Petites réflexions nocturnes à la vue d'un village en ruine
Balade du Bon Sauvage sur le sentier cathare
Récit d’une randonnée entre Embres et Foix
L’Aude, par la grâce de la publicité, est devenu officiellement en 1992, le département du pays cathare. La même année débute le siège de Sarajevo. Ses défenseurs ravivent entre eux le souvenir d’autres martyrs de l’église de Rome, les bogomiles. Et tandis que là-bas, des résistants replongent dans leur histoire pour trouver la force de lutter, ici des publicitaires accaparent le nom d’une religion disparue pour servir leur objectif touristique et commercial. Ainsi fut baptisé ce sentier qui n’avait de cathare que les bûchers que quelques forteresses accueillirent jadis, et peut-être également certains marcheurs qui se considèrent aujourd’hui comme d’authentiques pèlerins sur le chemin de la Vraie foi.
Cave du Bon Sauvage, Embres & Castelmaure
20 octobre 2021. Cave du Bon Sauvage, Embres et Castelmaure. Après trois semaines à faire le porteur pendant les vendanges, avoir habitué les épaules au frottement des sangles sur la peau et les jambes aux dix-sept kilos du sac à dos, c’est le départ. Objectif : parcourir le chemin qui mène à Foix depuis Embres en une semaine avec, dans un coin de la tête, le souvenir de tous ces martyrs d’hier et d’aujourd’hui.
Château de Quéribus
Etape n°1 : Embres & Castelmaure – Quéribus
mercredi 20 octobre 2021 – Départ 11H, arrivée 19H30
La vigne flamboie sur un fond de ciel bleu et pur. Des bruits de guerre résonnent dans la garrigue. Quelques pick-up traînent dans leur carriole des meutes de chiens excités et croisent à pleine vitesse le promeneur qui chemine. Sur le Pech Remouli, Rémi, le chef de la caserne des pompiers de Tuchan, fait des allers-retours à la recherche de l’une de ses bêtes à cloche. La traque du chien a pour un temps remplacé celle du gibier. Mais ce soir c’est probable, il y aura de la viande à découper sur le sentier cathare. Après trois heures de marche, c’est l’arrivée au pied du château d’Aguilar.
La saison se termine. Geneviève, accueille avec un grand sourire les rares touristes venus débourser quatre euros par tête d’adulte pour explorer le site. Ici, aucun membre de l’église hérétique n’a vécu. En revanche, Olivier de Termes, l’un de ses propriétaires, a longtemps protégé les «hérétiques» avant de se soumettre au roi de France, qui entretemps en avait trucidé un bon paquet. C’était probablement le prix à payer par Louis IX pour obtenir du Pape sa canonisation.
Il faut trente minutes environ pour rejoindre le village de Tuchan. Alain, le précédent chef des pompiers et son fils Cédric, allongés sur un filet qui recouvre une partie de leur jardin, récoltent patiemment les fruits d’un de leurs oliviers ; à la clé et pour chaque seau de dix kilos rempli, un litre d’huile pressé au moulin du coin. Après avoir suivi la route principale puis tourné à gauche devant le café, inutile de s’arrêter devant la boulangerie qui est fermée le mercredi. Pas question non plus d’attendre quinze heures trente et l’ouverture du supermarché. Pour conserver une chance d’arriver à Quéribus avant la nuit, il faut se dépêcher. Alors, après avoir dépassé la rue du Vatican et rattrapé le sentier cathare, le pèlerin file vers les gorges de Padern.
Le petit rectangle rouge et blanc qui balise les 250 kilomètres du GR 367 mène au pied du Mont Tauch. Là, les restes calcinés de la végétation rappellent l’incendie de 2016. Un câble à haute tension mal réparé qui fond au soleil, la soudure en fusion qui se répand sur un sol jonché d’épines et de pommes de pin, la sirène des pompiers qui retentit, les premiers CCF sur place rapidement dépassés par des flammes propulsées par une violente tramontane et voilà 1200 hectares de pins et de garrigues partis en fumée malgré les efforts d’Alain, de son équipe de pompiers volontaires et de ceux venus de toute l’Occitanie en renfort. La carcasse rouillée d’une voiture des années cinquante elle, a survécu, contrairement à la faune, piégée dans la fournaise. Certains sapeurs affirment avoir vu des sangliers le dos en feu fuir leur repaire et involontairement propager l’incendie de l’autre côté de la route, en direction de Paziols. Ici, les troncs de pins noircis, pareils aux poteaux des bûchers de l’Inquisition, s’étendent à perte de vue. Après plus de huit heures de marche, la température sous la voûte plantaire commence à s’élever, tandis que sous la céleste, les étoiles se mettent à scintiller. à moins d’une heure, se dresse l’impressionnant piton rocailleux qui servit pendant si longtemps de refuge aux Bonnes-Femmes et aux Bons-Hommes avant que ne les en déloge Olivier de Termes, leur ancien protecteur.
