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Embres & Castelmaure, un village en zone libre

“Nous sommes en guerre”.
Lors de son allocution du 16 mars, le président l’avait répété six fois.

La guerre et pourquoi pas l’Apocalypse ?

Non, la France n’est pas en guerre ; il suffit de lire la définition de ce qu’est la guerre ou demander à ceux qui l’ont vécue pour s’en rendre compte. Les réfugiés qui s’entassent dans les camps installés à la hâte aux frontières des pays riches dont nous faisons partie, ont dû avoir le rictus amer en écoutant le chef de l’Etat français se risquer à de telles comparaisons.

Voici qu’à la veille du premier mai, le gouvernement en remet une couche et publie une carte de France qui la sépare en deux : à l’est, les régions les plus touchées par la pandémie et à l’ouest celles qui le sont le moins. Il existe désormais deux zones en France, la zone de confinement strict et la zone de confinement modéré. Autant dire la zone occupée et la zone libre.

Pas encore la débâcle non plus

Le pays n’a pourtant pas capitulé. Alors bien sûr, nous étions censés avoir la meilleure armée du monde, à savoir notre système de santé mais au moment de livrer bataille, les troupes se sont avérées sous-équipées et mal préparées. De plus, la Patrie, aujourd’hui reconnaissante, venait de régler la grogne du corps médical à coups de matraques. Autant dire qu’à la veille de l’offensive, le moral au sein des bataillons n’était pas au plus haut. La débâcle semble avoir été évitée de justesse et les mensonges et autres approximations venus de l’état-major l’ont confirmé depuis.

En juin 1940, l’exode avait jeté près d’un Français sur deux sur les routes. En les confinant, le gouvernement d’Edouard Philippe a su contenir le phénomène. Moins d’un parisien sur cinq arrive à fuir la capitale juste avant l’application des mesures restrictives. L’accueil qui leur est fait sur leur lieu de villégiature n’est pas sans rappeler certains moments sombres de l’Occupation. Quelque-uns de nos compatriotes iront même jusqu’à refuser, par peur de la contagion que soient hébergés près de chez eux des soignants comme ils auraient à coup sûr refusé de cacher des Juifs ou des résistants.
Le village d’Embrès n’a pas encore été confronté à une pareille situation. Si cela devait être le cas, les croix de Rogations placées aux entrées du village ne suffiraient sans doute pas à repousser ces réfugiés pandémiques.

Quelle serait alors notre attitude vis-à-vis de nos compatriotes moins chanceux ?

Du bon côté de la ligne de démarcation

Personne aujourd’hui comme hier, ne sait combien de temps durera cette période. Il existe désormais à nouveau deux mondes bien distincts : celui dans lequel des Hommes en sont réduits à regarder à travers la fenêtre de leur appartement d’autres fenêtres d’appartement et n’ont pour seule possibilité d’évasion qu’un petit carré de ciel bleu, et celui où le dehors reste accessible. C’est le monde dans lequel nous vivons à Embres. Les usines peuvent s’arrêter de tourner, les magasins fermer, il y aura toujours moyen de se nourrir avec ce que la Nature nous offre. Certains habitants bienveillants s’organisent déjà avec des producteurs locaux pour assurer l’approvisionnement du village. Et le confinement risque de durer, voire de se répéter.

Après les Ausweis, les tickets de rationnement ?

Se préparer au pire évite d’être déçu par l’avenir. Mieux, cela oblige à trouver des solutions nouvelles ou réutiliser celles qui ont fait leurs preuves. Si, pour traiter les vignes, les fertilisants et les fongicides industriels ne sont plus accessibles, il faudra revenir aux méthodes traditionnelles plus respectueuses de la Nature. Si l’essence vient à manquer pour passer la herse, il faudra relancer la traction animale comme c’est déjà le cas à certains endroits. Réapprendre à se soigner avec les plantes, éviter de tomber malade en adoptant une hygiène de vie plus saine car les docteurs comme les pharmacies seront encore moins accessibles qu’aujourd’hui.

Ce mode de vie qui paraissait si lointain encore hier, est désormais dicté par notre instinct de survie. Il est plus que temps de lui prêter une oreille attentive.

Le Conseil Communal de la Résistance

Ceux qui refusent de voir l’échéance de ce dilemme fatal, ressemblent furieusement à ceux qui préféraient hier rogner sur les dépenses de santé plutôt que sur les profits. S’ils refusent maintenant, tout de suite de se confronter à la réalité, ils finiront comme Midas, couverts d’or et affamés. Organiser la Résistance consiste aujourd’hui à se préparer au monde de demain. Il a fallu trois ans sous la botte nazie pour qu’elle s’organise et s’unifie au niveau national. Aristocrates, communistes, anarchistes, républicains, juifs, réfugiés espagnols, immigrés ont fini par se battre côte à côte pour défendre la Liberté et donner naissance au Conseil National de la Résistance. De ses entrailles est sortie la sécurité sociale et universelle à qui sont particulièrement redevables aujourd’hui tous ceux qui chaque jour guérissent du coronavirus.

