessus de ma tête.

Le lendemain matin, nous avons rendez-vous à 10.00h dans un garage que connait Max mais le mécano qui nous reçoit n’arrive pas davantage à déterminer l’origine exacte de la panne. Nous nous rendons dans un deuxième établissement, à l’écart de la ville, dans un quartier ouvrier d’où dépassent de nombreuses cheminées d’usines. Ce coup-ci, un gars corpulent d’une soixantaine d’années, habillé d’une large veste en cuir, quelques bijoux en or suspendus autour de ses gros poignets et de son cou massif nous reçoit au milieu de voitures de luxe. C’est le propriétaire, le genre de personne qui ne doit pas se faire souvent négocier ses devis. Après avoir inspecté le moteur, l’avoir fait tourner, posé l’index sur une durite humide avant de le porter à ses lèvres, Il demande à deux ouvriers d’actionner le pont élévateur. Les deux chiens restés dans le pick-up et désormais perchés à plus de deux mètres du sol, me jettent un regard inquiet. Le verdict finit par tomber : la pompe à eau est morte. Il va falloir en trouver une neuve, ce qui n’est pas gagné dans un pays en guerre. Je laisse mon véhicule sur place, remercie le colosse pour son aide et monte avec les deux chiots dans la voiture de Max. Il habite à une vingtaine de minutes à pied du centre-ville, au rez-de-chaussée d’un immeuble moderne cerné par un petit jardin privatif très soigné, mais malheureusement plus pour très longtemps.

Aux premiers jours de la guerre, il a envoyé sa femme et leurs deux enfants chez des membres de sa famille à Tel-Aviv. Il vit seul depuis plus d’un mois dans ce grand appartement ultra-moderne où il passe le plus clair de son temps le nez collé sur différents écrans à faire du télé-travail ou tout simplement à regarder la télé. Sur sa proposition, j’accepte d’installer les chiens dans le jardin après en avoir retiré tout ce qu’ils auraient pu y détruire.

Enfin presque tout.

A 4.00h du matin, les sirènes retentissent. Les chiens, couchés juste sous les fenêtres de la chambre de mon hôte, hurlent à la mort avant de se rendormir. Après avoir passé la nuit sur le canapé, je remballe mon sac de couchage, effectue quelques exercices, pars prendre une douche et consulte la presse en ligne. Vers 9.00h, Max sort enfin de sa chambre et se dirige vers l’évier de la cuisine pour préparer un café. Encore mal réveillé, il jette un œil par la fenêtre. Avant même de pouvoir m’excuser pour les hurlements, je vois son visage se décomposer lentement comme si son jardin avait été bombardé dans la nuit. En fait, c’est pire. Les petits cailloux hier encore tout blanc ont été projetés en dehors des plate-bandes et recouverts de terre. De-ci, de-là, des cratères laissent apparaître des morceaux de plastique noir déchiquetés. Les branches des jolis arbustes en buis gisent aux côtés des excréments des deux fauves. Contrit et honteux, je file tenter de réparer les dégâts. A mon retour, Max avoue que son jardin est l’œuvre d’une artiste paysagiste renommée et qu’elle saura plus sûrement que moi le remettre en état. Je finis de me décomposer et regarde avec un soupçon de haine les deux poilus encore tout satisfaits devant leur petit Verdun. Pendant la nuit suivante, désormais solidement attachés aux grilles de l’immeuble sous les fenêtres du salon, ils se remettent à hurler au son des sirènes. Au petit matin, ils ont sectionné leur laisse et jouent à nouveau parmi les cailloux blancs. Je n’ai plus qu’une vieille sangle et ma ceinture pour les attacher avant d’aller acheter dans une quincaillerie deux mètres de chaine.

Le 13 avril, après trois jours passés chez Max, il m’annonce que le garage vient de recevoir la seule pompe à eau correspondant à mon moteur disponible en Ukraine. Il ne m’en coûtera que cinquante euros pour récupérer l’après-midi un pick-up désormais en parfait état de marche.

La chance, encore et toujours.