La forteresse soudain s’embrase, éclaboussée par une lumière rose criarde pareille à celles qui bariolent les entrées d’établissements frivoles. Arrivé enfin au pied des marches, une barrière métallique en interdit l’accès. Il faut débourser sept euros cinquante pour le visiter de jour et se conformer à l’esprit cathare pour y dormir gratuitement la nuit. Arrivé au sommet du donjon, il est enfin temps de déposer son sac.
A la fois gagné par la fatigue et l’excitation, l’unique Seigneur des lieux s’endort avec peine. En cette fin d’octobre, le vent s’est rafraichi. Les rafales constantes finissent par repousser l’intrus à l’intérieur des épais murs en pierre calcaire; blotti en chien de fusil sur les marches en bois du logis seigneurial, il peut à présent entamer sa nuit.
Sur la route de Prugnanes, à la sortie de Duilhac
Etape n° 2 : Quéribus – Environ de Prugnanes
jeudi 21 octobre 2021 – Départ 8H, arrivée 19H
C’est le même souffle venu du nord-ouest qui vient au petit matin tourmenter le squatteur. Descendu aux aurores de son fief éphémère, il rejoint Cucugnan, son moulin, et son meunier, cet infatigable apôtre du Bon Pain, entré en boulangerie comme on entre en religion.
En voilà un qui refuse de galvauder le mot « cathare » pour des motifs commerciaux et suit son chemin de Vérité. Il suffit de croquer dans l’une des précieuses miches qu’il propose aux clients avertis pour retrouver son âme de pèlerin ; puis placer, la bouche encore pleine, ce que la gourmandise a bien voulu épargner, dans son sac à dos. Une dernière rasade de café prise en contrebas du moulin parmi quelques employés de la première heure d’humeur joyeuse et il faut repartir. Repartir, charger le sac sur ses épaules et retrouver Dame Nature ; parcourir ses formes, en éprouver les dénivelés, jouir du spectacle encore et toujours.
Un randonneur, la soixantaine, l’œil bleu et vif, la silhouette allongée et vigoureuse, arrive en sens inverse. Il trimballe dans son sac en plus des effets indispensables, une tente et un réchaud à gaz. Lui et son beau-frère qui le suit à plusieurs centaines de mètres derrière, arrivent de Foix ; sur leurs visages émaciés se lisent les épreuves des jours passés. Celui qui les croise les salue avec respect et sait désormais à quoi s’attendre.
Le regard accaparé à la fois par la beauté du site et le terrain caillouteux, Il suffit de quelques secondes d’inattention pour rater une marque et rallonger le plaisir. Un détour par Saint-Paul-le Fenouillet et c’est déjà plus de deux heures de retard sur l’itinéraire prévu. Après une pause à la terrasse d’un café, il faut rebrousser chemin, replonger dans ses pensées, tenter de comprendre et de maîtriser cet agacement qui voudrait casser le charme du moment. L’erreur la plus grave ne serait pas d’avoir manqué une balise mais plutôt de se laisser envahir par cette frustration. Il faut alors se concentrer sur le plaisir si fort que procure le sentiment d’être libre, libre de se perdre, libre d’être en retard, libre de toute contrainte, hors celles que nous imposent la Vie et la Vie seulement. La fatigue, meilleure alliée de l’esprit dans ces moments, ordonne de conserver le reste d’énergie pour se mouvoir et non s’énerver. Se perdre fait désormais partie de la balade, ainsi en a décidé la raison.
La nuit commande aussi. Et lorsqu’elle tombe, il faut savoir s’arrêter pour éviter de trébucher dans l’obscurité. Au pla de Moulis, à quelques kilomètres de Prugnanes, un petit carré d’herbes sauvages sert d’emplacement pour la tente. En contrebas, une longue rangée d’éoliennes hâche le vent, parfois aussi, les oiseaux. Au-dessus de la tente, d’immenses blancs manteaux viennent bientôt brandir des croix et tourmenter dans ses rêves le sommeil du juste.
