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A l’école des vendanges

Il aura fallu faire les vendanges pour comprendre.

Comprendre la solidarité qui unit ceux qui gagnent leur vie avec leurs bras; ceux d’en bas. Et le fossé qui les sépare d’avec ceux d’en haut qui ne travaillent le plus souvent que du chapeau.
A qui s’adresse la devise nationale ? Qui peut se dire libre lorsque la vie ne lui a pas offert de choix ? De qui est-on l’égal sinon des plus pauvres, ces frères de misère ?

La fête est finie

Certains s’en sont retournés dans leur pays avec ce précieux argent qui leur permettra de passer l’hiver. D’autres s’en sont retournés dans leur taudis de Leucate avec de quoi payer quelques mois de loyer à des marchands de sommeil peu scrupuleux. Les plus chanceux ont pris quelques vacances avant de retourner au travail.

Pendant près d’un mois, ils ont tous compté les heures à se dépenser. Ils se sont retrouvés chaque matin avant l’aurore au bas du village, à quelques pas de la mairie, ont attendu patiemment l’arrivée de Joost au volant du tracteur avec sa remorque brinquebalante pleine de comportes, suivie par un cortège de voitures qui les conduiraient bientôt à travers la nuit vers les coteaux escarpés où gisent telles des pépites les précieux raisins des Corbières. Encore mal réveillés, pas tout à fait remis de la fatigue de la veille, il leur faut à nouveau attraper le seau et les ciseaux à l’arrière du pick up, se positionner deux par rangée, tâtonner à travers les feuilles, se courber, saisir d’une main la grappe par le dessous et de l’autre sectionner délicatement sa tige.

Aux derniers jours des vendanges, le froid d’octobre glace les doigts. Le soleil que l’on craignait quinze jours plus tôt, se lève enfin. Les visages lentement se décrispent et se sourient. Ce sera bientôt fini. Plus que quelques baquets à soulever, plus que quelques hottes à remplir, plus que quelques allées et venues à travers le feuillage humide et dense, les épaules meurtries par les sangles, les rotules rendues douloureuses par les génuflexions répétées. A l’arrivée devant l’échelle qui permet l’accès au plateau de la remorque, on se fait désormais des politesses. L’inconnu des premiers jours qui vous dévisageait d’un œil méfiant est devenu votre ami. Et si la langue, l’âge, les origines sociales diffèrent, Przemek et moi portons tous les deux la même hotte.

Le travail crée des liens fraternels tissés par le respect. Sur la plateforme, après avoir vidé son chargement, chacun prend bien soin de préparer les comportes pour le prochain porteur. C’est par des gestes aussi simples que naît l’amitié; c’est par la volonté qui s’exprime dans l’effort que grandit la considération. Le trajet entre la remorque et les coupeurs permet au porteur de souffler avant le prochain chargement. Le coupeur lui ne s’arrête jamais. Sa main, à force de presser les ciseaux, s’engourdit, le dos comme les genoux, à force de se courber, s’endolorit. Plus la vigne est dense et belle, plus le seau se remplit vite. Il faut le soulever plus souvent, parfois au-dessus de sa tête pour atteindre la hotte. Le porteur lui doit accélérer le pas, oublie parfois de se baisser pour faciliter le travail du coupeur, repart, lesté par plus de cinquante kilos de raisin. Il arrive que le terrain soit escarpé, glissant, caillouteux, qu’un “américain” vous barre le chemin et c’est la chute. Aussitôt, un camarade aide à vous relever, remet la hotte sur votre dos et ramasse avec vous le raisin éparpillé. “Ça arrive au meilleur” dira rigolard Christophe tout en se redressant.

A la pause s’échangent eau, biscuit et Thermos de café. Après cinq heures de travail, les visages trahissent la fatigue accumulée. Plus qu’une petite vigne de Grenache à ramasser et c’est la quille. Les derniers hectares se vendangent en chanson. Et puis les corps se relâchent, les sourires s’allongent tandis que la dernière hotte vient de se vider. Comme l’exige la coutume, la figure de quelques vendangeurs est tartinée de raisin. Un pack de bières est déposé sur le sol. Chacun se sert, trinque dans différentes langues et savoure l’instant.