J’ai accepté d’acheminer des produits de première nécessité jusqu’à l’entrepôt de Kiev de l’association Sky of Hope. Après avoir pris possession du chargement, Max m’apprend que le mari de Dara, qui était aussi son meilleur ami, s’est tué il y a quelques années dans un accident de voiture la laissant seule avec deux enfants. Le soir, je l’invite pour le remercier de son hospitalité à dîner dans le restaurant d’un de ses amis, un jeune grec installé depuis quinze ans dans le quartier très animé de la cathédrale catholique. Devant le mur de l’entrée, une affiche aux couleurs du drapeau national réclame l’interdiction du survol du ciel ukrainien par les bombardiers russes; en terrasse, des jeunes, soit seuls soit en couple occupent toutes les tables et boivent ou dînent dans une insouciance déconcertante.

Kiev

Je quitte Lviv vers 10.00h après avoir fait le plein de gasoil dans une des rares stations qui en vendait. Un grand soleil fait doucement fondre la neige tombée la veille. Plusieurs barrages gardés par des militaires tout juste recrutés parmi les civils jalonnent la route. Arrêté une seule fois pour un contrôle, il m’a suffi de brandir le papier à l’en-tête de l’association de Dara pour poursuivre tranquillement mon chemin. Parfois des SUV qui se suivent filent à vive allure vers la capitale, certains sans plaque d’immatriculation, d’autres avec des plaques étrangères, la plupart du temps ukrainiennes, lithuaniennes ou britanniques. Les seuls véhicules qu’il m’arrive fréquemment de doubler sont les camions militaires et les porte-chars. Aux abords de Kiev, la réalité de la guerre prend le dessus. Des T-72 démembrés, pareils à des crabes privés de leur carcasse encombrent la chaussée. Il faut maintenant slalomer au pas entre des tourelles avachies sur leur canon, des impacts d’obus dans le bitume et les multiples plots anti-chars qui protègent les check-points. Une passerelle en béton qui enjambait l’autoroute s’est écroulée sous le coup des mortiers et oblige à suivre une déviation. Tout autour, des bâtiments industriels et commerciaux détruits sont à moitié couchés sur le sol; d’autres encore intacts, ont les vitres brisées par le souffle des explosions. La file de véhicules est maintenant à l’arrêt. Cinq heures plus tard et juste avant le couvre-feu de 21.00h, je gare le pick-up au pied d’un immeuble grisâtre de la banlieue ouest de Kiev. Le propriétaire de l’appartement que j’ai loué par internet me salue et m’accompagne dans les étages. Arrivés dans le logement, Il sort un matelas de fortune qu’il place dans le couloir avant de s’allonger dessus pour la nuit. Il ne veut pas prendre le risque de se faire arrêter sur le chemin du retour et à prévenu sa femme par téléphone qu’il ne rentrerait que le lendemain. Je suis redescendu promener les chiens qui dormiront dans la voiture. Avant de remonter, je distingue dans l’obscurité quelques piétons qui déambulent le long des trottoirs mal éclairés. Sur la grande avenue qui mène au centre de la capitale, la circulation non plus n’a pas totalement cessée. Je m’endors sur le canapé-lit du salon. Au réveil, la porte d’entrée vient de se refermer sur le très discret propriétaire. La radio annonce que l’ambassade de France réinvestit ses locaux de Kiev aujourd’hui. Ça tombe bien, j’ai besoin d’y faire une procuration pour le vote du premier tour de la présidentielle. Mais malgré plusieurs tentatives pour les joindre, leur standard téléphonique reste désespérément muet.

J’ai rendez-vous à 10.00h avec un certain Roman qui doit réceptionner mon chargement puis l’après-midi avec Dasha qui travaille pour une ONG locale. Ensuite, c’est l’inconnu. Il fait très beau. Froid mais très beau. C’est fou ce qu’un ciel bleu après des jours de grisaille peut influer sur le moral, et les rayons de soleil qui l’accompagnent soulager l’épiderme.

Je rencontre Roman comme prévu, dépose les cartons dans son entrepôt et pars promener les chiens dans un grand parc, à deux pas de l’ambassade des Etats-Unis. L’après-midi, je rencontre Dasha dans un restaurant. Malgré son jeune âge, elle semble avoir la tête bien ancrée sur les épaules. Un mois après l’échec de l’offensive russe sur la capitale, la situation reste, selon elle, assez confuse. Certains habitants qui avaient fui les combats reviennent peu à peu s’installer. Les magasins ont commencé à rouvrir, et une vie presque normale semble reprendre. Avec quelques amis, ils collectent des produits de première nécessité qu’ils apportent ensuite dans les villages tout juste libérés. Elle me propose de participer à l’un de ces convois qui se rend lundi au nord-ouest de la ville. En attendant, elle doit filer chez le coiffeur et la manucure en vue de célébrer son anniversaire le lendemain.

