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Embres, un village contaminé par la rumeur

« Indifférence, égoïsme, division, oubli ne sont pas vraiment les paroles que nous voulons entendre aujourd’hui ». Message de Pâques du Pape François, 12 avril 2020.

Une sainte converse avec le diable

A la sortie du village, sur le petit chemin qui longe la célèbre coopérative de Castelmaure, un long mur de crépi rose porte l’inscription « Le Clos des Figuiers”. Au bout du jardin, juchés sur un talus, plusieurs bâtiments de constructions récentes dominent la plaine et ses vignes. Au loin, le massif de calcaire du Montoulié de Perillou marque avec autorité la frontière entre les terres cultivées et la garrigue sauvage.
Jacqueline Bertaudon est la propriétaire de ce gîte de France. Il suffit de lire les commentaires éloquents laissés par ses visiteurs sur le site Internet de l’association pour être convaincu de la bonté de cette femme de quatre-vingt ans. Patrick Mary, l’un de ses amis proches, n’hésite d’ailleurs pas à parler d’elle comme “d’une sainte femme”. Lui aussi tient un gîte, un peu plus loin dans la gorge des Canelles, au calme, à l’écart du village. Il est apprécié par la plupart des habitants de la commune qui sollicitent régulièrement ses talents de mécanicien. Or depuis quelques temps, il est en froid avec Michel Dupas, un autre habitant d’Embres, qui ne rechigne pas non plus à dépanner ses voisins. Dans ce sud où les caractères sont souvent bien trempés, celui de Patrick, nourri par ses racines corses, ne fait pas exception. Le verbe haut, parfois jusqu’à l’excès, il se complaît à comparer Jacqueline à une sainte, et Michel à ce qui pourrait s’apparenter au démon.
Or ce dernier entretient depuis plusieurs années une correspondance via une messagerie électronique avec Jacqueline.

La Révélation faite à Jacqueline

Michel Dupas vit avec sa femme Marie-Louise dans l’une des modestes maisons du lotissement situé à la sortie du village, le long de la route qui mène à Saint-Jean de Barrou. Cet ancien adjudant des troupes d’infanterie de Marine, vif et trapu, parle avec vigueur et autorité comme s’il n’avait jamais quitté l’uniforme. Le genre de bonhomme avec qui dialoguer ne doit pas toujours être aisé. C’est pourtant lui, sans doute plus habitué aux discussions de corps de garde qu’aux chuchotements de messes basses, que la douce Jacqueline demande un jour comme ami sur Facebook. Leurs échanges, au début cordiaux, s’enveniment rapidement. Le bouffeur de curé en mal de soutanes à croquer n’apprécie pas trop la religion et le fait savoir au détour d’une conversation à son amie. Les mots qu’il tapote sur son clavier lui sont, sans aucun doute, inspirés par le Malin. La réaction outrée de sa correspondante lui fait le même effet qu’un crucifix tenu à bout de bras par une exorciste. L’ancien adjudant décide aussitôt un pilonnage en règle des lignes adverses. Il réquisitionne un texte sur Internet qu’il balance aussitôt sur le mur Facebook de son amie. “La religion est un cancer, les sectes, des métastases”. En plein dans le mille. Jacqueline est hors d’elle. Une deuxième salve s’abat sur les prêtres pédophiles de l’église catholique. Une photo, piochée sur la toile et censée illustrer la diatribe de l’ancien sous-officier, achève la discussion. Jacqueline est, aux dires de ses amis, anéantie.
Mais par quoi ?
Par une phrase sur la religion, entendue ces dernières années jusqu’à la nausée après les attaques terroristes perpétrées par des intégristes musulmans ? Ou bien par l’évocation de la pédophilie au sein du clergé ? Il semblerait que la première salve soit, logiquement, celle qui a fait le plus de dégâts. Car attaquer la religion c’est condamner d’un coup tous ceux qui la servent, que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons. La fervente catholique peut se plaindre à juste titre d’avoir été atteinte dans sa chair par des propos excessifs. En revanche, qu’elle se dise choquée d’entendre parler des scandales sexuels qui éclatent depuis des décennies au sein de l’église romaine, semble moins crédible. Car, à part la presse d’extrême-droite et quelques membres de l’église traditionaliste, personne n’ose aujourd’hui remettre en doute des faits depuis longtemps connus et avérés. C’est sans doute plus dans la brutalité de l’assaut qu’il faut chercher la cause de son ressentiment vis-à-vis de celui qui n’est désormais plus son ami.
Une animosité qui n’est pas perdue pour tout le monde.