Un village est aussi fait de tout plein de gens bien différents. En temps normal, chacun peut vivre de son côté, se préserver d’un voisin trop envahissant, assister ou pas aux réunions publiques, vivre sa vie. Il en va désormais tout autrement. Que le confinement dure ou pas, il doit être un bon prétexte pour réfléchir ensemble à notre avenir commun. Alors pourquoi ne pas créer un conseil communal pour se concerter et malgré nos différences, grâce à elles aussi, préparer l’avenir ?

Premier jour de jeûne à Castelbicot

Le mois du jeûne vient de commencer pour la communauté musulmane

Musulman qu’on assimile un peu vite à l’Arabe.

L’Arabe qu’on affuble des doux surnoms de biques, bicots, ratons, bougnoules, crouilles, félouzes, moukère ou fatmas.

L’Arabe qui a occupé le sud de la France pendant quarante ans avant de se faire chasser par un autre envahisseur, le Franc venu lui de ce qui est aujourd’hui l’Allemagne.

Ces mêmes allemands qui sont venus occuper trois fois la France en moins d’un siècle et que les Francs devenus français ont affublés de sobriquets comme boches, fritz, fridolins, frisés, chleuhs.

Chleuh fait référence à une tribu berbère du Maroc.

Les Berbères occupaient le sud de la France avec les Arabes au VIIIe siècle.
Les nazis, qui occupaient la France et n’aimaient ni les arabes, ni les berbères, se faisaient traiter de chleuhs par les français. Les traiter de youpins n’aurait pas été moins absurde.

En France, on ne se contente pas d’insulter ceux qui nous occupent. On insulte aussi et beaucoup ceux que l’on occupe.

Le drapeau tricolore a flotté pendant plus d’un siècle sur l’Algérie, un peu moins longtemps sur le Maroc, la Tunisie, la république du Congo, le Gabon, la république Centrafricaine, le Tchad, la Mauritanie, le Sénégal, le Mali, la Guinée, le Niger, le Burkina Faso, le Bénin, la Côte d’Ivoire, Djibouti. Voilà d’où vient le tout Barbès.

Ceux qui trouvent qu’ils sont aujourd’hui trop nombreux sur le sol français doivent leur expliquer pourquoi ils ne faut pas considérer comme trop nombreux les français venus à l’époque les coloniser.

Bougnoules et bamboulas se sont mis, à coup de trique, à parler le français. Mais malgré tous les efforts des missionnaires, la religion musulmane est restée prédominante parmi la plupart d’entre eux.

Pourquoi vouloir à tout prix imposer sa culture et sa religion à l’autre sinon pour le dominer et l’exploiter ?

A l’époque, Victor Hugo parle de mission civilisatrice de la France et Alexis de Tocqueville légitime les massacres perpétrés par l’armée française.

Tout va bien.

Ici, personne n’a encore songé à rebaptiser le village en ruine de Castelmaure. Les alternatives ne manquent pourtant pas comme Castelbicot, Castelraton, Castelbougnoule ou Castelcrouille.

Aujourd’hui, c’est le premier jour du Ramadan.

Des trois religions monothéistes qui observent le jeûne, l’Islam est la seule à faire de cette pratique l’un de ses fondements essentiels et la suivre encore aujourd’hui avec assiduité, contrairement aux chrétiens avec leur carême.

Pas besoin d’être croyant pour jeûner. Mais démuni face aux drames qui nous entourent, face aux réfugiés qui s’entassent à nos frontières, fuyant des guerres à l’origine desquelles l’histoire de notre pays est liée, jeûner en solidarité peut s’imposer comme une évidence.

Comme un acte de contrition également.

Saint-Félix de Castelmaure vaut bien Notre-Dame de Paris

Elle est enfouie au fond d’une vigne, à l’orée d’une petite forêt de chênes verts, en contrebas du village de Castelmaure qui l’a longtemps surplombée avant de tomber en ruine. Neuf cents ans de prières, de peines et de pardons ont glissé sur ses pierres qui menacent aujourd’hui à leur tour de s’effondrer. Sur la toiture de Notre-Dame encore fumante pleuvent les millions mais sur celle de Saint-Félix, pas un rond. C’est pourtant sous les voûtes de la première qu’a été toléré plus d’un crime.