Après une longue balade à travers la ville et ses parcs, je retourne fatigué et avec un début de sciatique à l’appartement. Le soir, je descends péniblement nourrir les chiens. Savate, à force d’avaler tout ce qu’elle trouve a fini par expulser sur la banquette arrière le résultat d’une digestion mal maitrisée. Entre deux crises de sciatique, j’ai maintenant de quoi m’occuper.

Le dimanche, je me rends au mémorial de Babyn Yar. A l’emplacement de la gigantesque fosse dans laquelle plus de 33 000 juifs ont été assassinés par les nazis, jaillissent des personnages gigantesques en métal, enchevêtrés dans les tourments de la guerre. Les défenseurs de la capitale, ceux que Poutine accuse d’être des néo-nazis, ont été obligés de creuser des tranchées dans les jardins qui entourent le monument pour se protéger de ses troupes, elles-mêmes condamnées pour acte de barbarie par la communauté internationale et qui signent leur forfait d’un Z qui veut dire Nazi.

La neige, par intermittence, s’est remise à tomber.

Je retrouve Dasha le lundi matin au pied de son immeuble. Elle grimpe dans le pick-up, toutes fenêtres ouvertes malgré le froid, et me demande de suivre la voiture qui nous précède. Pendant le trajet, j’apprends qu’elle a fait partie des premières personnes à entrer dans Bucha en compagnie de journalistes pour lesquels elle travaillait comme fixeur. Lorsqu’elle a raconté ce qu’elle avait vu à des amis russes, ils n’ont pas voulu la croire, persuadés que les corps mutilés retrouvés dans les rues avaient été placés par les soldats ukrainiens eux-mêmes juste après avoir repris la ville. Depuis, elle a tendance à considérer tous les russes comme ses ennemis et ne veut plus perdre son temps à discuter avec eux. Nous entrons bientôt dans un vaste ensemble de bâtiments détruits ou endommagés derrière lesquels subsistent quelques garages encore intacts. Dans l’un d’eux, plusieurs volontaires chargent des produits alimentaires à l’arrière du pick-up qui nous précédait. Je grimpe sur la plate-forme du mien pour en descendre le deuxième fût rempli de couvertures. Elles seront distribuées plus tard à des soldats. Mon véhicule, désormais rempli de bouteilles d’eau en plastique, quitte le garage en direction de Havrylivka, un village au nord de Bucha ou nous entreposons notre chargement dans une école. Dehors, des habitants qui avaient fui leurs appartements se sont regroupés au pied d’un monument pour organiser leur retour. La plupart de leurs logements ont été occupés pendant plus d’un mois par des unités de combattants russes mais ici et contrairement à d’autres villes, aucune exaction ne semble avoir été commise envers ceux qui avaient choisi de rester. Sur le chemin du retour, Dasha me confirme les propos de l’ami de Maja : ce ne sont pas les volontaires qui manquent mais plutôt de quoi les équiper, les encadrer et les nourrir. Le soir même, encouragé par les mauvais traitements que ce périple faisait subir à mon dos et à mes chiens, obligé de reconnaître dans ces conditions l’inutilité de ma présence, je prends la décision de rentrer.

Et le jeudi suivant, je suis de retour à Wroclaw.

Le retour

Les chiens mettent à profit leur expérience d’un pays en guerre pour saccager à nouveau un jardin, cette fois-ci celui d’Asia. Après la visite d’un ostéopathe, je profite du week-end avec elle pour une promenade en ville qui nous mène dans un bunker anti-aérien de la deuxième guerre mondiale, transformé depuis une dizaine d’années en un musée d’art contemporain; A l’intérieur de ses murs épais se tient une exposition sur le thème du passé, du présent et de l’avenir. Il s’en dégage une curieuse impression d’angoisse où les visions proposées de l’avenir n’incitent pas à un grand optimisme. Asia, qui a fait des études d’Art, n’est pas plus emballée que moi. Ce n’est qu’une fois à l’extérieur de l’imposant bâtiment circulaire que je lis sur sa façade le titre donné à cette exposition : “Don’t look back”***. Pas le meilleur conseil à une époque où le monde s’apprête à répéter les erreurs du passé et qui sait, redonner à cet abri sa fonction originelle.