Œil pour œil, dent pour dent

Au village, la période électorale est ouverte. Deux listes s’affrontent : celle sur laquelle figure Michel et l’autre conduite par le maire sortant. Or, Jacqueline Bertaudon et Patrick Mary font partie de cette dernière liste. Le dépôt des candidatures aux municipales vient de se clôturer. C’est le moment que choisit Jacqueline pour confier à Eveline, la première adjointe, ce que Michel s’est permis de lui envoyer quelques semaines plus tôt. L’assistante du maire lui conseille vivement de rompre tous les liens avec son correspondant indélicat et de l’effacer de ses contacts. La photo, curieusement, est également effacée. Sa recherche va pourtant bientôt mobiliser toutes les attentions, faire courir les rumeurs les plus folles et, tel le Saint Suaire, en faire transpirer plus d’un.
Le 2 mars 2020 vers 17.00h, Gérard Bénézis, le maire sortant, frappe au domicile de madame Bertaudon. Certains membres de sa liste aux prochaines élections municipales l’attendent à l’intérieur. Dans une heure se tiendra au foyer communal la réunion publique d’information de la liste d’opposition. C’est le dernier moment pour leur porter un coup fatal avant le vote du premier tour. Parmi la petite troupe, l’ambiance est loin d’être sereine. De l’aveu même du maire, sa liste n’a pas été facile à constituer. Il aurait préféré une liste unique mais le rejet de sa personne par une partie de l’opposition l’en a empêché. Reste qu’il a réussi à recruter du beau monde, comme Brigitte Robert, la propriétaire de la très réputée maison d’hôtes “L’Embrésienne”, le sculpteur parisien Dominique Jousseaume ou Bernard Peyre, l’un des gérants du domaine viticole Balansa. La peur viscérale chez certains d’entre eux d’avoir un maire qui ne leur ressemble pas constitue les ferments de leur union. Ils craignent par dessus tout que le candidat encore non déclaré de la liste d’opposition soit Michel Dupas, un homme par bien des égards, très éloigné de l’image qu’ils se font d’un maire. Leur réunion chez Jacqueline n’a en fait rien du hasard. Il faut la convaincre au plus vite d’utiliser ses griefs personnels contre le sous-officier et régler en public son compte au candidat supposé de l’opposition. Selon les dires du maire et de son adjointe, Bernard Peyre se montre le plus insistant auprès de Jacqueline. Ce bel homme, poli, fringant et distingué n’a pas trop de mal à convaincre l’octogénaire qui, à défaut de tendre l’autre joue, opte pour la loi du talion.
Autour de la table, tous veulent désormais voir la photo incriminée, preuve supposée des déviances sexuelles de leur adversaire. Jacqueline affirme qu’on y voyait le sexe d’un homme en érection face à un enfant. Sous la pression de ses hôtes, elle contacte la personne qui l’initie depuis quelque temps à l’informatique et lui demande de venir au plus vite à son domicile l’aider à récupérer la preuve de ce qu’elle avance. Vingt minutes plus tard, comme envoyé par la Providence, surgit l’informaticien. Or, il doit reconnaître bien vite qu’il est peu familier des réseaux sociaux d’où la fameuse photo provient. La petite équipe trépigne. La réunion va bientôt commencer ; Que faire ? Patrick Mary propose, malgré le manque de preuves, de porter l’accusation contre Michel pendant la réunion et prend quelques notes sous la dictée de son amie. Tout le monde, à commencer par le maire, acquiesce. Seule Jacqueline, qui a décidé de ne pas se rendre à la réunion, hésite encore. Prend-elle conscience, contrairement aux autres, que l’histoire va trop loin ? Personne en tous cas ne songe à l’avertir que diffamer en public peut être punissable par la loi d’un an d’emprisonnement et de 45 000€ d’amende. Et qu’une personne suspectée de transmettre des images pédo-pornographiques encourt une peine de 7 ans de prison et 100 000€ d’amendes*.

Ecce homo !”

