A l’école des vendanges

Il aura fallu faire les vendanges pour comprendre.

Comprendre la solidarité qui unit ceux qui gagnent leur vie avec leurs bras; ceux d’en bas. Et le fossé qui les sépare d’avec ceux d’en haut qui ne travaillent le plus souvent que du chapeau.
A qui s’adresse la devise nationale ? Qui peut se dire libre lorsque la vie ne lui a pas offert de choix ? De qui est-on l’égal sinon des plus pauvres, ces frères de misère ?

La fête est finie

Certains s’en sont retournés dans leur pays avec ce précieux argent qui leur permettra de passer l’hiver. D’autres s’en sont retournés dans leur taudis de Leucate avec de quoi payer quelques mois de loyer à des marchands de sommeil peu scrupuleux. Les plus chanceux ont pris quelques vacances avant de retourner au travail.

Pendant près d’un mois, ils ont tous compté les heures à se dépenser. Ils se sont retrouvés chaque matin avant l’aurore au bas du village, à quelques pas de la mairie, ont attendu patiemment l’arrivée de Joost au volant du tracteur avec sa remorque brinquebalante pleine de comportes, suivie par un cortège de voitures qui les conduiraient bientôt à travers la nuit vers les coteaux escarpés où gisent telles des pépites les précieux raisins des Corbières. Encore mal réveillés, pas tout à fait remis de la fatigue de la veille, il leur faut à nouveau attraper le seau et les ciseaux à l’arrière du pick up, se positionner deux par rangée, tâtonner à travers les feuilles, se courber, saisir d’une main la grappe par le dessous et de l’autre sectionner délicatement sa tige.

Aux derniers jours des vendanges, le froid d’octobre glace les doigts. Le soleil que l’on craignait quinze jours plus tôt, se lève enfin. Les visages lentement se décrispent et se sourient. Ce sera bientôt fini. Plus que quelques baquets à soulever, plus que quelques hottes à remplir, plus que quelques allées et venues à travers le feuillage humide et dense, les épaules meurtries par les sangles, les rotules rendues douloureuses par les génuflexions répétées. A l’arrivée devant l’échelle qui permet l’accès au plateau de la remorque, on se fait désormais des politesses. L’inconnu des premiers jours qui vous dévisageait d’un œil méfiant est devenu votre ami. Et si la langue, l’âge, les origines sociales diffèrent, Przemek et moi portons tous les deux la même hotte.

Le travail crée des liens fraternels tissés par le respect. Sur la plateforme, après avoir vidé son chargement, chacun prend bien soin de préparer les comportes pour le prochain porteur. C’est par des gestes aussi simples que naît l’amitié; c’est par la volonté qui s’exprime dans l’effort que grandit la considération. Le trajet entre la remorque et les coupeurs permet au porteur de souffler avant le prochain chargement. Le coupeur lui ne s’arrête jamais. Sa main, à force de presser les ciseaux, s’engourdit, le dos comme les genoux, à force de se courber, s’endolorit. Plus la vigne est dense et belle, plus le seau se remplit vite. Il faut le soulever plus souvent, parfois au-dessus de sa tête pour atteindre la hotte. Le porteur lui doit accélérer le pas, oublie parfois de se baisser pour faciliter le travail du coupeur, repart, lesté par plus de cinquante kilos de raisin. Il arrive que le terrain soit escarpé, glissant, caillouteux, qu’un “américain” vous barre le chemin et c’est la chute. Aussitôt, un camarade aide à vous relever, remet la hotte sur votre dos et ramasse avec vous le raisin éparpillé. “Ça arrive au meilleur” dira rigolard Christophe tout en se redressant.

A la pause s’échangent eau, biscuit et Thermos de café. Après cinq heures de travail, les visages trahissent la fatigue accumulée. Plus qu’une petite vigne de Grenache à ramasser et c’est la quille. Les derniers hectares se vendangent en chanson. Et puis les corps se relâchent, les sourires s’allongent tandis que la dernière hotte vient de se vider. Comme l’exige la coutume, la figure de quelques vendangeurs est tartinée de raisin. Un pack de bières est déposé sur le sol. Chacun se sert, trinque dans différentes langues et savoure l’instant.