Je reprends la route quelques jours plus tard et arrive le jeudi matin à Embres. Pendant mon absence, l’enseigne du Bon Sauvage du Sentier Cathare, placée à l’entrée de la cave de Christophe, à l’endroit même où les habitants étaient venus un mois plus tôt déposer leurs dons, a été vandalisée. Par qui, pour quoi ? Tandis que deux familles ukrainiennes sont venues chercher un peu de paix et de réconfort au village, certains ici continuent à vouloir diviser et détruire.

Comme s’ils n’avaient toujours pas compris que la guerre commence d’abord de cette façon-là.

*Témoignage d’un rescapé du camp de concentration de Mauthausen : “Une autre torture particulièrement appréciée des SS était de rassembler en plein hiver un groupe de prisonniers dans la cour du garage puis de leur ordonner de se déshabiller complètement. A ce moment, un garde SS les arrosait d’un jet d’eau glaciale. Les prisonniers devaient ensuite rester immobiles, nus et en plein air jusqu’à ce qu’ils meurent de froid. Cette torture était toujours mortelle dans une région où la température moyenne en hiver est de -10 -15 degrés”.

** Nom de code donné aux réfugiés par les activistes.

*** « Ne regarde pas en arrière »

Les randonneurs peuvent-ils rêver d’un meilleur accueil ?

A chaque pas, le moindre relief du sentier traverse la semelle épaisse de leurs chaussures et vient douloureusement s’imprimer sur les plantes de leurs pieds en feu. A chaque glissade qu’un terrain caillouteux et sec rend inévitable, leurs mollets se tétanisent; à chaque nouvelle vibration, ce sont les tendons de leurs genoux qui menacent de rompre. Dans les descentes, le poids de leur sac oblige les muscles endoloris de leurs cuisses à davantage de contractions. Les mains s’agrippent aux sangles de portage, leurs pouces écrasés contre les os de leur clavicule. La tête penchée en avant, leurs yeux rougis par la fatigue scrutent le sol et tentent de repérer les cailloux un peu trop saillants. L’abondant flot de transpiration franchit la barrière des sourcils et gagne les yeux. La vue se trouble. Le temps de s’essuyer d’un revers de main et c’est tout le délicat équilibre de cet édifice en mouvement qui menace. Un court moment d’inattention que choisit la pointe du pied pour venir cogner dans une pierre. Le corps part brusquement en avant, les jambes tentent de retenir sa chute, la douleur s’intensifie. Un juron s’échappe. Toujours le même : “Bordel de merde !”.

Les deux camarades de randonnée marchent depuis l’aurore. Ils ont pu profiter la veille du gîte municipal de Duilhac-sous-Peyrepertuse pour se restaurer et se reposer. Au petit matin, revigorés malgré les douze jours de marche accumulés depuis Foix, ils ont décidé d’avaler d’une traite les 38 kilomètres qui les séparent d’Embres et d’arriver avant la fermeture du caveau de Castelmaure.

Mon Dieu, quel accueil !

Après huit heures de marche, ils n’ont plus qu’à franchir le col de Laval pour y parvenir. Derrière eux, le soleil effleure la chaîne des Pyrénées. La cave mythique est là, juste en dessous mais ses portes vont bientôt fermer. Alors, et malgré la fatigue, les deux amis accélèrent le pas. Le sentier a fait place à une petite route sinueuse et goudronnée. Trois chiens surgissent d’une vigne et les suivent en aboyant. Le plus petit, hargneux et téméraire, s’avance, pince un mollet puis s’enfuit. “Bordel de merde ! Putain de cabot !”. Pas le temps de s’arrêter. Une dernière montée et les voici enfin arrivés devant le foyer du village. Le grand bâtiment blanc de la SCV Castelmaure est là, juste à leur droite. Les deux marcheurs, surpris par son austérité, scrutent la façade à la recherche de l’entrée du caveau. Les couleurs vives si reconnaissables des bayadères ont disparu. Les onze lettres capitales, désormais confinées dans un cadre noir s’accordent avec la couleur funèbre du cadre des huisseries. Seul un banc, adossé à la façade d’une maison rappelle les heures glorieuses où un homme de talent se chargeait de la communication des lieux. Une grosse flèche noire indique l’entrée sur la gauche. Au moment où ils s’apprêtent à entrer, la cloche de la mairie sonne les six coups de dix-huit heures. De l’autre côté de la porte vitrée, une femme vient leur faire face, un trousseau de clefs à la main puis d’un geste sans équivoque, croise ses bras devant eux, attrape la poignée, ferme la porte à double tour et regagne l’arrière du comptoir.
Une immense déception les gagne. A bout de forces, ils se délestent des vingt kilos qu’ils portent chacun dans leur dos, s’affalent hagards sur le banc coloré puis s’assoupissent, sous l’œil suspicieux des employés de la cave qui regagnent leur domicile.