La porte se referme derrière le maire qui, avec son équipe rejoint la place du village à pied. A 75 ans, bon pied bon œil, Il compte bien rempiler pour un troisième mandat. Après une carrière professionnelle passée dans l’ombre de Laurent Cathala, l’inamovible maire de Créteil, il porte désormais la même écharpe tricolore que son glorieux cadet, originaire de Saint-Jean-de Barrou, le village voisin. En plus de tous les avantages inhérents au port de la cocarde, il cumule les indemnités de maire et de vice-président de la Communauté de Communes sans que cela n’affecte la perception de sa retraite. Ce serait dommage de tout perdre. Lorsque lui et ses amis pénètrent dans le foyer municipal, ils ont la désagréable surprise de constater qu’une foule compacte s’est réunie pour écouter l’opposition. Selon plusieurs témoins, une soixantaine de villageois sont effectivement présents, soit deux fois plus que la semaine précédente lors de leur propre réunion d’information. Le calvaire du maire ne fait que commencer. Bientôt, chaque membre de la liste d’opposition se présente. Arrive le tour de Michel qui tient à remercier l’édile et ses colistiers pour l’avoir à plusieurs reprises sollicité pour faire partie de leur liste. La couronne d’épines dans une main, le marteau et les clous dans l’autre, Gérard Bénézis sourit jaune. Autre surprise de taille, ce n’est pas Michel mais sa femme qui prend la parole pour défendre le programme de l’opposition et se déclarer du même coup la candidate à sa succession. Le coup bas qu’il a prévu paraît désormais inutile. Pourtant, personne dans ses rangs ne songe à l’annuler, tous trop occupés à interrompre à tout va Marie-Louise dans l’exposé de son programme.
Après plus d’une heure, Patrick Mary reçoit le texto tant attendu de Jacqueline : elle l’autorise enfin à lire sa déclaration.
Aussitôt il se lève, interrompt la candidate et invective en public son mari. Le mot pédo-pornographie est bientôt lâché. Un grondement d’indignation s’élève parmi l’assemblée. Certains l’entendent même clairement traiter Michel Dupas de pédophile avant de quitter la salle. Il s’en défendra par la suite. L’ancien sous-officier n’a heureusement pas le temps de réaliser ce qui vient de se passer. Les autres membres de l’opposition, comme lui médusés, tentent de garder leur calme. Le maire, officier de police judiciaire par ses fonctions, laisse le désordre s’installer et s’éclipse sans dire un mot. La réunion d’information destinée à présenter aux citoyens le programme de la liste d’opposition n’aura pas pu être menée à son terme. Celui qui est en charge de veiller à l’application des règles de la démocratie dans le village a failli à ses devoirs.
Et dans quelques jours se tiendra le premier tour de l’élection.

Le maire va déposer plainte contre la victime !

Le lendemain matin, Marie-Louise et Michel Dupas se rendent à la mairie pour déposer les clés du foyer municipal. Ils demandent à s’entretenir avec Gérard Bénézis pour savoir ce qu’il compte faire après les propos diffamatoires tenus en public contre eux la veille. Mais comment condamner ce qu’il a lui-même organisé ? Alors, et devant son refus de solliciter des excuses publiques auprès de Patrick Mary lors du prochain conseil municipal, le couple Dupas lui indique qu’ils porteront plainte eux-mêmes auprès de la Gendarmerie pour diffamation. Le premier magistrat de la commune les laisse sans un mot d’apaisement quitter la mairie et appelle aussitôt Jacqueline Bertaudon pour la convaincre d’aller porter plainte au plus vite.
Mais contre qui et avec quoi ?
Certainement pas contre celui qui a porté, avec son accord, la calomnie en public. Bien au contraire. L’après-midi même, Gérard Bénézis accompagne Jacqueline à la gendarmerie pour qu’elle dépose plainte pour diffusion d’image pornographique à caractère pédophile contre Michel. Or cette image pornographique, le maire ne l’a jamais vue. Il aurait été plus judicieux que Patrick Mary, qui lui affirme l’avoir vu, les accompagne comme témoin. Le seul petit problème, c’est que la description qu’il m’en fera quelques semaines plus tard ne correspond pas avec celle de Jacqueline. Elle, parle d’un sexe en érection et lui, d’un enfant en train d’être sodomisé. Or, techniquement et après de longues heures passés sur des sites spécialisés sur la chose, il est clair que l’on ne peut pas voir les deux en même temps sur une même photo; à moins bien sûr qu’il s’agisse d’une image à résonance magnétique. Or aucune loi ne punit jusqu’à présent la diffusion d’images médicales..
Sans surprise, l’affaire est rapidement classée sans suite.
La rumeur elle, n’a pas fini de courir.