Liberté, Egalité, Fraternité

Ici, il n’y a plus de frontières, plus de nations mais qu’un seul peuple, celui des pieds, des mains et des sourires.

Au milieu de cette Babel verdoyante, le verbe se déchaine. Joost le Néerlandais glisse des mots tendres en anglais à Monica la Polonaise; Aquilino l’Italo-Portugais chuchote en français avec Jasmina son amie Arabe et trinque en espagnol avec Juan; Léo plaisante en slovène avec Lorie, Tina et Mateo, plaisante encore en français avec Ewelina, Christophe, Mélodie, Antoine, Eric, Sébastien, Max et Nicolas, plaisante toujours en anglais avec Anka, Asia ou Dorota. Adam bien que maitrisant l’anglais et le français utilise le polonais avec Wojdeck, Przemek, Andrej, Alexander, Arthur et Joanna qui, dans sa chemise bleue à carreaux, une bière à la main, s’exprime comme ses autres compatriotes féminines à travers un large sourire que tout le monde comprend. Ici, les filles donnent parfois l’impression de trimballer plus de soleil que les garçons.

Et pendant ce moment unique où sous le coup d’une ivresse passagère exacerbée par la fatigue et l’alcool la devise de la République semble enfin prendre tout son sens, on se rêve tous en Frères. Plus de nations pour nous séparer, plus d’églises pour nous diviser, plus de grades pour nous hiérarchiser. Place au respect et à la tolérance.

Le lendemain soir, le chef se met en cuisine, reçoit ses employés et avec sa compagne assure le service. Ça boit, ça trinque, ça mange, ça rie et ça gueule dans toutes les langues. Les dernières barrières tombent. Chacun prend des photos puis les poste sur les réseaux sociaux. L’orthographe approximative de certains procure aux commentaires publiés une tonalité naïve et parfois poétique. Depuis l’enfance, les sillons de la terre ont recouvert les lignes de leurs cahiers d’écolier. Plus doués pour la grammaire changeante de la Nature que pour celle figée des Lettres, il ne se nourrissent pas de mots. Et lorsque, exténués après huit heures de labeur au dehors, c’est d’un lit qu’il rêvent et non d’un livre. Vendanger à leur côté rend plus lucide sur la condition humaine du paysan, permet de comprendre ce qui nous différencie et la raison de ces différences. Participer aux vendanges c’est se rendre au moins une fois dans sa vie à l’école de la tolérance.

Réfugiés d’hier, vendangeurs d’aujourd’hui

Et pendant que quelques-uns discutent encore dans la cuisine, d’autres vautrés sur le canapé du salon à moitié ivres commencent à s’endormir. Polonais, nés en cage, derrière les barreaux du communisme, les voici trente ans plus tard devenus libres et européens. Ce pays est désormais aussi le leur, comme il l’est devenu plus tôt pour les Espagnols après le franquisme ou les Portugais après Salazar. Et bien plus tôt encore pour les Algériens, les Tunisiens ou les Marocains. Tous se sont retrouvés à un moment ou à un autre de leur histoire à communier par le travail dans ce temple de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité que sont les vignes de notre pays. Un temple où l’on fredonne plus volontiers l’Internationale que la Marseillaise, un verre de vin à la main.

Au petit matin, l’alcool et la fatigue ont eu raison des derniers invités qui se sont éclipsés.

La semaine suivante, chacun était reparti dans son quotidien, replongeant le village dans une torpeur automnale.

Entretemps, le maire en avait profité pour disposer quelques caméras aux abords de la mairie, le gouvernement pour imposer le couvre-feu dans certaines villes et la guerre à nouveau s’installer dans le plus ancien pays producteur de vin au monde, l’Arménie. L’année semblait décidément se terminer encore plus sombre qu’elle n’avait commencée.

Heureusement, il ne restait plus que onze mois à tenir avant les prochaines vendanges. Et cinq années avant les prochaines élections..

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