Un bâtiment qui inspire plus la crainte de Dieu que son amour

Deux tours parallèles défient au-delà des nuages le Divin comme le feraient face au fruit défendu les dents du serpent. Les jours de procession, la gueule grande ouverte, la cathédrale déploie sa longue langue rouge jusqu’au parvis. Bientôt s’y promènent les sandales de velours et de soie du prélat. Le voici dans toute sa gloire, recouvert d’une chasuble blanche brodée d’or, la tête coiffée d’une mitre d’argent, doublée de soie rouge, rehaussée de broderies et de pierres précieuses. Il tient de sa main droite ornée de bijoux, la crosse imposante fondue dans le précieux métal. La foule se prosterne devant tant de richesses, devant tant de puissance. L’effronté qui refuse de s’incliner, peut y perdre la tête comme l’atteste celle du chevalier de la Barre. Une fois conforté par la soumission du peuple soumis à son prestige, il regagne l’intérieur de son palais par le portail central. Au-dessus de lui, un Christ en pierre supervise le jugement Dernier. Sous ses pieds, se déroule un carnaval effrayant où les puissants sont moqués à commencer par l’évêque. Qu’il est drôle, cul par-dessus tête, en train de cuire dans le chaudron, tourmenté par un démon qui l’a pourtant si souvent inspiré. Toutes les injustices, tous les excès, toutes les atrocités auxquels le peuple est soumis sur Terre sont ici justifiés. Le livre de pierres veut faire croire aux simples d’esprit que leurs maîtres aussi encourent le châtiment divin et devront payer dans l’au-delà l’asservissement qu’ils font subir ici-bas. Continuez-donc à leur obéir, leur raconte la fable, et les portes du Paradis vous seront grandes ouvertes. En attendant, ils ont fait bâtir leur palais à coup d’impôts et de taxes prélevés auprès des gens de peu, ceux qui vivent au pays, du travail de la terre et des bienfaits de la Nature, ceux qui portent le nom si beau de paysans et qu’à la ville on moque du sobriquet de péquenaud. C’est pourtant avec son argent qu’on bâtit les cathédrales. C’est avec son bétail, ses récoltes qu’il paie les indulgences vendues au prix fort par la très sainte église de Rome. Le curé de sa paroisse lui a promis le paradis dans l’au-delà en échange de la misère sur terre. Il l’a cru, il veut y croire, car pour lui en ce bas monde, il n’y a aucun espoir. Il le sait, il en est certain. C’est inscrit en grosses statues sur le fronton de la cathédrale : hors la mort point de salut. Voilà ce qu’elle raconte la vieille dame : des mensonges pour vider jusqu’au dernier denier les poches de ceux qui n’ont plus qu’à miser sur une vie meilleure au fond du cercueil.
En attendant de servir d’entremets aux démons, l’évêque est retourné installer son derrière sur le velours confortable de sa cathèdre, servir la soupe au diable.

Dieu y reconnaîtra les siens

Il a besoin de toujours plus d’argent et s’en va bientôt prêcher aux côtés du Roi la croisade. Ces deux-là se rendent bien des services. Entre les deux, chacun régnant sur son domaine, le divin pour l’un et le temporel pour l’autre, c’est la “Sainte-alliance du sabre et du goupillon”.

Leurs Missi Dominici envahissent le royaume, arrêtent, interrogent, questionnent. Question ordinaire puis extraordinaire sont posées aux suspects par des hommes en soutane qui soutirent les aveux à coup de fers brûlants apposés sur la chair des bientôt condamnés au bûcher. Condamnés pour avoir voulu suivre la Foi chrétienne, la vrai, celle professée par Jésus, celle suivie par les premiers chrétiens. Celle qui ordonne de ne point tuer, de ne pas jeter la première pierre, de pardonner. Ils sont dénommés Bougres, Vaudois, Bogomiles ou Cathares. À l’heure du gothique flamboyant, tous ces hérétiques finiront dans les flammes. Pour avoir dénoncé les scandales, refusé de s’agenouiller devant le mensonge, défendu la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. L’un de leurs plus illustres tourmenteurs, tout en brûlant les Juifs et massacrant les Albigeois, se fait construire sa propre chapelle à deux pas de la cathédrale. Moins de trente ans après sa mort, une auréole vient s’empaler sur sa couronne pour récompense de ses crimes.
L’évêque, entretemps confisque, s’enrichit et magnifie sa cathédrale. Qui peut encore prier au milieu de ce butin accumulé au fil de l’épée par le clergé ?