Le confinement, une mise provisoire au tombeau

C’est dans cette ambiance délétère qui précède le confinement que se tient le premier tour des élections municipales. Le taux de participation de 90% dans le village pulvérise curieusement le taux national qui se situe à moins de 45%. La liste du maire sortant arrive en tête, à deux voix près. Michel Dupas obtient, sans surprise, le plus petit nombre de voix. Deux jours plus tard, le confinement national est décrété et sonne la mise au tombeau d’un accusé qui n’a pas pu se défendre.
Loin de vouloir calmer ce qu’il a lui-même déclenché, le maire enfonce le clou, et décrit, lors d’un entretien avec l’auteur de ces lignes, Michel Dupas comme un personnage trouble, à la personnalité douteuse, peut-être même pédophile, à l’extrême de l’extrême-droite. C’est pourtant le même homme que lui, Eveline Xicola et Bernard Peyre ont tour à tour courtisé pour rejoindre leur liste. Lors de ce même entretien, le maire admet finalement que c’était peut-être une erreur, profite de l’absence de son assistante pour déclarer que c’est elle et non lui qui a en fait effectué cette demande auprès de Michel. Pitoyable.
Le village entre dans sa quatrième semaine de confinement. Au dehors, tout semble calme. Reclus dans sa maison, l’ancien soldat au caractère bien trempé n’a toujours pas eu le droit à la moindre défense ni à la moindre excuse. Combien de temps faudra-t-il à Gérard Bénézis pour prendre conscience que cette histoire finira par pourrir la vie du village et son fumet se répandre comme le fait déjà l’odeur de moisi qui s’échappe désormais de la mairie ?

Avant le chant du coq..

L’honneur d’un homme a été mis en cause en public à travers une histoire qui n’aurait jamais dû quitter la sphère du privé. Une histoire dans laquelle une femme s’est également sentie personnellement attaquée dans sa Foi. Il faut que Jacqueline et Michel acceptent chacun, dans l’intérêt du village, de reconnaître leurs torts. Bien que le mot paix figure en bonne place à la fois dans la lexicographie chrétienne et militaire, ce ne sera pas chose facile.
Le Maire, dont c’était le rôle de tenter cette réconciliation, s’est au contraire servi de la blessure sincère d’une femme pour abattre en public un adversaire. Près de soixante personnes l’ont vu faire, ce soir-là dans l’ombre, à distance par la voix de Patrick Mary. Aux yeux du village, c’est désormais ce dernier qui porte le chapeau. Les autres membres de sa liste présents lors de la réunion, s’en lavent les mains, esquivent les questions embarrassantes, voire continuent à colporter de fausses informations. L’un d’eux affirme que tout le monde a vu cette fameuse photo, que Michel n’est pas tout blanc, un autre qu’il est raciste, ce qui semble par ailleurs quelque peu contradictoire.
Plutôt que de continuer à le renier à coup d’arguments fallacieux, il serait temps qu’ils admettent leur erreur et retrouvent le chemin de la raison.

Tomber au champ du déshonneur ou démissionner ?

Quant à la fin de carrière de Gérard Bénézis, elle risque de mal se terminer. Si la justice ne vient pas, après Pâques, lui sonner les cloches, ce sera aux électeurs, lors des prochaines élections, de s’en occuper. D’ici là, et par souci d’apaisement, il peut encore prendre la décision courageuse de démissionner. Les membres des deux listes pourront alors se retrouver, le jour où ce sera à nouveau possible, autour d’une table et de quelques quilles, de discuter, discuter encore, discuter toujours et pourquoi pas fusionner pour ne faire qu’une seule liste dans l’intérêt de ceux qu’ils veulent servir.
Car la vie au sein d’un village est un confinement permanent auquel personne ne peut échapper. Alors autant tout tenter pour le rendre le plus agréable possible. Et recommencer, malgré nos différences, à se tolérer.

Antoine Bonfils, habitant d’Embrès depuis 2018. Gérant d’une agence de communication.
« J’ai écrit cet article de mon propre chef, sans que personne ne me l’ait suggéré. Il est le fruit de ma réaction personnelle face à l’injustice subie par un homme qui m’était inconnu au moment des faits. Certains ne manqueront pas de mettre en doute mon objectivité, Christophe Vidal et Philippe Cayla, tous deux présents sur la liste d’opposition étant d’anciens camarades de la caserne de Tuchan. Les mêmes devront également admettre que j’entretiens de bons rapports avec la plupart des membres de la liste adverse. Et se rendre à l’évidence devant des faits avérés car, comme le répète le droit, les faits sont têtus ».

*L’article 227-23 punit de 5 ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende la fabrication, la transmission, la diffusion d’images de mineurs à caractère pornographique. Lorsque l’image ou  la représentation concerne un mineur de 15 ans, ces faits sont punis même s’ils n’avaient pas été commis en vue de la diffusion de cette image ou représentation. Les peines sont portées à 7 ans d’emprisonnement et 100 000 € d’amende lorsque la recherche et la diffusion de l’image se sont faites par un réseau de télécommunications électronique comme internet.