Liberté, Egalité, Fraternité

Ici, il n’y a plus de frontières, plus de nations mais qu’un seul peuple, celui des pieds, des mains et des sourires.

Au milieu de cette Babel verdoyante, le verbe se déchaine. Joost le Néerlandais glisse des mots tendres en anglais à Monica la Polonaise; Aquilino l’Italo-Portugais chuchote en français avec Jasmina son amie Arabe et trinque en espagnol avec Juan; Léo plaisante en slovène avec Lorie, Tina et Mateo, plaisante encore en français avec Ewelina, Christophe, Mélodie, Antoine, Eric, Sébastien, Max et Nicolas, plaisante toujours en anglais avec Anka, Asia ou Dorota. Adam bien que maitrisant l’anglais et le français utilise le polonais avec Wojdeck, Przemek, Andrej, Alexander, Arthur et Joanna qui, dans sa chemise bleue à carreaux, une bière à la main, s’exprime comme ses autres compatriotes féminines à travers un large sourire que tout le monde comprend. Ici, les filles donnent parfois l’impression de trimballer plus de soleil que les garçons.

Et pendant ce moment unique où sous le coup d’une ivresse passagère exacerbée par la fatigue et l’alcool la devise de la République semble enfin prendre tout son sens, on se rêve tous en Frères. Plus de nations pour nous séparer, plus d’églises pour nous diviser, plus de grades pour nous hiérarchiser. Place au respect et à la tolérance.

Le lendemain soir, le chef se met en cuisine, reçoit ses employés et avec sa compagne assure le service. Ça boit, ça trinque, ça mange, ça rie et ça gueule dans toutes les langues. Les dernières barrières tombent. Chacun prend des photos puis les poste sur les réseaux sociaux. L’orthographe approximative de certains procure aux commentaires publiés une tonalité naïve et parfois poétique. Depuis l’enfance, les sillons de la terre ont recouvert les lignes de leurs cahiers d’écolier. Plus doués pour la grammaire changeante de la Nature que pour celle figée des Lettres, il ne se nourrissent pas de mots. Et lorsque, exténués après huit heures de labeur au dehors, c’est d’un lit qu’il rêvent et non d’un livre. Vendanger à leur côté rend plus lucide sur la condition humaine du paysan, permet de comprendre ce qui nous différencie et la raison de ces différences. Participer aux vendanges c’est se rendre au moins une fois dans sa vie à l’école de la tolérance.

Réfugiés d’hier, vendangeurs d’aujourd’hui

Et pendant que quelques-uns discutent encore dans la cuisine, d’autres vautrés sur le canapé du salon à moitié ivres commencent à s’endormir. Polonais, nés en cage, derrière les barreaux du communisme, les voici trente ans plus tard devenus libres et européens. Ce pays est désormais aussi le leur, comme il l’est devenu plus tôt pour les Espagnols après le franquisme ou les Portugais après Salazar. Et bien plus tôt encore pour les Algériens, les Tunisiens ou les Marocains. Tous se sont retrouvés à un moment ou à un autre de leur histoire à communier par le travail dans ce temple de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité que sont les vignes de notre pays. Un temple où l’on fredonne plus volontiers l’Internationale que la Marseillaise, un verre de vin à la main.

Au petit matin, l’alcool et la fatigue ont eu raison des derniers invités qui se sont éclipsés.

La semaine suivante, chacun était reparti dans son quotidien, replongeant le village dans une torpeur automnale.

Entretemps, le maire en avait profité pour disposer quelques caméras aux abords de la mairie, le gouvernement pour imposer le couvre-feu dans certaines villes et la guerre à nouveau s’installer dans le plus ancien pays producteur de vin au monde, l’Arménie. L’année semblait décidément se terminer encore plus sombre qu’elle n’avait commencée.

Heureusement, il ne restait plus que onze mois à tenir avant les prochaines vendanges. Et cinq années avant les prochaines élections..