La maison des indics

Dans la pénombre des travées, les petites mains de l’évêque, bien à l’abri dans leur confessionnal, collectent sur des bouts de papier les fautes de leurs ouailles. Confiné derrière le velours d’un rideau qu’il rabat innocemment derrière lui comme il le ferait avec un drap funéraire sur son propre cercueil, le pécheur passe à table, avoue ses vilaines fautes, assuré que la pénombre préservera son anonymat. Il repart le cœur léger, certain d’avoir été pardonné. Celui qui lui succède derrière la grille en bois ne vient pas chercher l’absolution mais le petit papier dans lequel le confesseur vient de se moucher. Sous Louis XIV et pendant l’affaire des poisons, Gabriel Nicolas de la Reynie, lieutenant général de la police de Paris, s’en servira pour alimenter la chambre ardente qu’il ouvre à l’Arsenal. Trente-quatre accusés finiront exécutés avec la complicité active des hommes d’église.

Un incendie au service de l’art gothique

À toute chose, malheur est bon. Depuis l’effondrement de sa toiture, les rayons du soleil peuvent également entrer dans la maison du seigneur et combler de joie les théoriciens du gothique qui voulaient que la lumière, symbole de Dieu, puisse inonder l’intérieur de leur œuvre.

Notre-Dame, protégée par ses démons qui narguent depuis huit cents ans la population et l’aspergent de leurs crachats, peut bien s’effondrer. Dieu n’y a de toute façon jamais mis les pieds. Qu’un homme à la Libération y ait tenté d’assassiner le Général aurait d’ailleurs dû suffire à la faire raser.
Monsieur le président, l’urgence est ailleurs, bien loin de votre palais de l’Élysée, aux confins du Royaume, tout au bout d’une vigne des Corbières. C’est ici que vous trouverez plus sûrement qu’à Paris le symbole de la résilience de tout un peuple.

Dieu et la Nature ne font qu’un

Aux flèches obscènes qui défient le Tout-Puissant, s’oppose l’humble clocher de la petite chapelle Sainte-Félix. Aucune sculpture ne vient ici troubler le moellon brut de la façade. Ceux qui ne savent pas lire ne se verront pas raconter des salades sur la vie éternelle. Ils ne verront que des pierres disposées avec science par des maçons anonymes venus de Lombardie, honnêtement rétribués avec le fruit du labeur des illettrés, illettrés qui connaissent mieux que personne les lois du Vivant. À la ville, on apprend moins à planter les pommes de terre qu’à parader avec élégance en public. Dans ce coin retiré du monde, l’homme daigne se présenter devant Dieu en guenilles car son Dieu c’est avant tout la Nature. S’il a tenu à bâtir une chapelle ce n’est pas pour s’y faire haranguer par un prédicateur illuminé. Non. C’est juste que parfois la Nature gronde et fait douter de sa bonté. Alors à l’abri de ses colères, il peut venir s’y protéger comme dans le ventre rond d’une mère. Et prier. Prier pour amoindrir ses souffrances et celles de ses semblables, prier sans chercher à comprendre l’inexplicable, sans donner crédit aux balivernes qui accusent de sorcellerie celui qui ne vit pas pareil, celui qui a pris “une autre route”. Juste prier. Et puis se protéger des autres, des puissants qui confisquent, pillent et violent au gré des guerres et des croisades. L’obscurité enveloppe et protège aussi. Quelle curieuse idée que de vouloir, à l’opposé du Christ, prier sans pudeur en pleine lumière sous l’éclat ostentatoire de vitraux somptueux. À l’intérieur de la petite chapelle romane, la pénombre laisse entrevoir la clarté des âmes, et masque aussi parfois les larmes. Celui qui va seul et triste, trouvera à coup sûr dans ce lieu obscur à qui s’adresser. À moins que d’ici là tout le bâtiment ne s’effondre.

Cela fait aujourd’hui bientôt dix ans que le plafond de Saint-Félix n’en finit pas de s’écrouler. Aucun tableau, aucun jubé et pas de trésor à l’intérieur, aucun bien marchand à mettre en gage pour assurer sa réfection. A l’opposé de Notre-Dame, le dénuement total auquel la soumet ses origines modestes facilite pourtant l’exploration de nos richesses intrinsèques. Aucun écrit ici n’a la prétention de révéler le sens de la vie. Mais l’endroit est idéal pour trouver un sens propre à la sienne.

Sur les bords du chemin qui va du village à la chapelle, s’abandonnent en route les rancœurs qui pourrissent l’existence. Ça fera du bel engrais pour les ronces. Arrivé au pied de la chapelle, tout s’apaise. Il pourrait s’y régler à l’avenir les conflits inhérents à la vie en société, s’y adonner à la tolérance de l’autre, s’y pardonner.