Caudiès-de-Fenouillèdes
Etape n° 3 : Prugnanes – Puilaurens
vendredi 22 octobre 2021 – Départ 10H, arrivée 18H
Une pluie légère est venue pendant la nuit alourdir la toile de tente. Au matin, les premiers rayons du soleil chassent l’humidité et réchauffent les chairs. Les pieds retrouvent rapidement leur godillot et le dos, son sac. Prochaine étape, Puilaurens.
La forêt a remplacé la garrigue. L’horizon devient vertical. L’ombre se mélange à la lumière. La pensée file à travers la mémoire d’un passé douloureux, celui de l’enfance. Et pendant que le corps fait son travail, l’âme se libère d’un esprit jusqu’ici sous contrôle. Les arbres forment les colonnes d’un temple où il fait bon prier. La sève qui ruisselle de sous les branches exhale un parfum familier, celui d’un sapin gigantesque au sommet duquel enfant il fallait grimper pour admirer les méandres de la Loire, regarder par delà la plaine où la vie pourrait bien nous mener. Et voici maintenant ces Corbières, autre terre de Résistance, mêlés au souvenir d’un grand-père, torturé par la Gestapo comme l’avaient été les Bons-Hommes par l’Inquisition.
L’eau coule à flot dans le petit village de Puilaurens. Tandis que la gourde se remplit, un petit homme aux yeux bridés, sur le point d’enfourcher sa mobylette, s’arrête. Il trimballe une carriole remplie d’un bric-à-brac de ferrailles et une pointe d’accent venu d’Extrême-Orient. David, né du temps de l’Indochine, devenu parisien avant de s’établir ici par le plus grand des hasards, retenu par une force invisible, retrouvant dans la forme d’un rocher voisin des similitudes avec ceux familiers de la baie d’Along. Intarissable sur les cathares, allant même jusqu’à se revendiquer comme le dernier d’entre eux, il finit par joindre ses deux mains tout en baissant la tête puis repart sur son engin.
Le chemin qui mène à la forteresse est raide. Ici, le prix d’entrée est de sept euro le jour et d’un peu de culot la nuit. Arrivé dans l’enceinte, il faut lutter avec le vent pour monter sa toile de tente qui, à plusieurs reprises, s’envole. Enfin installé à l’abri, et après avoir fait une rapide visite des lieux, une tentative de capter l’énergie de ceux qui se sont réfugiés ici, de communier avec eux, de compatir à leur tourment, échoue. Rien ne se passe. La multitude des touristes qui a foulé l’endroit a-t-elle chassé les esprits, faudrait-il réserver aux pèlerins l’accès à ce lieu sacré, ou bien est-ce tout simplement lui qui n’a pas atteint ce degré de dénuement indispensable à la communion des âmes ?
Une petite voix enfin se fait entendre qui lui intime de s’endormir et de laisser les tourmentés d’hier en paix.
Lever du jour dans l’enceinte du château de Puilaurens
Etape n° 4 : Puilaurens – Coudons
vendredi 22 octobre 2021 – départ 09H, arrivée 20H
Le froid est venu mordiller toute la nuit l’enveloppe charnel. Au petit matin, malgré les doigts engourdis, il faut se hâter de tout rempaqueter. L’équipement n’est décidément pas prévu pour les températures en-dessous de zéro et ce matin, on ne doit pas en être loin. Les premières heures se font au pas de course rythmées par le froid. Et puis le soleil arrive ; le plaisir supplante la peine, la contrôle, la domine, en fait son alliée, élève l’esprit. Dieu qu’il est bon de se sentir exister ; exister au plus profond de sa chair et de son âme.
Le chemin confortable à travers une forêt majestueuse débouche sur un drôle de monument, une grosse pierre en granit surmontée d’un bout de tôle métallique. Ce sont les restes d’un Caudron C 445 venu s’écraser en décembre 1940 avec quatre hommes à bord. Décidés à rejoindre la France Libre, mais, par la faute d’une erreur de navigation, partis rejoindre dans l’au-delà d’autres hommes, morts pour avoir comme eux refusé de se soumettre à la tyrannie.
