Saint-Félix de Castelmaure vaut bien Notre-Dame de Paris

Elle est enfouie au fond d’une vigne, à l’orée d’une petite forêt de chênes verts, en contrebas du village de Castelmaure qui l’a longtemps surplombée avant de tomber en ruine. Neuf cents ans de prières, de peines et de pardons ont glissé sur ses pierres qui menacent aujourd’hui à leur tour de s’effondrer. Sur la toiture de Notre-Dame encore fumante pleuvent les millions mais sur celle de Saint-Félix, pas un rond. C’est pourtant sous les voûtes de la première qu’a été toléré plus d’un crime.

Un bâtiment qui inspire plus la crainte de Dieu que son amour

Deux tours parallèles défient au-delà des nuages le Divin comme le feraient face au fruit défendu les dents du serpent. Les jours de procession, la gueule grande ouverte, la cathédrale déploie sa longue langue rouge jusqu’au parvis. Bientôt s’y promènent les sandales de velours et de soie du prélat. Le voici dans toute sa gloire, recouvert d’une chasuble blanche brodée d’or, la tête coiffée d’une mitre d’argent, doublée de soie rouge, rehaussée de broderies et de pierres précieuses. Il tient de sa main droite ornée de bijoux, la crosse imposante fondue dans le précieux métal. La foule se prosterne devant tant de richesses, devant tant de puissance. L’effronté qui refuse de s’incliner, peut y perdre la tête comme l’atteste celle du chevalier de la Barre. Une fois conforté par la soumission du peuple soumis à son prestige, il regagne l’intérieur de son palais par le portail central. Au-dessus de lui, un Christ en pierre supervise le jugement Dernier. Sous ses pieds, se déroule un carnaval effrayant où les puissants sont moqués à commencer par l’évêque. Qu’il est drôle, cul par-dessus tête, en train de cuire dans le chaudron, tourmenté par un démon qui l’a pourtant si souvent inspiré. Toutes les injustices, tous les excès, toutes les atrocités auxquels le peuple est soumis sur Terre sont ici justifiés. Le livre de pierres veut faire croire aux simples d’esprit que leurs maîtres aussi encourent le châtiment divin et devront payer dans l’au-delà l’asservissement qu’ils font subir ici-bas. Continuez-donc à leur obéir, leur raconte la fable, et les portes du Paradis vous seront grandes ouvertes. En attendant, ils ont fait bâtir leur palais à coup d’impôts et de taxes prélevés auprès des gens de peu, ceux qui vivent au pays, du travail de la terre et des bienfaits de la Nature, ceux qui portent le nom si beau de paysans et qu’à la ville on moque du sobriquet de péquenaud. C’est pourtant avec son argent qu’on bâtit les cathédrales. C’est avec son bétail, ses récoltes qu’il paie les indulgences vendues au prix fort par la très sainte église de Rome. Le curé de sa paroisse lui a promis le paradis dans l’au-delà en échange de la misère sur terre. Il l’a cru, il veut y croire, car pour lui en ce bas monde, il n’y a aucun espoir. Il le sait, il en est certain. C’est inscrit en grosses statues sur le fronton de la cathédrale : hors la mort point de salut. Voilà ce qu’elle raconte la vieille dame : des mensonges pour vider jusqu’au dernier denier les poches de ceux qui n’ont plus qu’à miser sur une vie meilleure au fond du cercueil.
En attendant de servir d’entremets aux démons, l’évêque est retourné installer son derrière sur le velours confortable de sa cathèdre, servir la soupe au diable.

Dieu y reconnaîtra les siens

Il a besoin de toujours plus d’argent et s’en va bientôt prêcher aux côtés du Roi la croisade. Ces deux-là se rendent bien des services. Entre les deux, chacun régnant sur son domaine, le divin pour l’un et le temporel pour l’autre, c’est la “Sainte-alliance du sabre et du goupillon”.

Leurs Missi Dominici envahissent le royaume, arrêtent, interrogent, questionnent. Question ordinaire puis extraordinaire sont posées aux suspects par des hommes en soutane qui soutirent les aveux à coup de fers brûlants apposés sur la chair des bientôt condamnés au bûcher. Condamnés pour avoir voulu suivre la Foi chrétienne, la vrai, celle professée par Jésus, celle suivie par les premiers chrétiens. Celle qui ordonne de ne point tuer, de ne pas jeter la première pierre, de pardonner. Ils sont dénommés Bougres, Vaudois, Bogomiles ou Cathares. À l’heure du gothique flamboyant, tous ces hérétiques finiront dans les flammes. Pour avoir dénoncé les scandales, refusé de s’agenouiller devant le mensonge, défendu la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. L’un de leurs plus illustres tourmenteurs, tout en brûlant les Juifs et massacrant les Albigeois, se fait construire sa propre chapelle à deux pas de la cathédrale. Moins de trente ans après sa mort, une auréole vient s’empaler sur sa couronne pour récompense de ses crimes.
L’évêque, entretemps confisque, s’enrichit et magnifie sa cathédrale. Qui peut encore prier au milieu de ce butin accumulé au fil de l’épée par le clergé ?