Il faut d’abord obtenir au plus vite les fonds nécessaires à la réparation de son toit, tombé bien avant celui de la cathédrale et sous lequel jamais aucun crime n’a jusqu’ici été fomenté.
Obtenir ces fonds à tout prix, quitte à forcer un peu le trait..

Embres, un village contaminé par la rumeur

« Indifférence, égoïsme, division, oubli ne sont pas vraiment les paroles que nous voulons entendre aujourd’hui ». Message de Pâques du Pape François, 12 avril 2020.

Une sainte converse avec le diable

A la sortie du village, sur le petit chemin qui longe la célèbre coopérative de Castelmaure, un long mur de crépi rose porte l’inscription « Le Clos des Figuiers”. Au bout du jardin, juchés sur un talus, plusieurs bâtiments de constructions récentes dominent la plaine et ses vignes. Au loin, le massif de calcaire du Montoulié de Perillou marque avec autorité la frontière entre les terres cultivées et la garrigue sauvage.
Jacqueline Bertaudon est la propriétaire de ce gîte de France. Il suffit de lire les commentaires éloquents laissés par ses visiteurs sur le site Internet de l’association pour être convaincu de la bonté de cette femme de quatre-vingt ans. Patrick Mary, l’un de ses amis proches, n’hésite d’ailleurs pas à parler d’elle comme “d’une sainte femme”. Lui aussi tient un gîte, un peu plus loin dans la gorge des Canelles, au calme, à l’écart du village. Il est apprécié par la plupart des habitants de la commune qui sollicitent régulièrement ses talents de mécanicien. Or depuis quelques temps, il est en froid avec Michel Dupas, un autre habitant d’Embres, qui ne rechigne pas non plus à dépanner ses voisins. Dans ce sud où les caractères sont souvent bien trempés, celui de Patrick, nourri par ses racines corses, ne fait pas exception. Le verbe haut, parfois jusqu’à l’excès, il se complaît à comparer Jacqueline à une sainte, et Michel à ce qui pourrait s’apparenter au démon.
Or ce dernier entretient depuis plusieurs années une correspondance via une messagerie électronique avec Jacqueline.

La Révélation faite à Jacqueline

Michel Dupas vit avec sa femme Marie-Louise dans l’une des modestes maisons du lotissement situé à la sortie du village, le long de la route qui mène à Saint-Jean de Barrou. Cet ancien adjudant des troupes d’infanterie de Marine, vif et trapu, parle avec vigueur et autorité comme s’il n’avait jamais quitté l’uniforme. Le genre de bonhomme avec qui dialoguer ne doit pas toujours être aisé. C’est pourtant lui, sans doute plus habitué aux discussions de corps de garde qu’aux chuchotements de messes basses, que la douce Jacqueline demande un jour comme ami sur Facebook. Leurs échanges, au début cordiaux, s’enveniment rapidement. Le bouffeur de curé en mal de soutanes à croquer n’apprécie pas trop la religion et le fait savoir au détour d’une conversation à son amie. Les mots qu’il tapote sur son clavier lui sont, sans aucun doute, inspirés par le Malin. La réaction outrée de sa correspondante lui fait le même effet qu’un crucifix tenu à bout de bras par une exorciste. L’ancien adjudant décide aussitôt un pilonnage en règle des lignes adverses. Il réquisitionne un texte sur Internet qu’il balance aussitôt sur le mur Facebook de son amie. “La religion est un cancer, les sectes, des métastases”. En plein dans le mille. Jacqueline est hors d’elle. Une deuxième salve s’abat sur les prêtres pédophiles de l’église catholique. Une photo, piochée sur la toile et censée illustrer la diatribe de l’ancien sous-officier, achève la discussion. Jacqueline est, aux dires de ses amis, anéantie.
Mais par quoi ?
Par une phrase sur la religion, entendue ces dernières années jusqu’à la nausée après les attaques terroristes perpétrées par des intégristes musulmans ? Ou bien par l’évocation de la pédophilie au sein du clergé ? Il semblerait que la première salve soit, logiquement, celle qui a fait le plus de dégâts. Car attaquer la religion c’est condamner d’un coup tous ceux qui la servent, que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons. La fervente catholique peut se plaindre à juste titre d’avoir été atteinte dans sa chair par des propos excessifs. En revanche, qu’elle se dise choquée d’entendre parler des scandales sexuels qui éclatent depuis des décennies au sein de l’église romaine, semble moins crédible. Car, à part la presse d’extrême-droite et quelques membres de l’église traditionaliste, personne n’ose aujourd’hui remettre en doute des faits depuis longtemps connus et avérés. C’est sans doute plus dans la brutalité de l’assaut qu’il faut chercher la cause de son ressentiment vis-à-vis de celui qui n’est désormais plus son ami.
Une animosité qui n’est pas perdue pour tout le monde.