Paul Courrent, le déboulonné d’Embres

Les anciens dirigeants de la cave coopérative avaient profité des travaux pour mettre son buste au rebut. Marie Debosque, sa petite-nièce, l’a depuis récupéré et placé à côté de sa porte d’entrée. En dehors de ce buste et d’un médaillon visible au-dessus du caveau familial au cimetière, il n’existe aucune représentation au village de Paul Courrent. Ce docteur en médecine, historien, maire de la commune, conseiller général et président de la société scientifique de l’Aude, fondateur de la cave de Castelmaure n’a même pas une fiche wikipedia à son nom; est-ce à cause d’une rumeur qui circule à son sujet ?

Une rumeur, une de plus ?

Le médecin se serait enrichi sur le dos de ses patients qu’il aurait soi-disant contraint à se dessaisir de leur bien pour payer ses consultations. Mais qui peut en apporter la preuve ? Il est très probable que cet entrepreneur acharné, ambitieux, au caractère bien trempé, anticlérical de surcroît ait pu attiser chez certains une profonde jalousie, terreau fertile de ladite rumeur.

Un homme engagé au service des autres

Fraîchement diplômé de médecine en 1887, le fringant généraliste se porte volontaire au péril de sa vie pour rejoindre Marseille et aider ses collègues à lutter contre l’épidémie de choléra qui y sévit. Il aurait certainement mérité d’être applaudi par la France entière comme l’ont été récemment ses glorieux successeurs. Plus tard, pendant la Première Guerre mondiale, il rejoint, toujours comme volontaire, l’hôpital auxiliaire de Fitou pour soigner les soldats blessés rapatriés du front. Par au moins deux fois et aux heures sombres de notre Histoire, cet homme supposé cupide choisit donc de se mettre au service des autres. Au lendemain de la guerre, il participe à la création de la SCV Castelmaure et en devient le premier président. Un poste honorifique qui permet certes de se taper la cloche sans débourser un centime, faut-il encore disposer d’une bonne table à proximité. Or l’Auberge du Vieux Puits n’existe pas. Et les notes de frais du président de l’époque sembleraient sans doute bien modestes comparées à celles de celui d’aujourd’hui.

Rennes-les-Bains n’oublie pas

Développer le thermalisme à Rennes-les-Bains et y avoir comme patient l’abbé Saunière aurait pu en revanche en faire un homme riche. Mais les Rennois, bien loin de jalouser sa réussite, le déclarent médecin bienfaiteur de la station thermale et choisissent d’honorer chaque année sa mémoire en déposant une gerbe de fleurs au pied de sa stèle. Paul Courrent est enterré au cimetière d’Embres & Castelmaure. Il repose près des vignes qui font aujourd’hui la réputation de la coopérative qu’il avait contribué à fonder en 1921. L’année prochaine seront célébrés les cent ans de cet établissement et le travail acharné des générations qui s’y sont succédées. Il serait incompréhensible que la personne à l’origine de sa création n’y soit pas justement représentée.

Alors et si quelqu’un peut justifier cet ostracisme qui le frappe aujourd’hui encore, qu’il se lève et s’exprime preuves à l’appui, ou bien se taise à tout jamais. Et que l’on honore enfin dignement ici aussi la mémoire de cet homme.

Vue d'Embres à l'aurore depuis les ruines du village de Castelmaure

Un village aux confins de la galaxie

L’horloge de la mairie vient de sonner les douze coups de minuit. Minuit n’est plus, depuis bien longtemps, l’heure du crime*. Pourtant, les rues du village restent, à la tombée du jour, obstinément éclairées par le halo des lumières artificielles comme si les chauffards qui avaient provoqué l’exode des derniers habitants de Castelmaure au XIXe siècle sévissaient toujours aux coins des rues. Cet éclairage public, qui n’a désormais plus lieu d’être, continue pourtant de nuire à notre sommeil et à la vie animale. Il prive également les noctambules du spectacle grandiose qu’offre un ciel étoilé, et tente sournoisement d’effacer de leur conscience leur filiation avec l’univers.