La maison des randonneurs

Tiraillé par la soif, le plus vaillant des deux extirpe une gourde de son sac qu’il s’en va remplir à une petite fontaine. Au moment d’appuyer sur le bouton poussoir, il aperçoit un panneau de bienvenue apposé sur la porte de l’ancienne poste qui lui fait face. C’est désormais la maison des randonneurs. Selon les informations écrites à la craie sur le tableau noir, le dortoir ce soir est libre. Les marcheurs qui le désirent peuvent profiter d’une cuisine et de douches pour la nuit. Il sont priés de veiller à laisser l’endroit aussi propre qu’ils l’ont trouvé, de profiter des lieux et d’aller en paix. Aucun prix n’est mentionné.

Intrigué, il entre. De gros bouquets de lavande pendent du plafond et parfument le couloir qui mène à la cuisine. Il pousse la porte. Devant lui, une épaisse table en bois entourée par deux bancs massifs occupe le centre de la pièce. Une bouteille de vin rouge y est posée près d’un chandelier. A côté de l’évier, un réfrigérateur ronronne. Sans illusion, il l’ouvre et n’en croit pas ses yeux : le bac du bas est rempli de légumes frais et des œufs remplissent tout un casier. Plusieurs pains congelés occupent le compartiment du freezer. Des bouteilles de rosé et de blanc sont rangées dans la porte intérieure. Des épices, une bouteille d’huile d’olives, une autre de vinaigre et quelques condiments en pot s’étalent le long d’une étagère. Des instructions en plusieurs langues sont écrites à la craie sur un autre tableau noir. Les œufs, tout comme les fruits et les légumes qui proviennent des jardins avoisinants sont offerts par les habitants. Une boîte en fer posée au-dessus d’un placard recueille l’argent qui permet de régler le vin. A l’étage, une chambre équipée de plusieurs lits superposés sert de dortoir. Une armoire et une bibliothèque remplies de livres multicolores sont adossées à l’un des murs en pierres. De l’autre côté du couloir, deux salles de bain lui font face, l’une pour les femmes et l’autre pour les hommes, équipées chacune de plusieurs douche et d’un toilette. Tout est d’une propreté impeccable ce qui est loin d’être son cas. Alors et malgré les douleurs dans les jambes, il se précipite à l’extérieur pour faire part de sa découverte à son camarade. Sur le palier, une femme plutôt âgée et souriante vient à sa rencontre et lui souhaite la bienvenue avant d’aller sonner la cloche de l’église. De retour avec son ami, ils s’installent dans la chambrée, déballent de leur sac leurs affaires de toilette et filent prendre une douche. Toutes les épreuves de la journée sont aussitôt emportées par l’eau savonneuse et grise vers le syphon.