Œil pour œil, dent pour dent

Au village, la période électorale est ouverte. Deux listes s’affrontent : celle sur laquelle figure Michel et l’autre conduite par le maire sortant. Or, Jacqueline Bertaudon et Patrick Mary font partie de cette dernière liste. Le dépôt des candidatures aux municipales vient de se clôturer. C’est le moment que choisit Jacqueline pour confier à Eveline, la première adjointe, ce que Michel s’est permis de lui envoyer quelques semaines plus tôt. L’assistante du maire lui conseille vivement de rompre tous les liens avec son correspondant indélicat et de l’effacer de ses contacts. La photo, curieusement, est également effacée. Sa recherche va pourtant bientôt mobiliser toutes les attentions, faire courir les rumeurs les plus folles et, tel le Saint Suaire, en faire transpirer plus d’un.
Le 2 mars 2020 vers 17.00h, Gérard Bénézis, le maire sortant, frappe au domicile de madame Bertaudon. Certains membres de sa liste aux prochaines élections municipales l’attendent à l’intérieur. Dans une heure se tiendra au foyer communal la réunion publique d’information de la liste d’opposition. C’est le dernier moment pour leur porter un coup fatal avant le vote du premier tour. Parmi la petite troupe, l’ambiance est loin d’être sereine. De l’aveu même du maire, sa liste n’a pas été facile à constituer. Il aurait préféré une liste unique mais le rejet de sa personne par une partie de l’opposition l’en a empêché. Reste qu’il a réussi à recruter du beau monde, comme Brigitte Robert, la propriétaire de la très réputée maison d’hôtes “L’Embrésienne”, le sculpteur parisien Dominique Jousseaume ou Bernard Peyre, l’un des gérants du domaine viticole Balansa. La peur viscérale chez certains d’entre eux d’avoir un maire qui ne leur ressemble pas constitue les ferments de leur union. Ils craignent par dessus tout que le candidat encore non déclaré de la liste d’opposition soit Michel Dupas, un homme par bien des égards, très éloigné de l’image qu’ils se font d’un maire. Leur réunion chez Jacqueline n’a en fait rien du hasard. Il faut la convaincre au plus vite d’utiliser ses griefs personnels contre le sous-officier et régler en public son compte au candidat supposé de l’opposition. Selon les dires du maire et de son adjointe, Bernard Peyre se montre le plus insistant auprès de Jacqueline. Ce bel homme, poli, fringant et distingué n’a pas trop de mal à convaincre l’octogénaire qui, à défaut de tendre l’autre joue, opte pour la loi du talion.
Autour de la table, tous veulent désormais voir la photo incriminée, preuve supposée des déviances sexuelles de leur adversaire. Jacqueline affirme qu’on y voyait le sexe d’un homme en érection face à un enfant. Sous la pression de ses hôtes, elle contacte la personne qui l’initie depuis quelque temps à l’informatique et lui demande de venir au plus vite à son domicile l’aider à récupérer la preuve de ce qu’elle avance. Vingt minutes plus tard, comme envoyé par la Providence, surgit l’informaticien. Or, il doit reconnaître bien vite qu’il est peu familier des réseaux sociaux d’où la fameuse photo provient. La petite équipe trépigne. La réunion va bientôt commencer ; Que faire ? Patrick Mary propose, malgré le manque de preuves, de porter l’accusation contre Michel pendant la réunion et prend quelques notes sous la dictée de son amie. Tout le monde, à commencer par le maire, acquiesce. Seule Jacqueline, qui a décidé de ne pas se rendre à la réunion, hésite encore. Prend-elle conscience, contrairement aux autres, que l’histoire va trop loin ? Personne en tous cas ne songe à l’avertir que diffamer en public peut être punissable par la loi d’un an d’emprisonnement et de 45 000€ d’amende. Et qu’une personne suspectée de transmettre des images pédo-pornographiques encourt une peine de 7 ans de prison et 100 000€ d’amendes*.

Ecce homo !”