Il est bientôt midi. L’arrivée à Axat se fait le ventre creux. Une petite fontaine sur les hauteurs du village offre la possibilité d’une rapide toilette. Quelques personnes qui passaient par là, jettent un œil rapide et suspect sur cet individu torse nu qui prend leur point d’eau pour une salle de bain. Plus bas, un pont mène sur la rive gauche de l’Aude où l’accueil bienveillant de la boulangère du village agrémente un petit déjeuner mérité. Impossible de s’éterniser. Il s’agit de rejoindre Nébias avant la nuit. Le chemin vers Cailla est raide et glissant. Pas le temps de souffler ; l’attention se porte sur les pieds : enfiler les kilomètres sans voir le paysage, longer le village de Quirbajou le nez vers le sol, quitter le bleu du ciel et s’enfoncer à nouveau dans la forêt, dans l’obscurité qui progresse et finit par tout envelopper. C’est à Coudons, à plus de mille cent mètres d’altitude et un petit degré en dessous de zéro qu’il se résigne à accepter sa défaite : Nébias ce n’est pas pour ce soir. La tente est montée à la hâte sur un chemin de forêt. Un froid glacial pénêtre la fine toile. Dehors, le Christ nu, en croix, doit bien souffrir. Les cathares refusaient ce symbole pour leur Foi. Que fait-il alors sur leur sentier ?
Dans le sac de couchage, le sommeil s’engage dans un long combat avec ce corps gelé, en communion avec ceux des réfugiés et de tous les damnés du monde. Par moment, la vision dualiste des hérétiques prend tout son sens. La vie sur Terre, pour de trop nombreux êtres vivants, n’est qu’un long tourment en Enfer.
Vue sur le château de Puivert depuis le lac
Etape n° 5 : Coudons – Puivert
dimanche 24 octobre 2021 – départ 09H, arrivée 13H
Premier objectif au réveil : remettre le chauffage à tous les étages. Mais d’abord remballer ses affaires au plus vite tout en soufflant sur des doigts insensibles et violets, charger la mule et battre la semelle pour décongeler les orteils. Puis se convaincre que le prochain arrêt apportera réconfort et volupté. Arrêt minute à Nébias. A part la fontaine, tout est fermé. Seul espoir pour se restaurer un dimanche, Puivert.
Le temps est splendide et le sentier aisé. Ça canarde à tout va, faudrait pas se prendre une balle et louper le déjeuner. Un chasseur traine au bout d’une corde le corps d’une biche qu’il vient d’abattre. Dieu n’a-t-il pas crée le septième jour pour se reposer ? Le château, aujourd’hui propriété privée, surplombe la route qui mène au village. Les restaurants du centre-ville sont fermés. Celui de la dernière chance, situé sur la route principale s’appelle Le Refuge Gourmand. La porte est ouverte. Une femme élégante avec un grand sourire installe le gueux en terrasse avec une vue plongeante sur le lac. La copieuse assiette végétarienne est dévorée, arrosée d’un pichet de blanc, le tout coiffé d’une crème brûlée et d’un café. L’heure du bain vient de sonner. Dix minutes suffisent pour rejoindre le lac en contrebas, poser le sac, se désaper et puis plonger. Au-dessus de l’eau, des avions tractent des planeurs, les larguent dans le ciel avant de venir se poser et d’enchainer leur ballet. Une fois savonné et rincé, il faut sortir de l’eau et faire de même avec le linge. Bientôt, T-shirts et caleçons sèchent au soleil à la vue des promeneurs. Reste à trouver un endroit où dormir. La sous-pente d’un restaurant fermé fera l’affaire. La terrasse du Bar Du Qercob (BDQ) est à moins de cinq minutes. Pour s’y rendre, il faut traverser le village et rejoindre la D117. L’endroit est accueillant. Sur le parking d’en face, des 4X4 bien lustrés viennent se garer à côté de voitures à moitié cabossées ; d’élégants couples, britanniques et néerlandais en sortent et se mêlent à d’autres couples plus jeunes, habillés de frusques parfois aussi trouées que leur dentition. A l’intérieur, le décor est original, chaleureux et soigné. Derrière le bar, le propriétaire prend les commandes et sert ses clients comme s’il servait des amis. Le réconfort que procure l’endroit est total. Après un dernier verre, il faut quitter à regret ce lieu rempli d’humanité et retrouver le chemin du lac.
Et pour la première fois depuis le début du périple, confortablement installé sous la tente et doublement protégé du froid, entamer sa première nuit au chaud.