Aux origines de l’éclairage public

Au moyen âge, les rues des villes, à commencer par celles de la capitale, sont de véritables coupe-gorges. Dès la nuit tombée, les brigands y règnent en maîtres. Les ordonnances royales qui intiment aux Parisiens d’éclairer la façade de leur maison à l’aide d’une chandelle, ne sont pas respectées. Les plus riches s’assurent l’escorte d’un porte-lanterne pour regagner sain et sauf leur foyer tandis que les cadavres des moins fortunés flottent au petit matin, inexorablement sur la Seine. Il faut attendre l’avènement du roi-soleil pour que la lumière se répande sur le pays : sous Louis XIV, les rues voient en effet apparaître leurs premières lanternes publiques et deviennent plus sûres. L’arrivée du gaz puis de l’électricité au XXe siècle, permettra la généralisation de l’éclairage nocturne. Entretemps, le crime, cause initiale de la prolifération des réverbères, s’est lui aussi modernisé et préfère désormais s’effectuer au grand jour*. Cela n’a pourtant pas remis en question la débauche d’énergie générée aujourd’hui encore pour l’éclairage des communes françaises.

A qui profite les lumières de la ville ?

La fée électricité a deux défauts de taille : ce qu’elle produit ne se fait pas d‘un coup de baguette magique et réclame des investissements colossaux avant la production du premier kilowatt. Et une fois que sa machine est lancée, il devient presque aussi coûteux de l’arrêter.
De plus, elle produit une énergie qui ne se conserve pas. Il faut donc la consommer immédiatement ou la perdre. La rentabilité guidant les investisseurs, elle les encourage à optimiser la consommation de cette énergie, de jour comme de nuit. Car même si nous avons accès à la moins chère du monde grâce au nucléaire, elle a toujours un coût qu’il faut payer. Sachant que près de 40% de la facture d’électricité d’une commune concerne son éclairage public**, certains villages, comme celui de Lévignac en Haute-Garonne, en ont décidé l’extinction entre minuit et 5.30 du matin. Résultat : une économie des dépenses annuelles de 9000€ pour un village d’environ 2000 habitants. Rapportée à l’échelle d’Embres, l’économie serait d’environ 1000€ par an.

Pourquoi rester confiné à l’écart de la Nature ?

Bafouer ses lois nuit à notre santé et mène à la catastrophe. Il est ainsi prouvé que le manque d’obscurité pendant la nuit, freine la sécrétion de la mélatonine par notre cerveau, une hormone indispensable pour le bon déroulement du sommeil. L’étanchéité des volets qui équipent la plupart des fenêtres de nos vieilles maisons laisse parfois à désirer et ne nous préserve pas toujours de l’insomnie. Alors plutôt que d’en changer, ne serait-il pas plus simple d’éteindre la lumière ?

Selon la LPO, cette pollution est également la deuxième cause de mortalité des insectes après les pesticides. En dehors des papillons de nuit qui ne pollinisent plus, la disparition des insectes entraîne celles des oiseaux et des chauves-souris, déjà désorientés la nuit par les lumières artificielles. Même les plantes souffrent d’une photosynthèse dégradée due à la chute retardée de leurs feuilles. Alors, quel argument peut encore résister à la diminution de cette pollution nocturne majeure ?

Et si Embres s’inscrivait sur la liste des villages étoilés ?

La pandémie actuelle nous a rappelé que faire du profit financier une priorité menait à une impasse. Car c’est bien lui qui, en intimant les gouvernements successifs à réduire les dépenses de santé, a précipité dans la tombe près de 30 000 de nos concitoyens et confiné les autres.

Un carré d’herbes, un coin de ciel bleu, un peu d’air pur sont d’un coup devenus, aux yeux des plus lucides autrement plus essentiels qu’un compte en banque bien rempli. Les coins de la planète qui auront su au mieux préserver leur diversité écologique deviendront bientôt des sanctuaires recherchés. Embres, dont la renommée repose essentiellement sur l’excellence du vin produit par sa coopérative a également la chance d’être sur le parcours du sentier cathare, l’un des plus prestigieux de France. Inscrire la commune sur la liste très restreinte des villages étoilés*** et devenir ainsi le quatrième village de l’Aude à y figurer, augmenterait encore sa notoriété et donc sa fréquentation.