La porte se referme derrière le maire qui, avec son équipe rejoint la place du village à pied. A 75 ans, bon pied bon œil, Il compte bien rempiler pour un troisième mandat. Après une carrière professionnelle passée dans l’ombre de Laurent Cathala, l’inamovible maire de Créteil, il porte désormais la même écharpe tricolore que son glorieux cadet, originaire de Saint-Jean-de Barrou, le village voisin. En plus de tous les avantages inhérents au port de la cocarde, il cumule les indemnités de maire et de vice-président de la Communauté de Communes sans que cela n’affecte la perception de sa retraite. Ce serait dommage de tout perdre. Lorsque lui et ses amis pénètrent dans le foyer municipal, ils ont la désagréable surprise de constater qu’une foule compacte s’est réunie pour écouter l’opposition. Selon plusieurs témoins, une soixantaine de villageois sont effectivement présents, soit deux fois plus que la semaine précédente lors de leur propre réunion d’information. Le calvaire du maire ne fait que commencer. Bientôt, chaque membre de la liste d’opposition se présente. Arrive le tour de Michel qui tient à remercier l’édile et ses colistiers pour l’avoir à plusieurs reprises sollicité pour faire partie de leur liste. La couronne d’épines dans une main, le marteau et les clous dans l’autre, Gérard Bénézis sourit jaune. Autre surprise de taille, ce n’est pas Michel mais sa femme qui prend la parole pour défendre le programme de l’opposition et se déclarer du même coup la candidate à sa succession. Le coup bas qu’il a prévu paraît désormais inutile. Pourtant, personne dans ses rangs ne songe à l’annuler, tous trop occupés à interrompre à tout va Marie-Louise dans l’exposé de son programme.
Après plus d’une heure, Patrick Mary reçoit le texto tant attendu de Jacqueline : elle l’autorise enfin à lire sa déclaration.
Aussitôt il se lève, interrompt la candidate et invective en public son mari. Le mot pédo-pornographie est bientôt lâché. Un grondement d’indignation s’élève parmi l’assemblée. Certains l’entendent même clairement traiter Michel Dupas de pédophile avant de quitter la salle. Il s’en défendra par la suite. L’ancien sous-officier n’a heureusement pas le temps de réaliser ce qui vient de se passer. Les autres membres de l’opposition, comme lui médusés, tentent de garder leur calme. Le maire, officier de police judiciaire par ses fonctions, laisse le désordre s’installer et s’éclipse sans dire un mot. La réunion d’information destinée à présenter aux citoyens le programme de la liste d’opposition n’aura pas pu être menée à son terme. Celui qui est en charge de veiller à l’application des règles de la démocratie dans le village a failli à ses devoirs.
Et dans quelques jours se tiendra le premier tour de l’élection.

Le maire va déposer plainte contre la victime !

Le lendemain matin, Marie-Louise et Michel Dupas se rendent à la mairie pour déposer les clés du foyer municipal. Ils demandent à s’entretenir avec Gérard Bénézis pour savoir ce qu’il compte faire après les propos diffamatoires tenus en public contre eux la veille. Mais comment condamner ce qu’il a lui-même organisé ? Alors, et devant son refus de solliciter des excuses publiques auprès de Patrick Mary lors du prochain conseil municipal, le couple Dupas lui indique qu’ils porteront plainte eux-mêmes auprès de la Gendarmerie pour diffamation. Le premier magistrat de la commune les laisse sans un mot d’apaisement quitter la mairie et appelle aussitôt Jacqueline Bertaudon pour la convaincre d’aller porter plainte au plus vite.
Mais contre qui et avec quoi ?
Certainement pas contre celui qui a porté, avec son accord, la calomnie en public. Bien au contraire. L’après-midi même, Gérard Bénézis accompagne Jacqueline à la gendarmerie pour qu’elle dépose plainte pour diffusion d’image pornographique à caractère pédophile contre Michel. Or cette image pornographique, le maire ne l’a jamais vue. Il aurait été plus judicieux que Patrick Mary, qui lui affirme l’avoir vu, les accompagne comme témoin. Le seul petit problème, c’est que la description qu’il m’en fera quelques semaines plus tard ne correspond pas avec celle de Jacqueline. Elle, parle d’un sexe en érection et lui, d’un enfant en train d’être sodomisé. Or, techniquement et après de longues heures passés sur des sites spécialisés sur la chose, il est clair que l’on ne peut pas voir les deux en même temps sur une même photo; à moins bien sûr qu’il s’agisse d’une image à résonance magnétique. Or aucune loi ne punit jusqu’à présent la diffusion d’images médicales..
Sans surprise, l’affaire est rapidement classée sans suite.
La rumeur elle, n’a pas fini de courir.