La maison des indics

Dans la pénombre des travées, les petites mains de l’évêque, bien à l’abri dans leur confessionnal, collectent sur des bouts de papier les fautes de leurs ouailles. Confiné derrière le velours d’un rideau qu’il rabat innocemment derrière lui comme il le ferait avec un drap funéraire sur son propre cercueil, le pécheur passe à table, avoue ses vilaines fautes, assuré que la pénombre préservera son anonymat. Il repart le cœur léger, certain d’avoir été pardonné. Celui qui lui succède derrière la grille en bois ne vient pas chercher l’absolution mais le petit papier dans lequel le confesseur vient de se moucher. Sous Louis XIV et pendant l’affaire des poisons, Gabriel Nicolas de la Reynie, lieutenant général de la police de Paris, s’en servira pour alimenter la chambre ardente qu’il ouvre à l’Arsenal. Trente-quatre accusés finiront exécutés avec la complicité active des hommes d’église.

Un incendie au service de l’art gothique

À toute chose, malheur est bon. Depuis l’effondrement de sa toiture, les rayons du soleil peuvent également entrer dans la maison du seigneur et combler de joie les théoriciens du gothique qui voulaient que la lumière, symbole de Dieu, puisse inonder l’intérieur de leur œuvre.

Notre-Dame, protégée par ses démons qui narguent depuis huit cents ans la population et l’aspergent de leurs crachats, peut bien s’effondrer. Dieu n’y a de toute façon jamais mis les pieds. Qu’un homme à la Libération y ait tenté d’assassiner le Général aurait d’ailleurs dû suffire à la faire raser.
Monsieur le président, l’urgence est ailleurs, bien loin de votre palais de l’Élysée, aux confins du Royaume, tout au bout d’une vigne des Corbières. C’est ici que vous trouverez plus sûrement qu’à Paris le symbole de la résilience de tout un peuple.

Dieu et la Nature ne font qu’un

Aux flèches obscènes qui défient le Tout-Puissant, s’oppose l’humble clocher de la petite chapelle Sainte-Félix. Aucune sculpture ne vient ici troubler le moellon brut de la façade. Ceux qui ne savent pas lire ne se verront pas raconter des salades sur la vie éternelle. Ils ne verront que des pierres disposées avec science par des maçons anonymes venus de Lombardie, honnêtement rétribués avec le fruit du labeur des illettrés, illettrés qui connaissent mieux que personne les lois du Vivant. À la ville, on apprend moins à planter les pommes de terre qu’à parader avec élégance en public. Dans ce coin retiré du monde, l’homme daigne se présenter devant Dieu en guenilles car son Dieu c’est avant tout la Nature. S’il a tenu à bâtir une chapelle ce n’est pas pour s’y faire haranguer par un prédicateur illuminé. Non. C’est juste que parfois la Nature gronde et fait douter de sa bonté. Alors à l’abri de ses colères, il peut venir s’y protéger comme dans le ventre rond d’une mère. Et prier. Prier pour amoindrir ses souffrances et celles de ses semblables, prier sans chercher à comprendre l’inexplicable, sans donner crédit aux balivernes qui accusent de sorcellerie celui qui ne vit pas pareil, celui qui a pris “une autre route”. Juste prier. Et puis se protéger des autres, des puissants qui confisquent, pillent et violent au gré des guerres et des croisades. L’obscurité enveloppe et protège aussi. Quelle curieuse idée que de vouloir, à l’opposé du Christ, prier sans pudeur en pleine lumière sous l’éclat ostentatoire de vitraux somptueux. À l’intérieur de la petite chapelle romane, la pénombre laisse entrevoir la clarté des âmes, et masque aussi parfois les larmes. Celui qui va seul et triste, trouvera à coup sûr dans ce lieu obscur à qui s’adresser. À moins que d’ici là tout le bâtiment ne s’effondre.

Cela fait aujourd’hui bientôt dix ans que le plafond de Saint-Félix n’en finit pas de s’écrouler. Aucun tableau, aucun jubé et pas de trésor à l’intérieur, aucun bien marchand à mettre en gage pour assurer sa réfection. A l’opposé de Notre-Dame, le dénuement total auquel la soumet ses origines modestes facilite pourtant l’exploration de nos richesses intrinsèques. Aucun écrit ici n’a la prétention de révéler le sens de la vie. Mais l’endroit est idéal pour trouver un sens propre à la sienne.

Sur les bords du chemin qui va du village à la chapelle, s’abandonnent en route les rancœurs qui pourrissent l’existence. Ça fera du bel engrais pour les ronces. Arrivé au pied de la chapelle, tout s’apaise. Il pourrait s’y régler à l’avenir les conflits inhérents à la vie en société, s’y adonner à la tolérance de l’autre, s’y pardonner.

Il faut d’abord obtenir au plus vite les fonds nécessaires à la réparation de son toit, tombé bien avant celui de la cathédrale et sous lequel jamais aucun crime n’a jusqu’ici été fomenté.
Obtenir ces fonds à tout prix, quitte à forcer un peu le trait..

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