Stopper l’épidémie d’éoliennes

Entreprendre une telle démarche impose un minimum de cohérence.
Au milieu de la nuit, dans le village, l’éclairage public fait fuir les étoiles remplacées plus loin par les éclats rouges et blancs des éoliennes. Ces monstres de carbone qui n’en finissent pas de faire fantasmer les maires de certaines communes, font également partie des pollueurs. Hormis les 1500 tonnes de béton coulées pour l’éternité au pied de chacun de leur mât gigantesque, le problématique recyclage de leurs pales, et les oiseaux qui s’y fracassent par temps de brouillard, elles violent également par leur présence ce sanctuaire au milieu duquel nous avons la chance de vivre. Plutôt que d’en parsemer anarchiquement le paysage, pourquoi ne pas en concentrer l’implantation sur des zones déjà industrialisées ? La réponse, encore une fois, est à chercher du côté du profit. Les élus, parfois obnubilés par le court terme, rêvent d’un argent facile apporté par le vent, et oublient que des solutions plus durables comme le tourisme vert existent pour financer le fonctionnement de la commune. Cela implique d’investir dans une offre basée sur les qualités du village que le confinement a fait opportunément ressurgir.

A l’heure des pandémies et des catastrophes industrielles, Embres se révèle en effet comme l’un des rares lieux de villégiature en France encore intact de toute agression extérieure. Et les premiers à bénéficier de cette politique du bon sens devraient logiquement être la cave coopérative et les propriétaires de chambres d’hôtes. Autant dire la plus grande partie des villageois.

* 80% des crimes sont commis à notre époque en plein jour

** Chiffres de l’ADEME 2017

*** Il lui suffit de s’inscrire auprès de l’ANPCEN (Association Nationale pour la Protection du Ciel et de l’Environnement Nocturne) avant le 30 septembre 2020

Saint-Félix de Castelmaure vaut bien Notre-Dame de Paris

Elle est enfouie au fond d’une vigne, à l’orée d’une petite forêt de chênes verts, en contrebas du village de Castelmaure qui l’a longtemps surplombée avant de tomber en ruine. Neuf cents ans de prières, de peines et de pardons ont glissé sur ses pierres qui menacent aujourd’hui à leur tour de s’effondrer. Sur la toiture de Notre-Dame encore fumante pleuvent les millions mais sur celle de Saint-Félix, pas un rond. C’est pourtant sous les voûtes de la première qu’a été toléré plus d’un crime.