La cuvée du randonneur, un vin de partage

Habillés de frais, ils descendent à la cuisine, glissent quelques pièces dans la boîte en fer, attrapent deux verres à pied du fond d’un placard et débouchent la bouteille de blanc tout juste sortie du réfrigérateur. La couleur légèrement dorée de cet assemblage de Grenache blanc et de Maccabeu vient chatoyer leur verre. Ils trinquent et boivent la première gorgée les yeux fermés. Son arôme généreux, à l’image de ceux qui les accueillent, traverse leurs papilles et en imprègne profondément leur mémoire. Comme il est écrit sur l’étiquette, la cuvée du randonneur est un vin de partage. Les deux amis, soudain intrigués par des voix venues de l’extérieur, s’approchent de l’entrée. Devant la maison, quelques personnes s’affairent autour d’une table de pique-nique. Ils reconnaissent la dame venue les accueillir et lèvent aussitôt leur verre dans sa direction. Une nappe rayée aux couleurs des bayadères recouvre la table, elle-même occupée par toutes sortes de victuailles. Une autre femme beaucoup plus jeune les salue et va chercher quelques couverts dans la cuisine tandis que son compagnon débouche avec gourmandise une bouteille de vin rouge. En quelques minutes, tout est près. Les deux marcheurs émerveillés par cet accueil sont invités à s’asseoir. Les verres se remplissent à nouveau, s’entrechoquent. Le jeune couple et la vieille femme sont assis en face d’eux et se présentent. Cette dernière est chargée à la mairie de l’accueil des randonneurs et doit prévenir les villageois de leur arrivée. Ceux qui entendent le carillon sont ainsi invités à se joindre aux hôtes pour le dîner. L’heure d’arrivée tardive des deux hommes explique le peu de participants au repas. Certains soirs, près de la moitié des Embrésiens se joignent spontanément à la tablée des randonneurs. Il faut alors sortir de la mairie les tables prévues pour l’occasion et les disposer sur le parking du foyer. La fête peut durer une partie de la nuit. L’étape du lendemain se limite alors généralement pour les marcheurs à rejoindre Durban tant en essayant de ne pas trop zigzaguer en route.

A la fin du repas, les paupières s’alourdissent. Après avoir débarrassé la table, tout le monde se retrouve dans la cuisine pour faire la vaisselle et goûter la carthagène. Puis le couple s’éclipse. Avant de partir elle aussi, la vieille femme indique un large livre posé sur un petit guéridon. A l’intérieur sont recueillis les récits de ceux qui ont fait étape à Embres cette année. Les deux hôtes, pour prix de leur séjour, sont invités à le remplir d’une histoire, une anecdote qui les aurait marqués sur le trajet. A la fin de l’année, la somme de ces souvenirs est retranscrite puis éditée par le village. S’ils ont encore le courage de lire, ils trouveront quelques exemplaires des années précédentes dans le dortoir.

La porte de l’ancienne poste vient de se refermer. La fatigue et les vapeurs d’alcool guident maladroitement les deux randonneurs jusqu’à leur lit. Le moins endormi des deux saisit l’un des exemplaires dont leur a parlé leur hôte. Allongé sur sa couche, il lutte quelques instants contre le sommeil pour parcourir les premières pages de l’ouvrage. La curiosité le gagnant à chacun des chapitres ce n’est qu’au petit matin qu’il entame la dernière histoire, la plus incroyable. Mais au fur et à mesure qu’il entre dans le récit palpitant et tandis que le ronflement de son compagnon s’amplifie, il se surprend à lire leur propre aventure. Une aventure qui se termine sous un ciel étoilé autour d’un dîner bien arrosé offert par les généreux habitants d’un village perdu au creux d’une vallée.

Seuls et le ventre creux

Une douleur aiguë lui prend soudain au mollet et l’oblige à se réveiller. La nuit vient de tomber sur le petit banc coloré. Les lumières artificielles éclairent désormais les rues désertes et obscurcissent le ciel. Son compagnon vient à son tour d’ouvrir les yeux. Il se lève, étire ses jambes, pose avec peine les sangles de son sac sur ses épaules meurtries et reprend la route suivi sans un mot par son ami. Tiraillés par la faim et la fatigue, il leur semble que les croassements des grenouilles se font moqueurs à leur passage. Quant au chant strident des oiseaux, il résonne comme autant de rires narguant leur infortune.

A la sortie du village, un panneau indique la direction du hameau de Castelmaure. A défaut d’y trouver du vin, ils pourront peut-être y planter leur tente, se laver, dormir et se remettre à rêver. Arrivés au pied des ruines qui leur ôtent tout espoir de réconfort, ils se laissent apaiser par le chant d’un ruisseau et la présence d’une chapelle puis étalent leur sac de couchage sur un parterre d’herbe. La tête adossée à leur sac à dos, bercés par le scintillement de l’eau, ils s’endorment en contemplant le fascinant spectacle de ces milliards d’étoiles venues leur souhaiter la bienvenue.