Le confinement, une mise provisoire au tombeau

C’est dans cette ambiance délétère qui précède le confinement que se tient le premier tour des élections municipales. Le taux de participation de 90% dans le village pulvérise curieusement le taux national qui se situe à moins de 45%. La liste du maire sortant arrive en tête, à deux voix près. Michel Dupas obtient, sans surprise, le plus petit nombre de voix. Deux jours plus tard, le confinement national est décrété et sonne la mise au tombeau d’un accusé qui n’a pas pu se défendre.
Loin de vouloir calmer ce qu’il a lui-même déclenché, le maire enfonce le clou, et décrit, lors d’un entretien avec l’auteur de ces lignes, Michel Dupas comme un personnage trouble, à la personnalité douteuse, peut-être même pédophile, à l’extrême de l’extrême-droite. C’est pourtant le même homme que lui, Eveline Xicola et Bernard Peyre ont tour à tour courtisé pour rejoindre leur liste. Lors de ce même entretien, le maire admet finalement que c’était peut-être une erreur, profite de l’absence de son assistante pour déclarer que c’est elle et non lui qui a en fait effectué cette demande auprès de Michel. Pitoyable.
Le village entre dans sa quatrième semaine de confinement. Au dehors, tout semble calme. Reclus dans sa maison, l’ancien soldat au caractère bien trempé n’a toujours pas eu le droit à la moindre défense ni à la moindre excuse. Combien de temps faudra-t-il à Gérard Bénézis pour prendre conscience que cette histoire finira par pourrir la vie du village et son fumet se répandre comme le fait déjà l’odeur de moisi qui s’échappe désormais de la mairie ?

Avant le chant du coq..

L’honneur d’un homme a été mis en cause en public à travers une histoire qui n’aurait jamais dû quitter la sphère du privé. Une histoire dans laquelle une femme s’est également sentie personnellement attaquée dans sa Foi. Il faut que Jacqueline et Michel acceptent chacun, dans l’intérêt du village, de reconnaître leurs torts. Bien que le mot paix figure en bonne place à la fois dans la lexicographie chrétienne et militaire, ce ne sera pas chose facile.
Le Maire, dont c’était le rôle de tenter cette réconciliation, s’est au contraire servi de la blessure sincère d’une femme pour abattre en public un adversaire. Près de soixante personnes l’ont vu faire, ce soir-là dans l’ombre, à distance par la voix de Patrick Mary. Aux yeux du village, c’est désormais ce dernier qui porte le chapeau. Les autres membres de sa liste présents lors de la réunion, s’en lavent les mains, esquivent les questions embarrassantes, voire continuent à colporter de fausses informations. L’un d’eux affirme que tout le monde a vu cette fameuse photo, que Michel n’est pas tout blanc, un autre qu’il est raciste, ce qui semble par ailleurs quelque peu contradictoire.
Plutôt que de continuer à le renier à coup d’arguments fallacieux, il serait temps qu’ils admettent leur erreur et retrouvent le chemin de la raison.

Tomber au champ du déshonneur ou démissionner ?

Quant à la fin de carrière de Gérard Bénézis, elle risque de mal se terminer. Si la justice ne vient pas, après Pâques, lui sonner les cloches, ce sera aux électeurs, lors des prochaines élections, de s’en occuper. D’ici là, et par souci d’apaisement, il peut encore prendre la décision courageuse de démissionner. Les membres des deux listes pourront alors se retrouver, le jour où ce sera à nouveau possible, autour d’une table et de quelques quilles, de discuter, discuter encore, discuter toujours et pourquoi pas fusionner pour ne faire qu’une seule liste dans l’intérêt de ceux qu’ils veulent servir.
Car la vie au sein d’un village est un confinement permanent auquel personne ne peut échapper. Alors autant tout tenter pour le rendre le plus agréable possible. Et recommencer, malgré nos différences, à se tolérer.

Antoine Bonfils, habitant d’Embrès depuis 2018. Gérant d’une agence de communication.
« J’ai écrit cet article de mon propre chef, sans que personne ne me l’ait suggéré. Il est le fruit de ma réaction personnelle face à l’injustice subie par un homme qui m’était inconnu au moment des faits. Certains ne manqueront pas de mettre en doute mon objectivité, Christophe Vidal et Philippe Cayla, tous deux présents sur la liste d’opposition étant d’anciens camarades de la caserne de Tuchan. Les mêmes devront également admettre que j’entretiens de bons rapports avec la plupart des membres de la liste adverse. Et se rendre à l’évidence devant des faits avérés car, comme le répète le droit, les faits sont têtus ».

*L’article 227-23 punit de 5 ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende la fabrication, la transmission, la diffusion d’images de mineurs à caractère pornographique. Lorsque l’image ou  la représentation concerne un mineur de 15 ans, ces faits sont punis même s’ils n’avaient pas été commis en vue de la diffusion de cette image ou représentation. Les peines sont portées à 7 ans d’emprisonnement et 100 000 € d’amende lorsque la recherche et la diffusion de l’image se sont faites par un réseau de télécommunications électronique comme internet.