Un bâtiment qui inspire plus la crainte de Dieu que son amour

Deux tours parallèles défient au-delà des nuages le Divin comme le feraient face au fruit défendu les dents du serpent. Les jours de procession, la gueule grande ouverte, la cathédrale déploie sa longue langue rouge jusqu’au parvis. Bientôt s’y promènent les sandales de velours et de soie du prélat. Le voici dans toute sa gloire, recouvert d’une chasuble blanche brodée d’or, la tête coiffée d’une mitre d’argent, doublée de soie rouge, rehaussée de broderies et de pierres précieuses. Il tient de sa main droite ornée de bijoux, la crosse imposante fondue dans le précieux métal. La foule se prosterne devant tant de richesses, devant tant de puissance. L’effronté qui refuse de s’incliner, peut y perdre la tête comme l’atteste celle du chevalier de la Barre. Une fois conforté par la soumission du peuple soumis à son prestige, il regagne l’intérieur de son palais par le portail central. Au-dessus de lui, un Christ en pierre supervise le jugement Dernier. Sous ses pieds, se déroule un carnaval effrayant où les puissants sont moqués à commencer par l’évêque. Qu’il est drôle, cul par-dessus tête, en train de cuire dans le chaudron, tourmenté par un démon qui l’a pourtant si souvent inspiré. Toutes les injustices, tous les excès, toutes les atrocités auxquels le peuple est soumis sur Terre sont ici justifiés. Le livre de pierres veut faire croire aux simples d’esprit que leurs maîtres aussi encourent le châtiment divin et devront payer dans l’au-delà l’asservissement qu’ils font subir ici-bas. Continuez-donc à leur obéir, leur raconte la fable, et les portes du Paradis vous seront grandes ouvertes. En attendant, ils ont fait bâtir leur palais à coup d’impôts et de taxes prélevés auprès des gens de peu, ceux qui vivent au pays, du travail de la terre et des bienfaits de la Nature, ceux qui portent le nom si beau de paysans et qu’à la ville on moque du sobriquet de péquenaud. C’est pourtant avec son argent qu’on bâtit les cathédrales. C’est avec son bétail, ses récoltes qu’il paie les indulgences vendues au prix fort par la très sainte église de Rome. Le curé de sa paroisse lui a promis le paradis dans l’au-delà en échange de la misère sur terre. Il l’a cru, il veut y croire, car pour lui en ce bas monde, il n’y a aucun espoir. Il le sait, il en est certain. C’est inscrit en grosses statues sur le fronton de la cathédrale : hors la mort point de salut. Voilà ce qu’elle raconte la vieille dame : des mensonges pour vider jusqu’au dernier denier les poches de ceux qui n’ont plus qu’à miser sur une vie meilleure au fond du cercueil.
En attendant de servir d’entremets aux démons, l’évêque est retourné installer son derrière sur le velours confortable de sa cathèdre, servir la soupe au diable.

Dieu y reconnaîtra les siens

Il a besoin de toujours plus d’argent et s’en va bientôt prêcher aux côtés du Roi la croisade. Ces deux-là se rendent bien des services. Entre les deux, chacun régnant sur son domaine, le divin pour l’un et le temporel pour l’autre, c’est la “Sainte-alliance du sabre et du goupillon”.

Leurs Missi Dominici envahissent le royaume, arrêtent, interrogent, questionnent. Question ordinaire puis extraordinaire sont posées aux suspects par des hommes en soutane qui soutirent les aveux à coup de fers brûlants apposés sur la chair des bientôt condamnés au bûcher. Condamnés pour avoir voulu suivre la Foi chrétienne, la vrai, celle professée par Jésus, celle suivie par les premiers chrétiens. Celle qui ordonne de ne point tuer, de ne pas jeter la première pierre, de pardonner. Ils sont dénommés Bougres, Vaudois, Bogomiles ou Cathares. À l’heure du gothique flamboyant, tous ces hérétiques finiront dans les flammes. Pour avoir dénoncé les scandales, refusé de s’agenouiller devant le mensonge, défendu la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. L’un de leurs plus illustres tourmenteurs, tout en brûlant les Juifs et massacrant les Albigeois, se fait construire sa propre chapelle à deux pas de la cathédrale. Moins de trente ans après sa mort, une auréole vient s’empaler sur sa couronne pour récompense de ses crimes.
L’évêque, entretemps confisque, s’enrichit et magnifie sa cathédrale. Qui peut encore prier au milieu de ce butin accumulé au fil de l’épée par le clergé ?

La maison des indics

Dans la pénombre des travées, les petites mains de l’évêque, bien à l’abri dans leur confessionnal, collectent sur des bouts de papier les fautes de leurs ouailles. Confiné derrière le velours d’un rideau qu’il rabat innocemment derrière lui comme il le ferait avec un drap funéraire sur son propre cercueil, le pécheur passe à table, avoue ses vilaines fautes, assuré que la pénombre préservera son anonymat. Il repart le cœur léger, certain d’avoir été pardonné. Celui qui lui succède derrière la grille en bois ne vient pas chercher l’absolution mais le petit papier dans lequel le confesseur vient de se moucher. Sous Louis XIV et pendant l’affaire des poisons, Gabriel Nicolas de la Reynie, lieutenant général de la police de Paris, s’en servira pour alimenter la chambre ardente qu’il ouvre à l’Arsenal. Trente-quatre accusés finiront exécutés avec la complicité active des hommes d’église.