Sortie de Puivert en direction du plateau de Sault
Etape n° 6 : Puivert – Comus
lundi 25 octobre 2021 – départ 8.30H, arrivée 20.30H
Une jeune femme est venue se baigner tôt ce matin dans le lac. Protégée des regards par la brume, elle est sortie de l’eau glacée puis s’est rapidement habillée avant que les premiers rayons du soleil ne la surprennent.
Il arrive parfois que, tout en marchant, les pensées s’échappent dans des mondes voluptueux et sensuels, et que le pèlerin finisse comme aujourd’hui par s’égarer pour de bon dans la montagne. Ironie de l’histoire, après avoir enfin retrouvé ses esprits et oublié la silhouette de la baigneuse, c’est au hameau de Montplaisir que s’effectue la première pause de la journée. Un robinet installé à la sortie du chemin permet de se ravitailler en eau fraîche et potable. Du sac à dos posé sur un banc brinquebalant sont extraites les dernières provisions, soit une carotte, un petit choux rave et les restes du pain au maïs acheté deux jours plus tôt à la boulangerie d’Axat. Un vieil homme s’approche. Il habite la maison contre laquelle le banc s’appuie. Sur la façade, une grande fresque représente des paysans se consacrant aux travaux de la vigne, chose curieuse car aucune vigne ne semble avoir jamais poussée sur le plateau de Sault. Charles, le propriétaire de cette petite ferme, est originaire de Portel-les-Corbières. Il a souhaité qu’une artiste de passage peigne le domaine viticole qu’il possédait là-bas et que son fils a depuis repris. Veuf, il vit seul ici dans sa ferme entourée par la plaine, bordée au loin par les montagnes, immense étendue désertique, ponctuée par quelques bâtisses, la plupart abandonnées. Il reste près de quatre heures de route jusqu’à Comus. à 15.30H, Il faut prendre congé et repartir, chacun dans sa solitude.
Le petit chemin de crête débouche sur d’immenses prairies vallonnées, bordées au sud par la chaine des Pyrénées. Parmi les troupeaux de vaches et de brebis, un petit point blanc au loin se rapproche tout en aboyant. Sans changer d’allure, il suffit de s’adresser au patou d’une voix calme et douce pour le rassurer, voir ces babines recouvrir peu à peu ses canines menaçantes puis tendre la main à son approche et caresser son poil sale et hirsute avec le respect dû par un vassal à son seigneur; la bête, imperturbable, ne s’attarde pas et continue alors son chemin vers d’autres pâtures, d’autres territoires placés sous son autorité.
A l’arrivée au Refuge des Gardes blotti sous une épaisse forêt de hêtres et de sapins, la nuit vient de tomber. La lune, presque pleine, réverbère la lumière du soleil sur le sol. A la croisée de deux chemins, plus aucune balise n’est visible. Et puis soudain dans la pénombre, des rires se font entendre. Un rai de lumière s’échappe d’une petite maison aux volets fermés. Après avoir frappé à la porte, un jeune homme ouvre. A l’intérieur, une bande d’amis discutent dans la bonne humeur. Le garçon, revenu de sa surprise, indique la direction à suivre pour rejoindre Comus à cette étrange silhouette puis regagne son abri. Il reste trois kilomètres à parcourir le long d’un chemin confortable. Une paille. Après avoir suivi à travers les ruelles du village endormi un signe menant au gîte Le Barry du bas, composé le numéro de téléphone, le pèlerin transis est invité par son interlocutrice à pousser la porte et s’installer au chaud. A l’intérieur, une grande pièce jouxte une cuisine où, miracle de la solidarité, les propriétaires ont laissé des provisions à disposition des marcheurs. Bénis soient-elles ces deux femmes qui prennent soin d’accueillir avec autant de bienveillance ceux qui empruntent le sentier.
Sortie des gorges de la Frau
Etape n° 7 : Comus – Roquefixade
mardi 26 octobre 2021 – départ 09.00H, arrivée 19.30H
Le lendemain, à nouveau propre et encore émerveillé d’avoir passé une si bonne nuit à si bon compte ( 22,60€ la nuit ! ), l’hôte, plein de gratitude, reprend la route le cœur léger. La descente dans les gorges de la Frau enflamment les rotules et martyrisent les chevilles. Mais demain déjà, ce sera l’arrivée à Foix. Malgré l’épreuve, la nostalgie des efforts, présents et passés, s’installe.