Un incendie au service de l’art gothique

À toute chose, malheur est bon. Depuis l’effondrement de sa toiture, les rayons du soleil peuvent également entrer dans la maison du seigneur et combler de joie les théoriciens du gothique qui voulaient que la lumière, symbole de Dieu, puisse inonder l’intérieur de leur œuvre.

Notre-Dame, protégée par ses démons qui narguent depuis huit cents ans la population et l’aspergent de leurs crachats, peut bien s’effondrer. Dieu n’y a de toute façon jamais mis les pieds. Qu’un homme à la Libération y ait tenté d’assassiner le Général aurait d’ailleurs dû suffire à la faire raser.
Monsieur le président, l’urgence est ailleurs, bien loin de votre palais de l’Élysée, aux confins du Royaume, tout au bout d’une vigne des Corbières. C’est ici que vous trouverez plus sûrement qu’à Paris le symbole de la résilience de tout un peuple.

Dieu et la Nature ne font qu’un

Aux flèches obscènes qui défient le Tout-Puissant, s’oppose l’humble clocher de la petite chapelle Sainte-Félix. Aucune sculpture ne vient ici troubler le moellon brut de la façade. Ceux qui ne savent pas lire ne se verront pas raconter des salades sur la vie éternelle. Ils ne verront que des pierres disposées avec science par des maçons anonymes venus de Lombardie, honnêtement rétribués avec le fruit du labeur des illettrés, illettrés qui connaissent mieux que personne les lois du Vivant. À la ville, on apprend moins à planter les pommes de terre qu’à parader avec élégance en public. Dans ce coin retiré du monde, l’homme daigne se présenter devant Dieu en guenilles car son Dieu c’est avant tout la Nature. S’il a tenu à bâtir une chapelle ce n’est pas pour s’y faire haranguer par un prédicateur illuminé. Non. C’est juste que parfois la Nature gronde et fait douter de sa bonté. Alors à l’abri de ses colères, il peut venir s’y protéger comme dans le ventre rond d’une mère. Et prier. Prier pour amoindrir ses souffrances et celles de ses semblables, prier sans chercher à comprendre l’inexplicable, sans donner crédit aux balivernes qui accusent de sorcellerie celui qui ne vit pas pareil, celui qui a pris “une autre route”. Juste prier. Et puis se protéger des autres, des puissants qui confisquent, pillent et violent au gré des guerres et des croisades. L’obscurité enveloppe et protège aussi. Quelle curieuse idée que de vouloir, à l’opposé du Christ, prier sans pudeur en pleine lumière sous l’éclat ostentatoire de vitraux somptueux. À l’intérieur de la petite chapelle romane, la pénombre laisse entrevoir la clarté des âmes, et masque aussi parfois les larmes. Celui qui va seul et triste, trouvera à coup sûr dans ce lieu obscur à qui s’adresser. À moins que d’ici là tout le bâtiment ne s’effondre.

Cela fait aujourd’hui bientôt dix ans que le plafond de Saint-Félix n’en finit pas de s’écrouler. Aucun tableau, aucun jubé et pas de trésor à l’intérieur, aucun bien marchand à mettre en gage pour assurer sa réfection. A l’opposé de Notre-Dame, le dénuement total auquel la soumet ses origines modestes facilite pourtant l’exploration de nos richesses intrinsèques. Aucun écrit ici n’a la prétention de révéler le sens de la vie. Mais l’endroit est idéal pour trouver un sens propre à la sienne.

Sur les bords du chemin qui va du village à la chapelle, s’abandonnent en route les rancœurs qui pourrissent l’existence. Ça fera du bel engrais pour les ronces. Arrivé au pied de la chapelle, tout s’apaise. Il pourrait s’y régler à l’avenir les conflits inhérents à la vie en société, s’y adonner à la tolérance de l’autre, s’y pardonner.

Il faut d’abord obtenir au plus vite les fonds nécessaires à la réparation de son toit, tombé bien avant celui de la cathédrale et sous lequel jamais aucun crime n’a jusqu’ici été fomenté.
Obtenir ces fonds à tout prix, quitte à forcer un peu le trait..