Montségur. Ce nom claque comme claque celui d’Oradour-sur-Glane. Déjà la veille, depuis le plateau de Languerail, émergeait des brumes l’impressionnant piton rocheux sur lequel avaient été brulés vifs par les troupes du pape des familles entières de Vrais Chrétiens. Le souvenir de ces heures si sombres contraste avec les façades ensoleillées des maisons. Dans la rue principale, une taverne, tenue par un anglais et sa femme, affiche, à côté du menu, l’obligation du passe sanitaire pour celui qui veut s’y restaurer. Les propriétaires, très accueillants, accaparés par leurs clients, laissent le réfractaire s’installer sans rien demander. L’excellent repas rend l’humeur bien peu solennelle malgré la gravité des lieux et de son histoire. Une fois l’addition réglée, un petit détour dans le village s’impose. Sur l’étal d’une authentique boulangerie à l’ancienne tenue par un autre amoureux du vrai pain, une dernière miche attend le client. Elle servira ce soir de dîner au pied de la forteresse de Roquefixade.
La montée à travers la forêt est rude. Le sol est jonché de châtaignes. Trop tentant. Après pas mal de génuflexions et quelques épines aux doigts, c’est avec les poches pleines que se fait l’arrivée, à la nuit tombée dans le village désert. Pour le dernier soir, le devoir impose de s’en aller planter sa tente à l’entrée de la forteresse qui surplombe les lieux. Avant d’aller se coucher, quelques marrons, grillés sur un petit feu improvisé, font office de dîner.
En contrebas, bien au chaud dans leur maison, les villageois ont fermé leur volet.
Ne restent plus que les étoiles pour éclairer la nuit.
Réveil au pied du château de Roquefixade
Dernière étape : Roquefixade – Foix
mercredi 27 octobre 2021 – départ 09.00H, arrivée 13.30H
La dernière étape qui mène à Foix se transforme en une course contre la montre. Il doit arriver avant 13.30H dans le chef-lieu de l’Ariège où un vieil ami l’attend.
Dans la forêt, un propriétaire impose une déviation vers Montgaillard et entend priver le pèlerin d’un accès à son point d’arrivée, son temple, sa Mecque. Pas question de se soumettre au diktat de la propriété privée, à fortiori sur le sentier cathare. Et la carte IGN est très claire, c’est tout droit qu’il faut aller.
Sur le plateau, la vue est superbe mais c’est mercredi, le jour de la chasse et le terrain est privé. Inutile de trainer; la prudence ordonne de quitter l’endroit à découvert pour éviter le petit plomb et de rejoindre la vallée en suivant d’étroits sentiers de chasseurs. Après plus d’une heure à filer à travers le sous-bois, le château comtal apparaît enfin à travers les feuillages. Et avec lui, les balises du sentier réapparaissent comme par enchantement sur les troncs d’arbres. Plus que quelques marches à descendre, un pont à franchir et voici l’entrée de la cité médiévale. Après autant d’heures passées sur ce sentier mystique, on s’attendrait à trouver un signe commémorant ceux à qui il a emprunté le nom. En vain. Il y a bien eu au début du vingtième siècle un projet de statue en l’honneur d’Esclarmonde de Foix, projet qui, visiblement n’a jamais abouti. Force est de constater que ces martyrs du passé sont tout juste bons à servir d’argument publicitaire au Comité du Tourisme. En revanche, l’abbatiale Saint-Volusien se dresse fièrement en face de l’humble pèlerin. Le Pape, une fois de plus, semble ici aussi avoir eu le dernier mot. Il est temps de rejoindre un autre hérétique notoire pour le déjeuner, un ami saxon installé depuis plus de quinze ans en Ariège. S’en suit une balade digestive à travers la ville qui permet d’en découvrir tous les charmes. A l’office de tourisme, il est recommandé au marcheur en quête d’information sur le sentier de se rendre à l’auberge Le Léo de Foix. L’accueil y est bienveillant, pareil à celui rencontré tout au long du sentier, et le prix des chambres des plus raisonnables. C’est donc bien ici qu’il faut choisir de venir franchir sa ligne d’arrivée, parmi ceux qui ont adopté le nom et l’esprit du GR 367.
Et profiter de ce sentiment de plénitude qui, des pieds à la tête en passant par le cœur, traverse en douceur le pèlerin fourbu.
Très plaisant ton récit camarade 😉😁
Bonsoir Mathias, merci bien ! A nouveau dispo pour venir fracasser des murets ! Amitiés,